KARAGOUZ

Que faire de notre soirée? Le samedi est jour de repos: il n’y a pas de

musique militaire au Bordj; d’un autre côté, les belles Juives, ornement

féminin des cafés en plein air de la Marine, ayant allumé leurs lampes

dès ce matin, gardent la maison.

Mais les souks sont illuminés, et la ruelle qui y conduit nous attire

par de vagues musiques, le bourdonnement doux d’un orchestre arabe.

Trois instruments; la clarinette, la tarabouka de poterie où court la

caresse des doigts, et le tambourin nonchalamment secoué, dont les

crotales frémissent à peine avec un bruit de feuilles mortes. Tout cela

léger comme un souffle, énervant et délicieux comme un chœur lointain de

cigales. Sur un air triste, rendu plus triste encore par l’étrangeté

paysanne de sa voix de tête, un nègre détaille en strophes très courtes

le blason des beautés de la femme; puis il fait silence, et l’orchestre,

qui s’était tu pour l’écouter, scande d’une brève ritournelle chaque

repos de sa litanie amoureuse.

Si nous allions voir Karagouz?

* * * * *

Une première fois, il y a deux jours, l’impresario qui dormait en

travers de sa porte a refusé de se déranger pour moi. Mais ce soir, nous

sommes avec un officier qui parle un peu d’arabe, de sorte qu’il devient

facile de s’entendre.

La salle, noire et sans autre ornement que les toiles d’araignée tombant

du plafond en draperies, est une simple boutique de tisserand dont on a

appliqué le long des murs le métier démonté. La porte une fois refermée,

il y règne une chaleur étouffante. Quelques indigènes ont suivi en se

glissant sur nos talons. Du reste, pas de siéges; nous devrons assister

au spectacle debout.

Au fond, dans une cloison en planches, s’ouvre un cadre de mousseline

derrière lequel on voit danser la flamme d’une lampe à huile. Par une

porte pratiquée sur un des côtés de la cloison, l’homme de Karagouz, à

la fois directeur et unique artiste, pénètre mystérieusement dans les

coulisses. Il débute, invisible, par un long discours préliminaire,

destiné sans doute à expliquer la pièce, et que pour mon malheur je ne

comprends point.

Bientôt une silhouette apparaît, noire et se démenant des jambes et des

bras sur le fond du cadre éclairé. Mais ce n’est pas encore Karagouz,

c’est un habitant de la ville, bourgeois enturbané qui a envie d’un beau

poisson et qui en fait la commande à un nègre. Sur ce, Karagouz entre,

monstrueux, armé d’impudeur et tout de suite reconnaissable, tant il est

pareil à ce Dieu rustique, taillé dans un tronc de figuier, dont les

anciens voilaient de verdure aux endroits déserts de leur jardin l’image

obscène et consacrée! Karagouz a surpris la conversation du bourgeois et

du nègre. Il déclare que c’est lui, Karagouz, qui mangera le poisson. Et

voilà le premier acte.

* * * * *

Au deuxième, Karagouz ne paraît pas. Nous sommes sur mer dans une barque

à plusieurs rameurs très ingénieusement ajustée. Le nègre tient la

barre. A l’avant, le patron pêcheur jette sa ligne dans ce qui est censé

les profondeurs salées. Un thon énorme, l’œil blanc et rond, la gueule

ouverte, rôde sous l’eau et flaire l’hameçon. Mais le nègre parle

toujours et empêche le poisson de mordre. Interminable discours du

patron au nègre, à la suite de quoi le nègre promet de ne plus parler.

En effet, il ne parle plus; mais, autrement que par la bouche, il fait

entendre,--à la grande joie de l’auditoire, très sympathique aux grasses

facéties de ce Pierrot couleur de suie,--un bruit incongru,

retentissant, formidable comme un coup de tonnerre. Le thon, effaré, se

sauve aux abîmes. Nouveau discours du patron, accompagné de

gesticulations furieuses. Nouveaux serments du nègre, qui jure de rester

silencieux de toute façon. Enfin le thon est pris, on le hisse à bord,

les rameurs rament, la barque disparaît dans la coulisse, et le deuxième

acte finit.

* * * * *

Au troisième acte, le bourgeois arrive, portant sous le bras son poisson

qu’il dépose par terre. Il se couche auprès, du côté de la tête;

Karagouz survenant se couche du côté de la queue. Inquiet, le bourgeois

surveille Karagouz. Mais Karagouz dort, Karagouz ronfle; le bourgeois

rassuré croit pouvoir s’absenter un instant, et sort, laissant le

poisson à la garde des étoiles. Quand il revient, accompagné d’amis qui

veulent admirer son achat, Karagouz a enlevé le poisson; il s’est mis à

la place, étendu sur le dos, et vous devinez ce que les bourgeois

flairent dans la nuit sombre, en croyant flairer un thon nouvellement

pêché. Première bataille, à la suite de laquelle Karagouz reste maître

du terrain, non sans avoir, selon ses habitudes, passé l’ennemi vaincu

au fil de son étrange épée.

* * * * *

Quatrième acte et deuxième bataille, cette fois-ci avec le nègre, qui

veut que Karagouz rende le poisson. Le nègre est tué. Karagouz le traîne

devant la porte du bourgeois. Le bourgeois, qui ne tient pas au

compromettant voisinage d’un cadavre, traîne à son tour le nègre devant

la porte de Karagouz. On trimballe un bon moment ce malheureux nègre.

Enfin, on s’arrête à une transaction: le nègre sera placé au milieu de

la rue, à égale distance des deux maisons. Karagouz mesure le terrain,

avec quelle aune étrange, ô Mahomet! Mais comme il ne se pique pas de

grande suite dans les idées, ou plutôt comme il médite d’autres farces,

une fois le bourgeois parti il se substitue au nègre qu’il fait

disparaître.

* * * * *

Cinquième et dernier acte. Les femmes prévenues entourent Karagouz

qu’elles prennent pour le nègre mort. Elles poussent des you! you!

plaintifs; elles entonnent des chants funèbres. Soudain le mort se

redresse: ce n’est pas le nègre, c’est Karagouz, c’est l’ennemi! Moins

fort contre les femmes que contre les hommes, Karagouz se voit sur le

point de subir le sort d’Orphée. Assailli, déchiré, griffé, mordu au nez

et encore ailleurs, l’infortuné reste sur le carreau, gémissant et

crachant dans ses mains «prt... prt... prt...» pour oindre ses

blessures. Des Juifs arrivent et veulent l’enterrer. Ils le placent sur

une litière, et ce sont des lamentations nasillées en hébreu, des _amin_

et des _adonaï_ dont l’imitation très comiquement caricaturée fait

beaucoup rire les spectateurs. Déjà le convoi s’est mis en marche quand

tout à coup Karagouz se dresse, farouche! Emporté par son éternelle idée

fixe, il déshonore en les poussant vers la coulisse ceux qui venaient

l’ensevelir.

Le cadre reste un instant vide; puis Karagouz réapparaît, mais un

Karagouz énorme, idéal, dix fois plus grand que dans la pièce, le

Gargantua des Karagouz. Gambadant et gesticulant en vrai polichinelle

sémite, il baragouine un chant triomphal. La lampe s’éteint, la farce

est jouée!

* * * * *

Toutes les pièces se ressemblent un peu et se terminent invariablement

par une bousculade de Juifs venus, selon la tradition qui remonte à

Tobie, pour ensevelir Karagouz. Ces Juifs ont de longues houppelandes,

des chapeaux et la barbe en pointe. Ils étaient peut-être ainsi

autrefois. Mais aujourd’hui les Israélites de Tunis et de Sousse portent

le costume oriental, le turban, la djebba brodée et d’élégants souliers

vernis traînés en galoche. Plusieurs ont adopté l’habit européen, et,

encadrant de favoris leurs grasses et intelligentes figures, ils se

donnent sans effort, aux Bourses de Marseille ou de Paris, le type du

financier moderne.

On joue plusieurs pièces dans la même soirée. Pour quelques caroubes

supplémentaires, nous nous sommes offert le luxe de voir successivement:

_Karagouz à la maison des fous_ (car, malgré le respect religieux dont

les musulmans entourent les pauvres d’esprit, il y a des maisons de fous

en Tunisie), et _Karagouz père de famille_. Dans cette dernière comédie

nous assistons à une scène d’accouchement du naturalisme le plus pur.

Rien n’y manque: le lit dressé en hâte, les hauts cris, les

encouragements des matrones, et un petit Karagouz qu’on voit naître déjà

bruyant, déjà féroce et joyeux, et abondamment pourvu déjà, malgré son

jeune âge, de tous les avantages paternels. Ne connaissant pas l’arabe,

évidemment bien des finesses ont dû nous échapper. Mais la pantomime

suffit à faire suivre les grandes lignes de l’intrigue; et même un

profane comme nous est frappé du talent spécial de l’acteur pour

reproduire les bruits extérieurs, les cris de la foule, pour varier son

parler, sa voix et son accent suivant l’âge, le sexe et la nationalité

du personnage en scène.

Il serait à désirer que quelque traducteur homme d’esprit recueillît et

publiât en belle édition le répertoire de Karagouz. Mais où

trouvera-t-on ce Nodier orientaliste?

* * * * *

La série des représentations terminées, l’impresario a bien voulu nous

introduire dans ses coulisses, et nous avons pu admirer, en bel ordre

tout autour du mur, les pantins et les accessoires découpés, articulés,

et fixés au bout de petits bâtons. Ces bâtonnets manœuvrés

horizontalement remplacent nos ficelles. L’opérateur, debout sur un

tabouret, appuie à plat la silhouette en carton sur la toile éclairée,

et les bâtonnets sur sa poitrine. Il a ainsi les deux mains libres et

peut faire mouvoir, comme en tricotant, les jambes et les bras de

plusieurs marionnettes à la fois. Nous recommandons aux amateurs

d’ombres chinoises ce procédé commode et ingénieux.

Vingt jours en Tunisie · 第 25 / 39 题