DINER AU CAMP

--«Montez-vous au camp?» m’a dit le capitaine Huart.

--«Pourquoi pas?» ai-je répondu, bien que l’offre, après déjeuner, n’ait

rien de tentant. Lui, fait deux fois le jour ce voyage du camp à l’hôtel

et de l’hôtel au camp, par le plateau poudreux, brûlé du soleil et par

les ruelles chauffées à blanc qui avoisinent la kasbah.

Le capitaine, dont le regard bleu-clair énergique et doux et les

moustaches en vieil or où se mêlent des fils d’argent dénoncent

l’origine gauloise, est resté blanc comme le lait, malgré son mépris du

soleil. Moi, en ma qualité d’homme brun, je suis devenu noir, mais noir

pour tout de bon. Il y a là une question d’atavisme: sous notre peau

d’hommes du Midi, se cacherait-il un nègre oublié que les rayons

africains réveillent?

Antoine est venu à notre rencontre: c’est un sanglier apprivoisé qui

s’entend mieux que personne à faire les honneurs du camp. Nous n’avons

qu’à le suivre. Informé sans doute de mon goût nouveau pour

l’archéologie, il me conduit tout droit aux «Grosses Pierres», débris

d’un cirque que les Romains avaient élevé là, en vue de la mer dont nous

regardons l’azur et dont nous respirons avec plaisir la fraîche brise.

Les soldats reposent sous la tente ou bien à l’ombre maigre et trouée

des oliviers; quelques-uns, plus heureux, ont pour abri un grand

caroubier au dru feuillage, d’où pendent les caroubes mûres en cette

saison et pareilles à de longues lames de bronze. Pour tout bruit, les

cigales qui chantent, innombrables. On se croirait seul dans ce

campement endormi qui, tout à l’heure, retentira de vibrantes sonneries

militaires.

Au milieu des soldats couchés, un vieillard à barbe d’Abraham, superbe

sous sa belle djebba bleue, fait couper à coups de hache, par son

domestique nègre, le bois mort d’un arbre qui lui appartient. Le camp

est établi sur des propriétés particulières, et, pour la première fois,

je puis contrôler de près et par mes yeux ce qu’on m’a raconté sur la

culture arabe dans la région.

* * * * *

Chez les bons Tunisiens, race agricole où persiste, avec un peu de sang

romain, le goût de la propriété morcelée, chaque carré en culture, si

petit soit-il, s’entoure,--ce qui fait du pays un vaste échiquier, comme

le Bocage ou certains coins de la Normandie,--de hauts relèvements de

terre couronnés par une haie vive. Seulement, ici, le relèvement sans

gazon ni mousse est triste et sec, et l’aloès aux hampes rigides, les

grands figuiers de Barbarie y remplacent plus ou moins agréablement les

aubépines et les viornes.

A la saison des pluies, les cases de l’échiquier deviennent par surcroît

autant de réservoirs recueillant au pied des arbres, groupés en nombre

qui varie suivant la disposition du terrain ou les convenances des

partages, cette précieuse eau du ciel dont pas une goutte ne doit être

perdue.

Quelquefois même, un tronc centenaire est seul dans son enclos comme au

fond d’une coupe.

Partout des travaux d’irrigation, partout des canaux tracés dans la

terre rougeâtre et qu’obstruent maintenant les herbes desséchées. Il y a

aussi des puits avec le chemin de halage en pente, battu et durci au

lent va-et-vient des chameaux. Mais tout cela est, pour le quart

d’heure, bouleversé par l’occupation militaire. Le capitaine me

dit:--«Avec leurs sacrés petits murs, le pays cultivé n’est qu’une série

de redoutes, et notre campagne par ici n’eût pas été commode si on avait

voulu s’y défendre pied à pied comme autrefois en Vendée.»

L’après-midi se passe à boire des citronnades, tièdes, hélas! Antoine

ayant eu l’ingénieuse idée de renverser sur le sol de la tente, pour s’y

vautrer dans un à peu près de bauge, la gargoulette où l’eau

fraîchissait.

* * * * *

Décidément, je ne redescendrai pas à la ville. Antoine, désormais revêtu

d’une carapace terreuse et jaune, mais tout frétillant depuis qu’il

s’imagine s’être baigné, veut à toute force me conduire chez ses amis

les artilleurs. Il passe entre les jambes des chevaux et les roues des

canons alignés. Antoine a eu là une idée heureuse! Les artilleurs

m’apprennent que je suis invité à dîner précisément pour ce jour-là, et

que ces messieurs doivent attendre à l’appontement avec deux chevaux

pour mon frère et moi. Ces messieurs sont le capitaine Courtès, qui est

des bords du Rhône et presque mon compatriote; le lieutenant

Courbebaisse, à qui m’a recommandé son cousin Paul Armand, le bon

géographe marseillais; enfin M. Massenet, commandant de la canonnière

_l’Étendard_, que j’aperçois au loin, imperceptible point noir sur le

bleu du golfe, à travers la fumée des cuisines de soldats qui s’allument

en plein air.

Nos amis arrivent, amenant mon frère; Sousse est petit et quelqu’un les

a avertis. Tandis que le dîner se prépare, on me présente les hôtes de

la batterie: deux caméléons mélancoliques et ridés, deux canards

sauvages pour qui un seau d’eau bourbeuse remplace médiocrement le

marécage natal; et un jeune chacal aux yeux gonflés comme s’il avait

versé des larmes. Le chacal est triste, en effet; il a des peines de

cœur, la solitude lui pèse. Et c’est pour cela qu’on le tient à

l’attache: libre, il affolait de ses sauvages avances toutes les

chiennes du camp.

* * * * *

A table maintenant, sous les oliviers, devant la tente, au milieu d’une

enceinte improvisée de troncs de cactus énormes comme des troncs de

chênes et qui, renversés, sans racines, végètent cependant, égayant leur

bois mort de belles feuilles fraîches et jeunes. Le soleil descend dans

le ciel rouge. A mesure qu’il disparaît, en face de nous, les remparts

de Sousse se colorent des plus délicates teintes violettes. C’est

l’heure mélancolique. Tout en faisant honneur à un repas de volaille et

de gibier qu’arrosent les vins amers de Sicile, on parle de Paris, de la

France, de ce qu’on aime et qui est loin. Puis la nuit tombe,

subitement. Les grands lévriers d’Afrique allongés à nos pieds se

dressent dans leur haute taille et commencent à rôder inquiets. Le café

arrive. Un soldat suspend sur nos têtes à la branche d’un olivier une

lanterne arabe dont les mille trous coloriés éclairent d’étincelles un

dôme argenté de feuillage...

La même lanterne, portée par le même soldat, va nous conduire hors du

camp et jusqu’à la ville, par de vagues chemins, le long du cimetière

qui, avec ses talus et ses tombes, prend sous la clarté des étoiles la

douceur blanche et poétique d’un grand paysage neigeux.

Vingt jours en Tunisie · 第 24 / 39 题