_Richelieu à la fois avare et prodigue.--Les affaires Girard et La
Rivière.--Le canal Richelieu.--La Comédie à la Place Royale.--Comment
le Maréchal fait connaissance de Casanova.--Courroucé, en apparence,
contre les Réformés du Languedoc, il ferme les yeux sur leurs
agissements.--Il est nommé gouverneur de la Guyenne.--Dernier retour
agressif contre Mme de Pompadour; la jolie Mlle Hélie et la petite
Murphy.--Un projet matrimonial de la Marquise._
Des préoccupations d’ordre plus personnel et d’intérêt moins élevé
prenaient place dans la vie, toujours agitée, de Richelieu.
Qu’il ait réalisé d’énormes bénéfices dans les fluctuations
quotidiennes de la banque de Law, comme tant d’autres grands seigneurs
du temps, ou qu’il ait dédaigné de puiser à cette source de profits
scandaleux--nous avons signalé les deux versions--il n’en reste pas
moins constant que, par la suite, Richelieu ne se fit aucun scrupule
de demander à l’agiotage les ressources qui lui étaient nécessaires,
pour conserver son train de maison, ou réparer les erreurs de ses
prodigalités. Il «vendait, achetait, spéculait, soutenait ses intérêts
avec férocité[426]», afin de déployer à l’occasion un faste inouï, tout
en se montrant parfois économe jusqu’à la lésinerie. D’Argenson, qui le
raille volontiers de ses accès d’avarice, affirme qu’il renvoya un jour
rudement le précepteur de son fils, pour n’avoir pas à lui payer ses
émoluments.
[426] THIRION: _Vie privée des financiers au XVIIIe siècle_,
1895, p. 200.
Sans parler de ses contestations avec Mme de Marsan pour la succession
de la maison de Guise[427], ni rappeler son interminable procès avec
les propriétaires du Palais-Royal[428], nous voyons figurer son nom
dans des affaires louches et même criminelles, qui comporteraient une
autre solution que le silence où elles semblent s’évanouir.
[427] _Journal_ de LUYNES. T. XII, pp. 69-71.
[428] BARBIER: _Journal_, t. V, p. 171 et t. VI, p. 197,
septembre 1755.
Au mois d’août 1746, Richelieu écrit au lieutenant de police qu’un
«sieur Chapotin», qu’il «ne connaît pas», a présenté «à son homme
d’affaires un billet de 24.000 livres, signé de son nom et qui n’est
pas de son écriture». Cette valeur avait été donnée en paiement à
Chapotin; et Richelieu demande que «l’autorité» du magistrat «soit
employée avec célérité pour trouver le coupable[429]».
[429] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_
11594. Dossier _J. Girard_.
Celui-ci était un nommé Girard, «commis dans les cuivres», qui, pour
spéculer sur cette matière première, avait emprunté 22.000 livres à
Chapotin, «contrôleur à la volaille» et lui avait laissé le billet
de 24.000 livres entre les mains, comme nantissement. Naturellement,
Girard fut arrêté et mis sous les verrous. Il était perdu de dettes
et les réclamations plurent de tous côtés au For Levêque où il était
enfermé. Pour expliquer son prétendu faux, il déclara simplement que
c’était «un billet d’honneur», dont le détenteur actuel s’était engagé
à ne pas faire usage. En tout état de cause, convaincu d’escroquerie
et de faux, Girard aurait dû être, suivant la justice du temps,
conduit, à bref délai, à la potence; et nous le retrouvons encore,
deux ans après, au For Levêque, où il nargue, le plus impertinemment
du monde, inspecteurs et commissaires de police! Et rien, dans son
dossier, n’indique, ni même ne laisse pressentir le dénouement de
l’affaire.
Nous connaissons mieux celui du vol La Rivière, signalé par les
contemporains.
L’abbé de la Rivière, qui avait accompagné, comme aumônier, Richelieu
dans son ambassade de Dresde, avait soustrait «de l’argent et des
effets» chez le roi de Pologne. Son dossier de la Bastille[430] ne
permet aucun doute sur sa culpabilité. Richelieu remerciait, le 25
février 1747, le lieutenant de police Berryer, d’avoir eu égard au
Mémoire que son intendant lui avait présenté contre le fripon. Il
reconnaissait que la conduite de l’abbé «méritait correction» et que le
magistrat «ferait une très bonne œuvre», en ordonnant l’arrestation de
La Rivière; mais il estimait qu’il serait «convenable» de le conduire
à Saint-Lazare, prison ordinaire des ecclésiastiques; toutefois si
l’on ne trouvait pas dans ses effets «qui ne seraient pas de ceux
volés», l’argent nécessaire pour le prix de sa pension, il n’entendait
nullement, lui Richelieu, «rien prendre sur son compte».
[430] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_
11680. Dossier _de La Rivière_.
Pressé de questions et dans l’espoir sans doute d’un moindre châtiment,
La Rivière fit l’aveu de sa bassesse. Heureusement pour lui, le duc
obtint qu’il fût seulement relégué dans la ville d’Alençon. Et l’abbé,
aussitôt sorti de Saint-Lazare, allait raconter partout que son maître
l’avait fait mettre en liberté, parce qu’il avait reconnu son innocence!
Était-ce par bonté d’âme?... Soit... Mais comment expliquer l’affaire
Jean Girard?... Richelieu n’était pas cependant l’indulgence même. Et
l’injustice ne lui coûtait guère, quand l’opération, tentée sous ses
auspices, avortait.
En 1743, une société s’était fondée pour la construction et
l’exploitation, sous la direction du concessionnaire, «l’architecte
hydraulique» Floquet, d’un canal destiné à conduire les eaux de
la Durance à Aix, Marseille, Tarascon, etc... Richelieu patronna
l’entreprise, mais en profita pour trafiquer et «grappiller beaucoup
d’argent» sur les actions offertes au public[431]. Après nombre
d’avatars, l’affaire échoua[432]; et l’on serait tenté d’attribuer au
dépit, éprouvé par Richelieu, d’un tel insuccès, la longue détention
qu’au dire des contemporains, le Maréchal fit subir à Floquet[433],
qui, lui, s’était plaint un peu trop vivement d’avoir été la dupe du
grand seigneur.
[431-432] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. VII, pp. 320-321, octobre 1752.
[433] Floquet, dit JOBEZ dans la _France sous Louis XV_ (t.
V, p. 230), Floquet, qui avait reçu les encouragements et les
promesses du Maréchal, mourut à la Bastille, en 1771, pour
s’être plaint de Richelieu. Nous n’avons vu dans les Archives
de la prison d’État aucun dossier sur Floquet. En outre le
Manuscrit 20279 de la Bibliothèque Nationale (Nouvelles
acquisitions françaises), qui donne l’historique du _Canal
de Provence_, dit _Canal de Richelieu_, de 1736 à 1770, des
transformations de la première Société et des conflits entre
«propriétaires et fournisseurs», ne cite qu’incidemment le
nom du Maréchal et plutôt avec éloge. Au surplus, nous ne
connaissons qu’un mémoire de Floquet, en 1770, sur son «Canal
de Richelieu», mémoire dans lequel il incrimine surtout un de
ses successeurs, Bombarde de Beaulieu.
En mars 1752, Richelieu s’était enfin décidé à revenir et à séjourner à
la Cour, admis dans le cercle de la Marquise, s’alliant cette fois aux
Noailles et à Machault pour perdre le comte d’Argenson, toutefois se
prodiguant peu dans l’intimité du roi, et plein d’un dédaigneux mépris
pour les ministres en exercice[434].
[434] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. VII, p. 159, mars 1752.
Il n’en était pas moins le modèle de la ponctualité dans son service
de premier gentilhomme; et le duc de Luynes, qui s’instruit à son
école, continue à noter les leçons d’étiquette qu’il reçoit de ce
maître ès-protocole. Il assiste un jour, sur ce terrain trop souvent
hasardeux, «à un combat de politesse entre M. de Richelieu et Mme de
Brancas, l’ancienne dame d’honneur». Il s’agissait d’offrir au Dauphin
ou à la Dauphine, «un verre d’eau et une serviette»; vraisemblablement
le cas n’avait jamais été prévu; dès lors, ce ne pouvait plus être
qu’un assaut de courtoisie: enfin, après de «grands compliments de
part et d’autre, ce fut M. de Richelieu qui donna» le verre et la
serviette[435].
[435] _Journal_ de LUYNES, t. XII, p. 105, août 1752.
Le théâtre était toujours son passe-temps favori: il devait même
avoir dans son hôtel de la Place Royale une scène portative; car
nous apprenons, par des nouvelles manuscrites de mai 1752, qu’en ce
même mois, «les principaux Comédiens français vinrent jouer chez lui
une comédie en vers et en cinq actes, de Mme Denis, ayant pour titre
la _Coquette punie_», laquelle était franchement «mauvaise[436]».
Voltaire, qui était toujours en Prusse, fut-il informé de cette
représentation? Aucune allusion dans sa correspondance n’autorise à le
croire.
[436] BIBLIOTHÈQUE DE L’ARSENAL: _Archives de la Bastille_
11846. Dossier _Bousquet de Colomiers_.
Ce fut à l’Opéra, en 1752, que Richelieu rencontra, pour la première
fois, le fameux aventurier Casanova, qui avait trouvé, ce jour-là, le
moyen de pénétrer dans la loge de Mme de Pompadour et qui raconte assez
plaisamment les incidents de cette entrevue:
«Comme j’étais enrhumé, je me mouchais souvent. Un cordon bleu me
dit qu’apparemment les fenêtres de ma chambre n’étaient pas bien
fermées. Ce monsieur que je ne connaissais pas était le Maréchal de
Richelieu. Je lui répondis qu’il se trompait, car mes fenêtres étaient
_calfoutrées_. Aussitôt toute la loge part d’un éclat de rire, et je
demeurai confondu, parce que je sentis mon tort: j’aurais dû prononcer:
_calfeutrées_.»
Casanova, en effet, parlait le français à l’italienne; et presque
aussitôt, sur une question de Richelieu, il répondait par une nouvelle
énormité, qui eut les succès de la première et lui valut son entrée
chez le Maréchal. «Celui-ci, continue Casanova, ayant su qui j’étais
de M. Morosini, ambassadeur de Venise, le pria de me dire que je lui
ferais plaisir de lui faire ma cour[437].»
[437] CASANOVA: _Mémoires_ (édit. de Bruxelles, 1863), t. II,
p. 199.
Mais, bien que désintéressé, en apparence, de toute intrigue politique,
Richelieu «agisse, remarque d’Argenson, sans paraître agir[438]»,
il semble, néanmoins que, pendant trois années, il s’occupe plus
particulièrement de son gouvernement du Languedoc. La querelle
religieuse y sévissait avec la dernière intensité. Plutôt que de
se soumettre, les protestants préféraient s’expatrier. Aussi, pour
prévenir un exode dont la continuité eût amené la dépopulation et
l’appauvrissement du pays, Richelieu s’efforçait-il de recommander
au grand chancelier et aux évêques du Languedoc l’établissement
d’un «honnête tolérantisme», susceptible de retenir les intéressés
dans la province[439]. Le gouvernement, pour en finir, voulait
recourir au suprême argument, toujours invoqué par les ministres
depuis la révocation de l’Édit de Nantes: envoyer des troupes qui
feraient rentrer dans l’ordre les prétendus rebelles. Richelieu
s’en ouvrit au marquis d’Argenson; et celui-ci, volontiers prodigue
de ces consultations où se complaisait son mépris de l’humanité,
lui conseilla d’être moins expansif avec les évêques du Languedoc.
Malheureusement, le Maréchal ne pouvait guère compter sur le roi:
Louis XV, «d’une dévotion angélique», se défendrait de jamais agir
contre l’épiscopat[440].
[438] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. VII, p. 192, mars 1752.
[439] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. VII, p. 383, 13 janvier 1753.
[440] _Ibid._, t. VIII, p. 118, septembre 1753.
L’intransigeance du haut clergé n’était pas un des moindres soucis
de Richelieu; et déjà, le gouverneur du Languedoc, pour parer à
l’obstruction des évêques, avait tenté d’entrer en pourparlers avec
les représentants autorisés des religionnaires cévenols. Une lettre
bien curieuse, empruntée aux _Archives wallonnes_ et datée du 5
décembre 1752, témoigne de la diplomatie, en matière religieuse, du
Maréchal, que soufflait très vraisemblablement dans la coulisse, son
correspondant perpétuel, Voltaire[441]:
[441] _Archives Wallonnes_ (1734-1797).
«M. de Richelieu, allant aux États et passant par Nîmes, dit à un
gentilhomme catholique de cette ville-là, que la Cour avait de bonnes
intentions à l’égard des protestants, mais qu’elle était embarrassée
sur les moyens qu’il y avait à prendre pour les tranquilliser. Il
ajouta: _les Évêques sont des diables_, et en même temps il chargea
ce gentilhomme de réfléchir là-dessus et de conférer avec quelques
protestants. En conséquence, quelques jours après, le même gentilhomme
fut trouver un des membres du Consistoire de Nîmes, et, après lui
avoir fait part de ce que dessus, il le chargea d’en conférer avec M.
Paul (Rabaud[442]) et d’examiner avec lui ce qu’il conviendrait de
faire, de dresser même un Mémoire à ce sujet, qu’il se chargerait, lui,
gentilhomme, de remettre en personne à M. le duc de Richelieu, mais de
_demander dans ce Mémoire le moins qu’il se pourrait_.»
[442] Paul Rabaud, né en 1718, se distinguait par un ardent
prosélytisme. C’était le père du futur Conventionnel, Rabaud
Saint-Étienne, lequel fut ministre, très populaire, de la
religion réformée.
C’était encore trop, paraît-il, puisque la politique d’apaisement,
préconisée par le gouverneur, n’avait pas trouvé d’écho, sinon à la
Cour, du moins dans l’épiscopat. Et les ministres ne s’en étaient pas
autrement préoccupés, car ils comptaient bien qu’attelé à cette tâche
ingrate, leur adversaire s’éterniserait loin, bien loin, de Versailles.
Richelieu partit donc, en janvier 1754, chargé d’instructions
très sévères contre les protestants: «Il donnait dans le panneau
des évêques[443]», écrit d’Argenson; et de nouvelles persécutions
s’annonçaient imminentes contre les réformés des Cévennes. Notre
mémorialiste, abusé par les apparences, ne se doutait guère de la
campagne qu’allait mener Richelieu, cet homme déconcertant, dont toute
la vie fut un tissu de contradictions.
[443] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. VIII, p. 181.
Dès son arrivée, il annonçait, avec fracas, qu’il se montrerait aussi
sévère qu’il avait été jusqu’alors indulgent. Et, comme, en raison de
sa réputation de cupidité, on laissait entendre qu’il avait reçu des
religionnaires de copieux pots-de-vin pour fermer les yeux sur leurs
manœuvres, il fit afficher qu’on devait «dissoudre toute assemblée de
Huguenots, ne fût-elle que de quatre personnes... que tous les mariages
faits au _Désert_... eussent à se faire réhabiliter devant les prêtres
catholiques[444]...»
[444] JOBEZ: _La France sous Louis XV_, t. IV, pp. 374 et
suivantes.--Après la révocation de l’Édit de Nantes, de 1685
à 1787, alors que les protestants ne jouissaient pas de la
liberté de conscience, que leurs assemblées étaient dispersées
par la force et leurs églises rasées, les ministres du
Languedoc et du Vivarais, des Cévennes et du Dauphiné, les
réunissaient pour le prêche, loin de toute habitation, dans des
solitudes auxquelles on donnait le nom général de _Désert_.
Des deux côtés, on prit au sérieux ce langage de croque-mitaine. Les
amis du clergé voyaient dans le Maréchal, le digne continuateur de
la politique du grand Cardinal, le défenseur de la foi qui allait
exterminer l’hérésie... Et déjà cinq mille habitants de Nîmes prenaient
le chemin de l’exil[445]. Mais, soudain, sans attendre le résultat
de ses proclamations et après avoir mis en liberté des protestants
qui étaient restés sous les verrous, au-delà du terme fixé par leur
condamnation, Richelieu décampait et allait s’enfermer dans son château
de Touraine.
[445] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. VIII, p. 241, 5 mars 1754.
Saint-Florentin, qui, précédemment, lui avait adressé des observations
pour une longanimité qu’il taxait de faiblesse, releva cette nouvelle
négligence dans l’accomplissement de la tâche prescrite: «Un règlement
arrêté par le feu roi, écrivait-il à Richelieu, défend de rendre
la liberté à toutes personnes condamnées aux galères pour fait de
religion. Sa Majesté n’a jamais révoqué ce règlement.»
Saint-Florentin était un petit esprit, de nature servile, mais de
tempérament rageur; et Richelieu ne l’aimait guère, d’autant qu’il
était cousin-germain de Maurepas. Nous ignorons ce qu’il répondit et
si même il répondit à ce rappel à l’ordre. Mais il est probable que
la fréquence de tels conflits, jointe au désir de... l’avancement,
commun à tous les fonctionnaires, si grands soient-ils, dut déterminer
le gouverneur du Languedoc à solliciter du roi un autre poste, plus
digne de son nom et de son mérite. Toujours est-il qu’en octobre
1755, Richelieu obtenait le gouvernement de la Guyenne et remettait
au Maréchal de Mirepoix le commandement du Languedoc, en lui vendant
200.000 livres la lieutenance générale de la province[446].
[446] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. IX, p. 114.--Babeau, dans son
livre _La Province sous l’ancien régime_ (t. I, p. 332), dit
que Richelieu touchait annuellement, comme gouverneur de la
Guyenne, 99708 livres sans compter le logement, l’éclairage,
le chauffage, etc... Mais, d’après le _Journal_ de Luynes, le
gouvernement du Languedoc donnait un revenu supérieur.
Son prestige gagnait à cette situation nouvelle; et ses pouvoirs
devenaient considérables. Il commandait toute la côte de la
Méditerranée et Mirepoix était sous ses ordres[447]. Son importance et
sa hauteur n’en semblaient que plus redoutables; ses envieux voyaient
en lui un autre duc d’Épernon. Il ne gardait plus de mesure et ne
craignait pas de dénigrer ouvertement le roi. Mme de Pompadour, «qui le
craignait à l’égal du tonnerre», s’était «acquis» cet ancien adversaire
«comme ami à pendre et à dépendre[448]».
[447] Il prenait ainsi sa revanche d’une de ces «tracasseries»
(_Mémoires authentiques_) que lui avait jadis suscitées la
rancune tenace de Mlle de Charolais. Désigné en 1738 pour
la lieutenance-générale de Bretagne et déjà félicité dans
les Galeries de Versailles (_Journal_ de LUYNES, t. II, pp.
83-84), il avait dû se contenter du poste du Languedoc devant
l’opposition irréductible de son ancienne maîtresse.
[448] _Mémoires_ d’ARGENSON, t. IX, p. 173.
A vrai dire, Richelieu avait fini par se rendre compte qu’il ne
pourrait avoir raison de la Marquise, même sur le terrain où il
la croyait si vulnérable. Une double expérience avait achevé de
le convaincre. Ayant constaté, depuis l’avènement et la faveur de
Mme de Pompadour, que les grandes dames avaient cessé de plaire
au roi et que le prince s’accommodait beaucoup mieux de petites
bourgeoises, Richelieu s’était tout d’abord inquiété d’opposer à la
maîtresse en titre des rivales de son rang. Dans les premiers jours
de 1747, avait subitement apparu, à Paris, une jeune fille d’une rare
beauté, Mlle Hélie, dont le père était un négociant rouennais. Elle
faisait sensation dans les promenades publiques et ne pouvait sortir
qu’escortée d’une foule de badauds. Les nouvellistes, chargés de
renseigner leurs abonnés ou... le lieutenant de police, racontaient,
par le menu, dans leurs feuilles, les divers épisodes de cette aventure
parisienne qui serait restée à jamais ignorée, sans l’indiscrétion de
ces _reporters_ de l’ancien régime[449]. Le père de Mlle Hélie--un
homme exempt de préjugés--eût voulu produire sa fille à la Cour. Dans
ce but, il avait invité Richelieu à dîner; et la jeune personne avait
fait admirer à Versailles son éblouissante beauté. Mme de Pompadour
en avait pris ombrage; et Richelieu avait dû insinuer à l’ambitieux
négociant le conseil de laisser désormais sa fille à Paris. C’était,
en réalité, une manœuvre des plus habiles. Mlle Hélie, que de riches
financiers demandaient en mariage, était un morceau de roi, et
Richelieu tenait à l’offrir lui-même à son maître. Aussi avait-il fait
du père son commensal, et lui donnait-il chaque jour de plantureux
festins, auxquels était conviée l’élite de la Cour. Mais Mlle Hélie,
aussi sage qu’elle était belle, déjoua tous ces calculs en allant
s’enfermer dans un couvent.
[449] Lettres du lieutenant de police Marville au comte de
Maurepas (édition de Boislisle), t. III, février et mars 1747.
_Nouvelles de café._
Quelque temps après, le règne de la Marquise était autrement menacé par
la petite Murphy, une délicieuse créature, âgée de seize ans à peine,
jolie comme les amours, intelligente et spirituelle au possible, qui
tint en échec la Sultane favorite pendant plus de deux ans. C’était
Le Bel qui avait cueilli pour le roi ce fruit déjà taché, mais qui
semblait chaque jour plus savoureux à son nouveau propriétaire.
Richelieu et le duc d’Ayen, dit d’Argenson, furent «dans la confidence
de la Murphy». Peut-être le Maréchal trouva-t-il piquant que Louis XV,
après avoir dédaigné les plus nobles dames de la Cour, s’amourachât
de la fille d’un savetier, ramassée par son valet de chambre dans les
pires taudis. Il est vrai que cette gamine avait des gestes d’une
câlinerie adorable. Le jour de la disgrâce du Parlement, elle avait
sauté au cou du roi en lui disant: «Je ne crains que pour vous, je ne
vous aime que pour vous; arrivera ce qu’il voudra à votre royaume, mais
renvoyez votre vieille marquise.»
Louis XV ne pouvait déjà plus se passer de cette «vieille marquise»,
qui lui épargnait le souci de gouverner, recevait les ambassadeurs à sa
toilette et «resta toujours le premier ministre», jusqu’à sa dernière
heure.
La petite Murphy continua donc, mais sans succès, à réclamer
l’expulsion de la maîtresse en titre; et quand elle eut donné un fils à
ce roi qu’elle amusait par ses saillies et charmait par sa science de
volupté, son amant la maria, pour revenir à la «Grande Marquise».
Richelieu s’était résigné depuis longtemps à ce fatal retour: son
flair de courtisan l’avait éloigné d’une piste qui l’avait un instant
égaré. Toutefois, bien qu’ayant déposé les armes, il ne se rendait pas
complètement à discrétion. Mais Mme de Pompadour voulait, comme aux
premiers temps de sa faveur, convertir cette neutralité bienveillante
en alliance formelle. Aussi demanda-t-elle, un jour, résolument à
Richelieu le duc de Fronsac pour la fille qu’elle avait eue de M.
d’Etioles et qui devait mourir, dans sa dixième année, en juin 1754.
Le Maréchal répondit à la Marquise que, s’il n’avait tenu qu’à lui, il
eût accepté avec empressement une proposition aussi flatteuse, mais
que le consentement à cette union dépendait uniquement de la maison de
Lorraine. Mme de Pompadour n’insista pas[450].
[450] SOULAVIE: _Mémoires du Maréchal de Richelieu_, t. IX, p.
166.--_Mémoires_ de Mme DU HAUSSET.--GONCOURT (Les): _Mme de
Pompadour_, 1878.--M{is} d’ARGENSON: _Mémoires_, t. VII, VIII,
IX _passim_.