AVANT-PROPOS

I

Je ne sais quel _essayiste_, soucieux de caractériser à sa manière

chacune des deux périodes de cent années qui vit successivement naître

et grandir, fléchir et succomber, la monarchie absolue des Bourbons,

nommait le XVIIe siècle le _siècle du Cardinal_ et le XVIIIe le _siècle

du Maréchal_.

Cette appréciation, pour sembler paradoxale, peut cependant se défendre.

Ce fut, en effet, le Cardinal de Richelieu, qui, reprenant en ses

fortes mains les destinées de la France compromises à l’intérieur et à

l’extérieur par les compétitions impies des principaux feudataires

de la Couronne, fut le véritable artisan de la toute-puissance de

Louis XIV et en prépara l’apogée.

La vie du Cardinal ne remplit même pas la première moitié du XVIIe

siècle; par contre, celle du Maréchal de Richelieu occupa presque

entièrement le XVIIIe et ne finit qu’une année à peine avant

l’avènement de la Révolution.

L’homme qui porta, avec tant de désinvolture, mais non sans fierté, le

nom, si lourd, de Richelieu, fut l’image vivante de son siècle. Il en

eut l’esprit raffiné, le charme élégant, l’instinct de la tolérance et

l’intuition de la liberté, le goût des arts, l’amour des lettres et la

curiosité de toutes les connaissances pouvant contribuer au progrès

de l’humanité. Mais il eut aussi le scepticisme railleur, l’égoïsme

outré, la soif du plaisir, l’absence de scrupules et de sens moral, la

corruption et la perversité, particuliers au XVIIIe siècle. S’il ne

fut pas complètement l’initiateur du mouvement de réaction qu’appelait

l’austérité des dernières années du grand règne, il devint bientôt, et

pour longtemps, l’inspirateur, mondain et social, du nouveau. On ne

jura plus, à la Cour comme à la Ville, que par Richelieu; et, malgré

bien des erreurs et des fautes, malgré les intrigues et les cabales les

plus redoutables, ce prestige séculaire n’était pas encore si affaibli,

à la veille de 1789, que la jeune génération n’invoquât, à l’occasion,

l’autorité du Maréchal de Richelieu.

Mais, sans insister davantage sur une double désignation qui rapproche

l’oncle et le neveu, notons néanmoins entre eux, pour n’y plus

revenir, certains points de ressemblance que peuvent justifier,

toutes proportions gardées, les lois de l’atavisme. Le Cardinal de

Richelieu était de galante humeur, mais trop souvent d’une brutalité

méconnaissant la conscience et l’honneur des femmes; il protégeait

les lettres et les arts, mais il prétendait les asservir; il était,

de sa nature, despote dur et inflexible et ne reculait devant aucune

mesure arbitraire pour faire prévaloir sa volonté; par contre, il avait

le respect des traditions, le culte du pouvoir royal, la religion

de la grandeur de l’État. Son arrière-petit-neveu eut ces qualités

maîtresses; mais il fut, lui aussi, un tyran fantasque et capricieux;

s’il entra dans la mêlée littéraire et artistique, ce fut bien souvent

pour harceler à coups d’épingle philosophes, auteurs dramatiques,

comédiens, ou pour leur imposer ses exigences. Enfin, il fut l’amant,

le séducteur par excellence, et c’est à ce titre surtout qu’il est

connu du grand public; il eut même cette supériorité sur le Cardinal,

qu’à de rares exceptions près, il caressait les femmes, alors qu’il les

trahissait ou qu’il les abandonnait, avec une fleur de courtoisie, dont

le parfum enivrait encore ses victimes.

Le Maréchal de Richelieu (1696-1788) d'après les mémoires contemporains et des documents inédits · 第 5 / 112 题