PARIS
ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS
100, RUE DU FAUBOURG SAINT-HONORÉ, 100
_Ce livre, commencé en 1912 et terminé en 1914, avait été remis à
l’imprimeur quelques jours avant la Guerre. Il dut attendre, pour
paraître, une heure plus propice._
_Par une coïncidence alors impossible à prévoir, il signalait, chez un
peuple né à la vie internationale, dès le début du XVIIIe siècle[1],
l’essor et les manifestations d’une politique, ne laissant que trop
pressentir, même à cent-soixante ans de distance, l’agression inique et
féroce qui devait mettre, de nos jours, la France à deux doigts de sa
perte._
[1] Dans les siècles précédents, comme le démontrent les
historiens allemands et les Archives de Berlin, les Marquis
de Brandebourg, et notamment le Grand Électeur, s’étaient
efforcés d’affirmer l’existence de la Prusse, soit par
des démonstrations militaires, soit par des négociations
diplomatiques ou commerciales. Mais ce ne fut qu’à la fin du
XVIIe siècle et au commencement du XVIIIe que la Prusse entra
réellement dans le concert européen.
_Or, au_ XVIIIe _siècle, conformément à des traditions qu’une
diplomatie avisée voudrait faire aujourd’hui revivre en les adaptant
aux nécessités présentes, la monarchie bourbonienne s’étudiait à
maintenir, par un système d’alliances utile à ses intérêts et à sa
sécurité, les conditions d’existence qui réglaient les rapports des
principautés allemandes entre elles. Et lorsque, à partir de 1740,
l’avidité inquiétante de la Prusse, exploitée par son Souverain, tendit
à rompre, à son profit, ce salutaire équilibre, un homme--celui qui
fait l’objet de cette étude--servi par une manœuvre militaire des
plus heureuses, aurait pu étouffer, dans l’œuf, l’entreprise néfaste,
dont nous voyons le développement progressif menacer actuellement
l’indépendance des Nations!_
_Le Maréchal de Richelieu n’eut pas cette intuition. Napoléon l’eut
peut-être[2]. Mais s’il réduisit de plus de moitié le royaume de
Prusse, il n’en soupçonna pas la réorganisation, armée et combative,
qui devait avoir raison, dans un avenir prochain, du tout-puissant
Empereur._
[2] «Mon plus grand tort, disait-il à Sainte-Hélène, a
peut-être été de n’avoir pas détrôné le roi de Prusse, lorsque
je pouvais aisément le faire.» (O’MEARA, _Napoléon en exil_,
tome I, p. 114.)--C’était la dislocation de la Prusse, la
répartition de ce royaume entre divers États de l’Allemagne et
la reconstitution possible de la Pologne, qu’aujourd’hui la
Révolution russe, aboutissant à la Monarchie constitutionnelle
ou à la République, devra réaliser dans sa pleine indépendance,
en échange de Constantinople.
_Aujourd’hui, la France ne la voit et ne la connaît que trop, cette
formidable machine de guerre dressée pour la conquête du globe! Mais
elle la brisera par sa volonté de vaincre, et grâce au concours de
cette noble alliée qui, pendant le_ XVIIIe _siècle, fut son adversaire
implacable et la vigilante auxiliaire de la Prusse_.
_Si l’Histoire, méprisant les complaisants euphémismes, qui permettent
de dissimuler la réalité des faits, doit déterminer avec impartialité
le rôle joué par l’Angleterre au cours de la Guerre de Sept ans,
elle dira, par contre, qu’au commencement du_ XXe _siècle, cette
même Angleterre s’associa vaillamment et loyalement à la France et à
ses alliés, pour délivrer le monde du fléau qui voulait en bannir la
Liberté, le Droit et l’Honneur._
Paul d’ESTRÉE,
1912-1914-1917.