M. Bergeret se promenait dans le jardin du Luxembourg, au déclin du
jour. Les feuilles desséchées des platanes, qui tombaient en tournoyant
à ses pieds, lui donnaient une douce idée de la mort; il songeait que,
pour la nature comme pour l'homme, vivre c'est périr sans cesse, et que
les Grecs ingénieux avaient raison de donner à l'amour et à la mort le
même visage et le même sourire. Sous la statue de la Marguerite des
princesses il rencontra M. Mazure, archiviste départemental, qui était
venu passer quelques jours à Paris, dans la science, l'amitié et les
divertissements.
--Je viens de voir mon collègue Lehaleur, dit Mazure. La fièvre qu'il a
prise à Rennes ne le quitte pas. Il en est consumé. Cette déplorable
affaire n'a fait que trop de victimes. Heureusement qu'elle est
terminée.
--Elle n'est pas terminée, répondit M. Bergeret. Les conséquences de
toute action sont infinies. Celle-là aura des suites qu'il n'est
possible à personne d'arrêter. Il en est des forces morales comme des
forces physiques: elles se transforment et ne se perdent pas. On
n'arrête pas un mouvement d'idées sans échauffer les esprits, et la
chaleur, à son tour, produit du mouvement. On n'anéantit point une
force.
--Il faut pourtant que l'apaisement se fasse. Le pays tout entier le
veut. Il veut oublier.
--On ne s'endort pas sur un oreiller de fraudes et de violences. Il
n'est point d'amnistie qui puisse réconcilier l'erreur et la vérité, le
crime et l'innocence. Ne voyez-vous pas qu'il y a des justes qui ne
veulent point être pardonnés? Aujourd'hui même, Picquart et Zola
refusent une injurieuse clémence et demandent justice.
--Il faut être raisonnable. Vous n'espérez pas ramener l'opinion égarée.
Et il n'y a point de pouvoir en France que l'opinion n'entraîne pas.
Pourquoi s'obstiner inutilement?
--Il est vrai que si je m'arrêtais aux apparences, je pourrais
désespérer de la justice. Il y a des criminels impunis; la forfaiture et
le faux témoignage sont publiquement approuvés comme des actes louables.
Les esprits chérissent leur vieille erreur comme un bien précieux. Je
n'espère pas que les adversaires de la vérité avouent qu'ils se sont
trompés. Un tel effort n'est possible qu'aux plus grandes âmes. Mais les
conséquences nécessaires de leurs erreurs et de leurs fautes se
produisent malgré eux, et ils voient avec étonnement leur perte
commencée.
--Ils restent le nombre.
--Aussi sont-ils vaincus par le dedans. Et c'est la défaite irréparable.
Quand on est vaincu du dehors, on peut continuer la résistance et
espérer une revanche. Mais la défaite intérieure est définitive.
Qu'importe, dès lors, que les sanctions légales tardent ou manquent! La
seule justice naturelle et véritable est dans les conséquences mêmes de
l'acte, non dans des formules extérieures, souvent étroites, parfois
arbitraires. Et la faction des violents et des injustes souffre déjà
cruellement de son injustice et de sa violence. Voyez et
instruisez-vous. Ce parti énorme de l'iniquité, demeuré intact,
respecté, redouté, tombe et s'écroule de lui-même, par l'effet d'un
travail intime de dissolution, et périt par cela seul qu'il est mauvais.
N'êtes-vous pas frappé de voir que ces tribunaux militaires, superbes,
au milieu des louanges et des applaudissements, s'affaissent sous le
poids des erreurs et des fautes dont on leur faisait des vertus? Une
loi, déposée aujourd'hui sur le bureau de la Chambre, les atteint dans
leur triomphe.
Cette loi sera discutée, combattue, amendée peut-être. Elle sera votée.
Les juges militaires l'ont eux-mêmes préparée, imposée. Les légistes du
gouvernement n'ont fait que la rédiger. Une juridiction qui n'avait ni
la lumière ni l'indépendance, est en vain applaudie, adulée, caressée.
Elle va disparaître. Le moindre effort l'emportera. Pourtant hier encore
elle sacrifiait, dans l'ivresse publique, un innocent à sa puissance. Et
voici qu'elle meurt d'être injuste. Ainsi, par ses fautes, elle a
contribué au progrès des moeurs:
C'est un ordre des dieux qui jamais ne se rompt
De nous vendre bien cher les grands biens qu'ils nous font.
Quand un tel résultat est déjà obtenu, pourquoi se plaindre que de
grands coupables échappent à la loi et gardent de méprisables honneurs?
Cela n'importe pas plus, dans notre état social, qu'il n'importait, dans
la jeunesse de la terre, quand déjà les grands sauriens des océans
primitifs disparaissaient devant des animaux d'une forme plus belle et
d'un instinct plus heureux, qu'il restât encore, échoués sur le limon
des plages, quelques monstrueux survivants d'une race condamnée.
Et voyez encore. Ces moines ennemis de la justice et de la liberté
fondaient leur puissance sur une iniquité qui semblait assez vaste pour
les porter. Avant même que l'iniquité soit détruite, ils s'écroulent.
Leur ruine est prochaine. La loi, la faible loi, insultée et bafouée par
eux, entre tout à coup dans leurs riches maisons, et la caisse où ils
entassaient des centaines de mille francs en gros sous est à cette heure
fermée de ce petit fil si mince, qu'on ne peut rompre. Ce n'est là, je
le sais, qu'une descente de police. Mais que de menaces sont suspendues
sur ces agitateurs! N'ont-ils pas désormais tout à craindre d'un
Parlement naguère leur complice, qui demain les frappera peut-être, et
avec eux toutes ces congrégations qui s'enrichissaient dans l'ombre,
achetaient secrètement des maisons et des terres? Et ces moines
prospères, ces riches marchands de miracles courent un grand péril, pour
s'être associés à l'injustice triomphante.
Voyez enfin! tout ce qui s'appuya sur ce qui n'était pas la vérité
chancelle. Méline était fort. Qu'est-il à présent? Et les royalistes qui
se croyaient plus forts que lui en se faisant plus iniques, que sont-ils
devenus? Leur prince, ses faibles forces l'ont abandonné. Il ne rôde
plus, avide et craintif, autour de la France convoitée. Il va se cacher
derrière les Pyramides, tandis que ses amis sont en prison.
Peu de changement dans l'état des esprits. Pas de ces brusques
revirements des foules, qui étonnent. Rien de sensible ni de frappant.
Pourtant il n'est plus, le temps où un Président de la République
abaissait au niveau de son âme la justice, l'honneur de la patrie, les
alliances de la République, où la puissance des ministres résultait de
leur entente avec les ennemis des institutions dont ils avaient la
garde; ce temps de brutalité et d'hypocrisie où le mépris de
l'intelligence et la haine de la justice étaient à la fois une opinion
populaire et une doctrine d'État, où les pouvoirs publics protégeaient
les porteurs de matraque, où c'était un délit de crier «Vive la
République!» Ces temps sont déjà loin de nous, comme descendus dans un
passé profond, plongés dans l'ombre des âges barbares.
--Ils peuvent revenir.
--Ils peuvent revenir. Et vraiment nous n'en sommes séparés encore par
rien de solide, par rien même d'apparent ni de distinct. Ils se sont
évanouis comme les nuages de l'erreur qui les avait formés. Le moindre
souffle peut encore ramener ces ombres. Je le sais. Je crois pourtant
que la République est sauvée, et avec elle la parcelle de justice et de
vérité qu'elle peut réaliser. C'est peu de chose. Mais ce peu nous est
précieux quand nous avons failli perdre, dans un abîme de violence et
d'imbécillité, tout ce qui fait le génie et la beauté de la France, la
tolérance, la justice, la liberté de pensée, tout ce qui donne un sens à
notre histoire, un caractère à notre peuple, tout ce qui est cher aux
Français qui aiment assez leur patrie pour la vouloir juste et
généreuse. Ce qui frappe nos adversaires comme des coups imprévus, ce
qu'ils attribuent à la malignité d'un petit nombre d'hommes au pouvoir,
encore mal assis et mal obéis, n'est en réalité que la conséquence de
leurs propres fautes, quand ils ont cru se fortifier dans l'injustice et
l'erreur. Il est de toute nécessité qu'une société humaine soit en
définitive juste et raisonnable. La démocratie, sans en avoir
conscience, les abandonne, et c'est pourquoi ils tombent par terre. Leur
chute est molle, sur un terrain amolli. Mais il n'est pas certain qu'ils
puissent se relever. Ce que n'ont pu faire les ennemis de la République
et de la liberté quand ils avaient pour eux le Président de la
République, les ministres, tous les pouvoirs publics, la presse, la
foule terrifiée et abusée, et ces chevaux dont la bride était aux mains
des séditieux, le pourront-ils quand les républicains, encore timides,
mais inquiets et pleins de méfiance, commencent à se défendre? Et qui
donnera l'assaut? La troupe mince et brillante des riches et des oisifs,
renforcée des camelots à quarante sous. Rien de plus. Le bourgeois
regarde avec bienveillance. Mais il ne combat pas, et il ne sert la
réaction qu'en applaudissant aux couplets nationalistes des
cafés-concerts. Cependant la masse grave et sombre, énorme, des
travailleurs, qu'on n'amuse plus avec de la politique et des émeutes, le
peuple qui, un jour, peut tout exiger puisqu'il produit tout,
s'organise, apprend à penser et s'apprête à vouloir.