Rotterdam. Dans une odeur de marée et d'épices, sous un ciel gris, où
les nuages traînent lourdement comme de gros oreillers, les bateaux de
forme ancienne dressent dans les canaux la futaie grêle et sèche des
mâts et des espars. Les maisons étroites, aux pignons en escaliers ou en
accolades, sont celles qu'on voit dans les tableaux des vieux maîtres.
La ville a conservé sa figure du dix-septième siècle, sa physionomie du
temps où le café et le tabac commençaient à venir en Europe. Bordée de
quais où s'entassent les marchandises, entourée de chantiers et
d'usines, elle garde, dans l'activité moderne, l'antique simplicité
batave.
La place du Grand-Marché, sous laquelle passe un canal, est ombragée de
beaux ormes, dont le feuillage opaque se mêle, dans le ciel fin, aux
gréements des bateaux.
Là, ce matin, devant la vieille statue d'Érasme, des marchandes,
coiffées d'un chapeau noir sur un bonnet blanc, avec deux grosses boules
d'or aux tempes, étalent des poissons sortis tout irisés et nacrés de la
mer, royaume des couleurs lumineuses et des phosphorescences
mystérieuses.
Là aussi, parmi les ferrailles, brillent ces grands pots de cuivre
étincelants que Karel Dujardin met sur la tête de ses laitières, qui
troussent leur jupe pour passer le gué. On trouve même sur ce marché des
bouquins dont l'aspect vous eût réjoui, mon cher Bergeret. Et j'ai
acquis pour vous, au prix de deux florins, un _Grotius_ in-folio,
recouvert d'une vénérable peau de truie. Tandis que, songeant à ces
grands humanistes de la Renaissance, qui se rendaient, chaque année, à
la foire aux livres, dans ces villes de Hollande et d'Allemagne, je
faisais affaire avec le libraire ambulant, un colporteur, près de moi,
offrait des chemises de toile, en chantant, sur un air de complainte,
des vers hollandais à lourdes rimes. Tout à coup, il interrompit son
chant mercantile pour interpeller vivement le professeur Caspar
Esselens, mon hôte et mon ami, qui, de sa maisonnette entourée de
fleurs, m'avait accompagné jusqu'au Grand-Marché. Je vis qu'il me
montrait du doigt et j'entendis qu'il prononçait le nom de Dreyfus.
--Reconnaissant à votre parler que vous êtes Français, me dit le
professeur Caspar Esselens, il voudrait savoir de vous si la grande
iniquité ne sera point réparée. Mais je ne vous cache pas qu'il craint
que vous ne soyez un ennemi de Dreyfus et un de ces Français qui ne
veulent point être justes, et à qui il ne saurait donner la bienvenue.
J'examinai le colporteur. C'était un très vieux Hollandais, hâlé comme
un matelot.
Il avait de gros yeux clairs; de longues peaux inertes lui tombaient des
joues; une touffe blanche de poils de bouc pendait à son menton. Il
ressemblait au président Krüger, tel qu'on le voit sur son portrait dans
les journaux anglais. Un tricot de laine enveloppait son corps maigre et
robuste.
--Ce pauvre homme, m'écriai-je, s'occupe aussi de l'Affaire.
--Il n'y a personne dans notre ville qui ne s'y intéresse, me répondit
le professeur Caspar Esselens. C'est la conversation de nos déchargeurs
du port comme de nos magistrats. N'avez-vous pas vu les portraits de
Picquart et de Zola à la vitrine de tous les libraires? les bulletins du
procès de Rennes affichés à la fenêtre de toutes les boutiques de tabac?
et, dans nos beaux magasins de la Hoogstraat, des cartes postales, des
boutons de manchettes, des pipes, des étuis, une multitude de menus
objets décorés de figures en l'honneur des défenseurs de la justice? Ne
savez-vous point que nous avons envoyé une adresse à Labori? Les
sentiments ici ne sont point partagés en deux sens contraires.
L'innocence de Dreyfus et le crime d'Esterhazy éclatent à tous les yeux.
Et, parce que nous aimons la France, son égarement, qui nous causa une
pénible surprise, nous plonge dans une profonde tristesse. Ne vous
étonnez pas si un marchand qui vend des chemises aux paysans est ainsi
soucieux des intérêts de la justice. En Hollande, les gens du peuple
sont instruits et moraux. L'Évangile est rapproché d'eux et familier,
dans leurs livres de piété comme dans ces tableaux de Rembrandt où les
paraboles sont mises en action par des Hollandais, tels qu'on en voit
sur le Dam, dans les boutiques et au moulin.
Cependant, le colporteur se mit à me parler avec véhémence; et il me
sembla que, de sa gorge rouillée par l'air humide de la digue, sortaient
des paroles de blâme et d'adjuration.
--Dites-lui, monsieur Esselens, que je suis un ami de Picquart et de
Zola.
Ayant reçu ce bon avis, le colporteur réfléchit avec la lenteur des
vieux et des simples, qui mâchent lentement leur pensée comme leur
nourriture. Puis il me tendit la main.
Je ne crois pas que ce vieillard ait été payé par l'or juif. Je ne crois
pas que mon ami, le professeur Caspar Esselens, qui a acquis par
déduction, comme il le dit, la certitude scientifique de l'innocence de
Dreyfus, soit un ennemi de la France. Je ne crois pas que la Hollande
soit vendue au Syndicat, ni l'Europe. Car c'est l'Europe, c'est le monde
entier qu'il eût fallu acheter. Ou bien, c'est le monde entier qui se
rencontrerait dans une haine inconcevable de la France. L'Angleterre,
égoïste et affairée, l'Allemagne, qui ne songe qu'à vivre en paix avec
nous pour chercher au loin des débouchés à sa production hâtive, énorme,
déjà surabondante; la faible Autriche, à l'exception des antisémites qui
pullulent à Vienne (car la maladie de l'antisémitisme, qui ne prend pas
sur les peuples robustes, s'attaque aux nations malades); la Belgique,
le Danemark, la Suisse, races sensées, d'esprit libéral; l'Italie, la
Russie, l'Amérique: tous les habitants du monde enfin, malgré la
diversité de leurs génies et de leurs moeurs, de leurs croyances et de
leurs habitudes, jugent cette affaire de la même manière et proclament
l'innocence du condamné de 1894. Et l'on veut que le sentiment unanime
du monde entier dépende d'un syndicat juif qu'on n'a jamais pu
découvrir, et que tous les peuples de la terre conspirent pour sauver un
petit capitaine israélite français! Qui sont donc ces juifs qui achètent
l'univers, quand leurs plus riches coreligionnaires de France gardent
leur or, ou bien le mettent dans les journaux des jésuites et de
l'état-major? Une si niaise imagination a dû naître dans la loge où le
Uhlan dînait avec la fille Pays, et c'est là, sans doute, dans les
balayures de la concierge, qu'un général l'a ramassée pour la porter à
la barre d'un Conseil de guerre.
Puisqu'il y a une conjuration des peuples, comment ne pas voir que c'est
la conjuration de la conscience humaine? Comment ne pas voir que, si
tout ce qui est doué d'intelligence et de sentiment sur la planète se
tourne vers le capitaine Dreyfus, c'est que cet être imperceptible, ce
rien humain, est devenu le symbole de l'humanité souffrante et que
l'humanité entière se sent offensée en lui? Et comment ne pas voir que
cette unanimité résulte des conditions mêmes dans lesquelles s'exercent
l'intelligence et la raison, qui en définitive gouvernent les hommes, et
que c'est partout la même pensée, parce que la pensée, dans son
ensemble, obéit partout aux mêmes lois?
Si l'on pense dans la planète Mars, si l'on pense dans le monde énorme
et lointain de Sirius et si l'on y reçoit des nouvelles de notre monde
terraqué, on y croit à l'innocence de Dreyfus, comme on y croit que la
somme des trois angles d'un triangle est égale à deux angles droits.
Ayant mené ces réflexions sur le pavé du Grand-Marché, parmi les blondes
et rondes ménagères, je me trouvai au pied de la statue de bronze qui
figure Erasme de Rotterdam, debout, en bonnet carré et en robe fourrée,
tenant dans ses mains un gros livre ouvert.
Le professeur Caspar Esselens, qui commente avec beaucoup de savoir et
de goût les tragédies d'Euripide, ne craint point, en bon Hollandais,
les grosses plaisanteries nationales. Il m'en fit une qui a pour elle
l'autorité d'une longue tradition bourgeoise.
--Regardez bien la statue, me dit-il, et prenez patience. La main
tournera le feuillet, quand l'heure sonnera.
Ce bon Erasme, établi maintenant dans sa ville, pour ne la plus jamais
quitter, après avoir, en son temps, visité beaucoup de villes, beaucoup
lu et beaucoup écrit, enseigné les lettres antiques, et châtié les moeurs
en souriant, se montre si simple et si familier encore sur son socle
glorieux, il a un tel air de bonhomie dans sa finesse, que, volontiers,
j'aurais osé prendre quelques libertés avec lui. L'envie me venait de
lui adresser la parole et de l'engager dans un de ces colloques qu'il
menait, en son vivant, avec tant d'élégance et de raison. Pour un peu,
je lui aurais dit avec un grand salut:
--Docteur, tu connaissais les moines et ne les aimais pas. Tu les savais
ignares, libidineux, paresseux et gourmands. Les nôtres sont d'une
nouvelle espèce. Je crois qu'ils te déplairaient davantage si tu les
voyais travailler, avec des militaires, à l'abêtissement d'une grande
nation qui, dans le siècle dernier, fut instruite dans la sagesse et
dans la tolérance par des hommes excellents dont le plus illustre avait
tes traits et ton sourire et autant d'esprit que toi. Ce peuple
français, chez qui tu vins étudier en ta jeunesse, a été grandement
berné, tympanisé et dindonné de nos jours par un quarteron de
bureaucrates chamarrés. Ah! docteur, la dame au bonnet vert à qui tu
dictas d'ironiques discours, qu'on lit encore, agite précisément à cette
heure, sur mes compatriotes assourdis, plus de sonnettes que n'en
contenait la marotte que tu mis en sa main, plus de grelots que n'en eut
jamais la mule espagnole qui te porta ton diplôme de conseiller de
l'empereur Charles-Quint. On a persuadé aux coquebins, fort nombreux en
tous pays et même en France, qu'il était honorable et profitable de
maintenir un innocent au bagne afin de ne pas déplaire à un général qui
l'a fait condamner frauduleusement, et qu'on admire pour avoir fait
périr six mille soldats français dans une expédition contre des sauvages
nus et sans armes. Croyais-tu, docteur, que la folie pût aller
jusque-là?
Voilà ce que j'aurais peut-être osé dire respectueusement à Erasme de
Rotterdam, quand les onze heures sonnèrent au cadran de Groote Kerk.
Alors le professeur Caspar Esselens me dit avec un rire candide:
--Onze heures! Il n'a pas tourné le feuillet. C'est qu'il n'a pas
entendu. Il est sourd.
Et je songeai:
«Tant mieux pour lui! Heureux les sourds! Ils n'entendent pas ces
militaires mentir sous serment, pour l'honneur de l'armée. Ils
n'entendent pas l'apologie forcenée des imposteurs et des faussaires.
Ils n'entendent pas ces cris de mort aux juifs et de haine aux étrangers
poussés dans les rues d'une ville qui convie les peuples aux fêtes d'une
Exposition universelle.»
Le professeur Caspar Esselens me prit par le bras et me dit doucement:
--Croyez-moi, cher ami, les Français ont tort d'accueillir avec défiance
et mépris toute pensée et toute opinion venue du dehors. Ils
méconnaissent les conditions nécessaires de l'existence sur la planète.
L'échange des idées est aussi indispensable aux peuples que l'échange
des substances. Autrefois, la France comprenait cette vérité; d'où vient
qu'elle ne la comprend plus?
Il tira de sa poche un cigare enveloppé d'or comme une momie royale de
Thèbes et qu'il n'avait pas payé plus de dix cents; il l'alluma et
reprit du ton le plus cordial:
--Il était bien naturel que cette affaire nous intéressât comme si elle
était nôtre. Ce qui vient de vous ne nous est jamais indifférent. Un de
vos compatriotes l'a dit: «Les choses de France deviennent vite choses
humaines.»
Et il poursuivit d'un accent plus grave:
--Surtout, ne croyez pas que le bon renom de la France, compromis par
quelques malfaiteurs, soit pour cela perdu. Le peuple français est
innocent de ces fautes et de ces crimes. Un peuple est toujours
irresponsable parce qu'il est toujours inconscient, ou du moins qu'il ne
parvient à la conscience que pour un petit nombre d'idées très grandes
et très simples. En ce cas d'ailleurs il est certain que votre peuple a
été trompé par ses journaux. Mais s'il est vrai que son ignorance a
causé sa défaillance, s'il est vrai qu'il a essuyé une grande défaite
morale, il est vrai pareillement qu'une petite poignée d'hommes
courageux a sauvé l'honneur du pays. Vous savez en quelle estime nous
tenons Zola et Picquart. La gloire d'Athènes est grande. Combien peu
d'hommes font la gloire d'Athènes! De tout temps, en tout lieu, les
hommes qui honorèrent leur patrie en honorant l'humanité furent peu
nombreux et le plus souvent méconnus, insultés, persécutés, condamnés à
la prison, à l'exil, au supplice. Votre Renan, si je ne me trompe, a dit
de bonnes choses dans ce sens.
Le professeur Caspar Esselens se tut, et comme il me sembla un peu plus
inquiet que de raison sur l'issue de cette affaire si petite en fait et
si grande en esprit, je pris soin de le rassurer:
--Ne perdez pas confiance, monsieur Esselens; ne désespérez ni de la
justice ni de la France. Tout cela, je vous le dis, finira, comme il
convient, par la réhabilitation de l'innocent et le châtiment des
coupables. J'en ai l'assurance. Et dites bien à vos élèves et à tous vos
amis que la France, loin d'être abaissée, se trouve aujourd'hui
précisément au plus haut point du monde, puisqu'on y combat pour une
idée.
Je vous prie, mon cher Bergeret, etc.