--Quand les abbés et les seigneurs furent privés du droit de pendre des
vilains, on crut aussi que c'était la fin de tout. Mais on vit bientôt
naître un nouvel ordre, meilleur que l'ancien. Je vous parle de
soumettre le soldat, en temps de paix, au droit commun. Croyez-vous que
depuis Charles VII, ou seulement depuis Napoléon, l'année française
n'ait pas subi de plus grands changements que celui-là?
--Moi, dit M. Mazure, je suis un vieux jacobin, je maintiens les
conseils de guerre et je place les généraux sous l'autorité d'un comité
de salut public. Il n'y a rien de tel pour les décider à remporter des
victoires.
--C'est une autre question, dit M. de Terremondre. Je reviens à ce qui
nous occupe, et je demande à M. Bergeret s'il croit, de bonne foi, que
sept officiers ont pu se tromper.
--Quatorze! s'écria M. Mazure.
--Quatorze, reprit M. de Terremondre.
--Je le crois, répondit M. Bergeret.
--Quatorze officiers français! s'écria M. de Terremondre.
--Oh! dit M. Bergeret, ils auraient été suisses, belges, espagnols,
allemands ou néerlandais, qu'ils auraient pu se tromper tout autant.
--Ce n'est pas possible, s'écria M. de Terremondre.
Le libraire Paillot secoua la tête, pour exprimer qu'à son avis aussi,
c'était impossible. Et le commis Léon regarda M. Bergeret avec une
surprise indignée.
--Je ne sais si vous serez jamais éclairés fit doucement M. Bergeret. Je
ne le pense pas, quoique tout soit possible, même le triomphe de la
vérité.
--Vous voulez parler de la revision, dit M. de Terremondre. Cela,
jamais! La revision, vous ne l'aurez pas. Ce serait la guerre. Trois
ministres et vingt députés me l'ont dit.
--Le poète Bouchor, répondit M. Bergeret, nous enseigne qu'il vaut mieux
endurer les maux de la guerre que d'accomplir une action injuste. Mais
vous n'êtes point dans cette alternative, messieurs, et l'on vous
effraye avec des mensonges.
Au moment où M. Bergeret prononçait ces paroles, un grand tumulte éclata
sur la place. C'était une bande de petits garçons qui passaient en
criant: «A bas Zola! Mort aux Juifs!» Ils allaient casser des carreaux
chez le bottier Meyer qu'on croyait israélite, et les bourgeois de la
ville les regardaient avec bienveillance.