III

M. de Terremondre était antisémite en province, particulièrement pendant

la saison des chasses. L'hiver, à Paris, il dînait chez des financiers

juifs qu'il aimait assez pour leur faire acheter avantageusement des

tableaux. Il était nationaliste et antisémite au Conseil général, en

considération des sentiments qui régnaient dans le chef-lieu. Mais comme

il n'y avait pas de juifs dans la ville, l'antisémitisme y consistait

principalement à attaquer les protestants qui formaient une petite

société austère et fermée.

--Nous voilà donc adversaires, dit M. de Terremondre; j'en suis fâché,

car vous êtes un homme d'esprit, mais vous vivez en dehors du mouvement

social. Vous n'êtes point mêlé à la vie publique. Si vous mettiez comme

moi la main à la pâte, vous seriez antisémite.

--Vous me flattez, dit M. Bergeret. Les Sémites qui couvraient autrefois

la Chaldée, l'Assyrie, la Phénicie, et qui fondèrent des villes sur tout

le littoral de la Méditerranée, se composent aujourd'hui des juifs épars

dans le monde et des innombrables peuplades arabes de l'Asie et de

l'Afrique. Je n'ai pas le coeur assez grand pour renfermer tant de

haines. Le vieux Cadmus était sémite. Je ne peux pourtant pas être

l'ennemi du vieux Cadmus.

--Vous plaisantez, dit M. de Terremondre, en retenant son cheval qui

mordait les branches des arbustes. Vous savez bien que l'antisémitisme

est uniquement dirigé contre les juifs établis en France.

--Il me faudra donc haïr quatre-vingt mille personnes, dit M. Bergeret.

C'est trop encore et je ne m'en sens pas la force.

--On ne vous demande pas de haïr, dit M. de Terremondre. Mais il y a

incompatibilité entre les Français et les juifs. L'antagonisme est

irréductible. C'est une affaire de race.

--Je crois au contraire, dit M. Bergeret, que les juifs sont

extraordinairement assimilables et l'espèce d'hommes la plus plastique

et malléable qui soit au monde. Aussi volontiers qu'autrefois la nièce

de Mardochée entra dans le harem d'Assuérus, les filles de nos

financiers juifs épousent aujourd'hui les héritiers des plus grands noms

de la France chrétienne. Il est tard, après ces unions, de parler de

l'incompatibilité des deux races. Et puis je tiens pour mauvais qu'on

fasse dans un pays des distinctions de races. Ce n'est pas la race qui

fait la patrie. Il n'y a pas de peuple en Europe qui ne soit formé d'une

multitude de races confondues et mêlées. La Gaule, quand César y entra,

était peuplée de Celtes, de Gaulois, d'Ibères, différents les uns des

autres d'origine et de religion. Les tribus qui plantaient des dolmens

n'étaient pas du même sang que les nations qui honoraient les bardes et

les druides. Dans ce mélange humain les invasions versèrent des

Germains, des Romains, des Sarrasins, et cela fit un peuple, un peuple

héroïque et charmant, la France qui naguère encore enseignait la

justice, la liberté, la philosophie à l'Europe et au monde.

Rappelez-vous la belle parole de Renan; je voudrais pouvoir la citer

exactement: «Ce qui fait que des hommes forment un peuple, c'est le

souvenir des grandes choses qu'ils ont faites ensemble et la volonté

d'en accomplir de nouvelles.»

--Fort bien, dit M. de Terremondre; mais, n'ayant pas la volonté

d'accomplir de grandes choses avec les juifs, je reste antisémite.

--Êtes-vous bien sûr de pouvoir l'être tout à fait? demanda M. Bergeret.

--Je ne vous comprends pas, dit M. de Terremondre.

--Je m'expliquerai donc, dit M. Bergeret. Il y a un fait constant:

chaque fois qu'on attaque les juifs, on en a un bon nombre pour soi.

C'est précisément ce qui arriva à Titus.

A ce point de la conversation, le chien Riquet s'assit sur son derrière

au milieu du chemin et regarda son maître avec résignation.

--Vous reconnaîtrez, poursuivit M. Bergeret, que Titus fut assez

antisémite entre les années 67 et 70 de notre ère. Il prit Jotapate et

en extermina les habitants. Il s'empara de Jérusalem, brûla le temple,

fit de la ville un amas de cendres et de décombres qui, n'ayant plus de

nom, reçut quelques années plus tard celui d'Ælia Capitolina. Il fit

porter à Rome, dans les pompes de son triomphe, le chandelier à sept

branches. Je crois, sans vous faire de tort, que c'est là pousser

l'antisémitisme à un point que vous n'espérez pas d'atteindre. Eh bien!

Titus, destructeur de Jérusalem, garda de nombreux amis par les juifs.

Bérénice lui fut tendrement attachée, et vous savez qu'il la quitta

malgré lui et malgré elle. Flavius Josèphe se donna à lui, et Flavius

n'était pas un des moindres de sa nation. Il descendait des rois

asmonéens; il vivait en pharisien austère et écrivait assez correctement

le grec. Après la ruine du temple et de la cité sainte, il suivit Titus

à Rome et se glissa dans la familiarité de l'empereur. Il reçut le droit

de cité, le titre de chevalier romain et une pension. Et ne croyez pas,

monsieur, qu'il crût ainsi trahir le judaïsme. Au contraire, il restait

attaché à la loi et il s'appliquait à recueillir ses antiquités

nationales. Enfin il était bon juif à sa façon et ami de Titus. Or, il y

eut de tout temps des Flavius en Israël. Comme vous le dites, je vis

fort retiré du monde et étranger aux personnes qui s'y agitent. Mais je

serais bien surpris que les juifs, cette fois encore, ne fussent point

divisés et qu'on n'en comptât pas un grand nombre dans votre parti.

--Quelques-uns, en effet, sont avec nous, dit M. de Terremondre. Ils y

ont du mérite.

--Je le pensais bien, dit M. Bergeret. Et je pense qu'il s'en trouve

parmi eux de fort habiles qui réussiront dans l'antisémitisme. On

rapportait, il y a une trentaine d'années, le mot d'un sénateur, homme

d'esprit, qui admirait chez les juifs la faculté de réussir et qui

donnait pour exemple un certain aumônier de cour, israélite d'origine:

«Voyez, disait-il, un juif s'est mis dans les curés, et il devenu

monsignor.»

Ne restaurons point les préjugés barbares. Ne recherchons pas si un

homme est juif ou chrétien, mais s'il est honnête et s'il se rend utile

à son pays.

Le cheval de M. Terremondre commençait à s'ébrouer, et Riquet, s'étant

approché de son maître, l'invita d'un regard suppliant et doux à

reprendre la promenade commencée.

--Ne croyez pas, du moins, dit M. de Terremondre, que j'enveloppe tous

les juifs dans un sentiment d'aveugle réprobation. J'ai parmi eux

d'excellents amis. Mais je suis antisémite par patriotisme.

Il tendit la main à M. Bergeret et porta son cheval en avant. Il avait

repris tranquillement sa route, quand M. Bergeret le rappela:

--Eh! cher monsieur de Terremondre, un conseil: puisque la paille est

rompue, puisque vous et vos amis vous êtes brouillés avec les juifs,

faites en sorte de ne rien leur devoir et rendez leur le dieu que vous

leur avez pris. Car vous leur avez pris leur dieu!...

Opinions sociales · 第 17 / 64 题