II

Étant venu à mourir en sa quatre-vingt-douzième année, M. le premier

président Cassignol fut conduit à l'église dans le corbillard des

pauvres, selon sa volonté qu'il avait exprimée. Cette disposition fut

jugée en silence. L'assistance tout entière en était secrètement

offensée comme d'une marque de mépris pour la richesse, objet du respect

public, et comme de l'ostensible abandon d'un privilège attaché à la

classe bourgeoise. On se rappelait que M. Cassignol avait toujours tenu

maison très honorablement et montré jusqu'en l'extrême vieillesse une

sévère propreté dans ses habits. Bien qu'on le vît sans cesse occupé

d'oeuvres catholiques, nul n'aurait songé à dire, lui appliquant les

paroles d'un orateur chrétien, qu'il aimait les pauvres jusqu'à se

rendre semblable à eux. Ce qu'on ne croyait point venir d'un excès de

charité passait pour un paradoxe de l'orgueil, et l'on regardait

froidement cette humilité superbe.

On regrettait aussi que le défunt, officier de la Légion d'honneur, eût

ordonné que les honneurs militaires ne lui fussent point rendus. L'état

des esprits, enflammés par les journaux nationalistes, était tel qu'on

se plaignait ouvertement dans la foule de ne pas voir les soldats. Le

général Cartier de Chalmot, venu en civil, fut salué avec un profond

respect par la députation des avocats. Des magistrats en grand nombre et

des ecclésiastiques se pressaient devant la maison mortuaire. Et quand,

au son des cloches, précédé par la croix et par les chants liturgiques,

le corbillard s'avança lentement vers la cathédrale, entre les coiffes

blanches de douze religieuses, suivi par les garçons et les filles des

écoles congréganistes, dont la file grise et noire s'allongeait à perte

de vue, le sens apparut clairement de cette longue vie consacrée au

triomphe de l'Église catholique.

La ville entière suivait en troupe. M. Bergeret marchait parmi les

traînards du cortège. M. Mazure, s'approchant, lui dit à l'oreille:

--Je n'ignorais point que ce vieux Cassignol eût été, de son vivant,

zélé tortionnaire. Mais je ne savais pas qu'il fût si grand calotin. Il

se disait libéral!

--Il l'était, répondit M. Bergeret. Il lui fallait bien l'être puisqu'il

aspirait à la domination. N'est-ce point par la liberté qu'on s'achemine

à l'empire?...

... Et M. Mazure, qui était libre-penseur, fut pris, à l'idée de la

mort, d'un grand désir d'avoir une âme immortelle.

--Je ne crois pas, dit-il, un mot de ce qu'enseignent les diverses

églises qui se partagent aujourd'hui la domination spirituelle des

peuples. Je sais trop bien comment les dogmes s'élaborent, se forment et

se transforment. Mais pourquoi n'y aurait-il pas en nous un principe

pensant, et pourquoi ce principe ne survivrait-il pas à cette

association d'éléments organiques qu'on nomme la vie?

--Je voudrais, dit M. Bergeret, vous demander ce que c'est qu'un

principe pensant, mais je vous embarrasserais sans doute.

--Nullement, répondit M. Mazure: j'appelle ainsi la cause de la pensée,

ou, si vous voulez, la pensée elle-même. Pourquoi la pensée ne

serait-elle point immortelle?

--Oui, pourquoi? demanda à son tour M. Bergeret.

--Cette supposition n'est point absurde, dit M. Mazure encouragé.

--Et pourquoi, demanda M. Bergeret, un M. Dupont n'habiterait-il point

la maison des Tintelleries qui porte le numéro 38? Cette supposition

n'est point absurde. Le nom de Dupont est commun en France, et la maison

que je dis est à trois corps de logis.

--Vous n'êtes pas sérieux, dit M. Mazure.

--Moi, je suis spiritualiste d'une certaine manière, dit le docteur

Fornerol. Le spiritualisme est un agent thérapeutique qu'il ne faut pas

négliger dans l'état actuel de la médecine. Toute ma clientèle croit à

l'immortalité de l'âme et n'entend pas qu'on plaisante là-dessus. Les

bonnes gens, aux Tintelleries comme ailleurs, veulent être immortels. On

leur ferait de la peine en leur disant que peut-être ils ne le sont pas.

Voyez-vous Madame Péchin qui sort de chez le fruitier avec des tomates

dans son cabas? Vous lui diriez: «Madame Péchin, vous goûterez des

félicités célestes pendant des milliards de siècles, mais vous n'êtes

point immortelle. Vous durerez plus que les étoiles et vous durerez

encore quand les nébuleuses se seront formées en soleils et quand ces

soleils se seront éteints, et dans l'inconcevable durée de ces âges vous

serez baignée de délices et de gloire. Mais vous n'êtes point

immortelle, madame Péchin.» Si vous lui parliez de la sorte, elle ne

penserait point que vous lui annoncez une bonne nouvelle et si, par

impossible, vos discours étaient appuyés de telles preuves qu'elle y

ajoutât foi, elle serait désolée, elle tomberait dans le désespoir, la

pauvre vieille, et elle mangerait ses tomates avec ses larmes.

«Madame Péchin veut être immortelle. Tous mes malades veulent être

immortels. Vous, M. Mazure, et vous-même, M. Bergeret, vous voulez être

immortels. Maintenant je vous avouerai que l'instabilité est le

caractère essentiel des combinaisons qui produisent la vie. La vie,

voulez-vous que je vous la définisse scientifiquement? C'est de

l'inconnu qui f... le camp.

--Confucius, dit M. Bergeret, était un homme bien raisonnable. Son

disciple, Ki-Lou, demandant un jour comment il fallait servir les

Esprits et les Génies, le maître répondit: «Quand l'homme n'est pas

encore en état de servir l'humanité, comment pourrait-il servir les

Esprits et les Génies?--Permettez-moi, ajouta le disciple, de vous

demander ce que c'est que la mort.» Et Confucius répondit: «Lorsqu'on ne

sait pas ce que c'est que la vie, comment pourrait-on connaître la

mort?»

Le cortège, longeant la rue Nationale, passa devant le collège. Et le

docteur Fornerol se rappela les jours de son enfance, et il dit:

--C'est là que j'ai fait mes études. Il y a longtemps. Je suis beaucoup

plus vieux que vous. J'aurai cinquante-six ans dans huit jours.

--Vraiment, dit M. Bergeret, madame Péchin veut être immortelle?

--Elle est certaine de l'être, dit le docteur Fornerol. Si vous lui

disiez le contraire, elle vous voudrait du mal et ne vous croirait pas.

--Et cela, demanda M. Bergeret, ne l'étonne pas de devoir durer

toujours, dans l'écoulement universel des choses? Et elle ne se lasse

pas de nourrir ces espérances démesurées? Mais peut-être n'a-t-elle pas

beaucoup médité sur la nature des êtres et sur les conditions de la vie.

--Qu'importe! dit le docteur. Je ne conçois pas votre surprise, mon cher

monsieur Bergeret. Cette bonne dame a de la religion. C'est même tout ce

qu'elle a au monde. Elle est catholique, étant née dans un pays

catholique. Elle croit ce qui lui a été enseigné. C'est naturel!

--Docteur, vous parlez comme Zaïre, dit M. Bergeret. _J'eusse été près

du Gange_... Au reste, la croyance à l'immortalité de l'âme est vulgaire

en Europe, en Amérique et dans une partie de l'Asie. Elle se répand en

Afrique avec les cotonnades.

--Tant mieux! dit le docteur, car elle est nécessaire à la civilisation.

Sans elle, les malheureux ne se résigneraient point à leur sort.

--Pourtant, dit M. Bergeret, les coolies chinois travaillent pour un

faible salaire. Ils sont patients et résignés, et ils ne sont pas

spiritualistes.

--Parce que ce sont des jaunes, dit le docteur Fornerol. Les races

blanches ont moins de résignation. Elles conçoivent un idéal de justice

et de hautes espérances. Le général Cartier de Chalmot a raison de dire

que la croyance à une vie future est nécessaire aux armées. Elle est

aussi fort utile dans toutes les transactions sociales. Sans la peur de

l'enfer, il y aurait moins d'honnêteté.

--Docteur, demanda M. Bergeret, croyez-vous que vous ressusciterez?

--Moi, c'est différent, répondit le docteur. Je n'ai pas besoin de

croire en Dieu pour être un honnête homme. En matière de religion, comme

savant, j'ignore tout; comme citoyen, je crois tout. Je suis catholique

d'État. J'estime que les idées religieuses sont essentiellement

moralisatrices, et qu'elles contribuent à donner au populaire des

sentiments humains.

--C'est une opinion très répandue, dit M. Bergeret. Et elle m'est

suspecte par sa vulgarité même. Les opinions communes passent sans

examen. Le plus souvent, on ne les admettrait pas si l'on y faisait

attention. Il en est d'elles comme de cet amateur de spectacles qui

pendant vingt ans entra à la Comédie-Française en jetant au contrôle ce

nom: «feu Scribe». Un droit d'entrée ainsi motivé ne supporterait pas

l'examen. Mais on ne l'examinait pas. Comment penser que les idées

religieuses sont essentiellement moralisatrices, quand on voit que

l'histoire des peuples chrétiens est tissue de guerres, de massacres et

de supplices? Vous ne voulez pas qu'on ait plus de piété que dans les

monastères. Pourtant toutes les espèces de moines, les blanches et les

noires, les pies et les capucines se sont souillées des crimes les plus

exécrables. Les suppôts de l'Inquisition et les curés de la Ligue

étaient pieux, et ils étaient cruels. Je ne parle pas des papes qui

ensanglantèrent le monde, parce qu'il n'est pas certain qu'ils croyaient

à une autre vie.

Opinions sociales · 第 16 / 64 题