Très chère amie,
Je me proposais de vous demander, aujourd'hui, la permission de vous
faire une de ces bonnes visites où vous jouez, sans le savoir, le rôle
divin du médecin. Mais je viens de recevoir un _Monsieur_ galonné,
muni d'une lettre du Ministre qui veut me voir aujourd'hui. Cela me
dérange et m'ennuie.
J'ignore absolument quand je pourrai jouir de votre dimanche, car j'ai
commencé ce tour de force dont je ne suis capable que si rarement.
Je vous envoie les livres que je désirais vous faire lire.
_L'Ensorcelée_ est d'une nature beaucoup plus élevée que _La Vieille
Maîtresse._ Mais j'ai le malheur m'entendre de si peu avec vous que
je crains que vous ne partagiez pas mon enthousiasme,--enthousiasme
ancien, il est vrai, et que je vérifierai de nouveau, quand vous aurez
fini.
Mes amitiés à M. Mosselmann.
Votre bien dévoué.
_Dimanche_, 3 _Janvier_ 1858.
Que je vous demande pardon de ne pas aller ce soir à cette bonne
réunion! Outre que je suis peu gai, j'ai fait, toute la journée, des
préparatifs de départ,et j'en suis fatigué. Je vais passer par Alençon,
et puis j'irai peut-être inspecter mon futur domicile, au bord de la
mer.
Faites bien toutes mes amitiés à Théophile et à Mosselmann, et dites à
Flaubert qu'il va recevoir de mes nouvelles.
Votre bien dévoué.
_Lundi_, 11 _Janvier_ 1858.
Hélas! votre lettre m'arrive ou plutôt m'est remise, comme je rentre, à
3 h.
Mais, pour dire toute la vérité, je l'aurais eue dès hier, que je ne
crois pas que j'eusse réussi. Je ne connais là-bas que Rouvière, que
je ne vois plus depuis longtemps, et je sais que le sieur B*** est
affreusement avare avec ses comédiens.
Ne m'en veuillez pas trop, vous en prie.
Bouvière n'a évidemment pas reçu plus d'une ou deux stalles.
_Mardi_, 12 _Janvier_ 1858.
Chère amie,
Si, c'est bien moi que Mosselmann a vu, il m'a vu dans un piteux
état, cherchant partout une voiture. J'étais, parvenu à détruire les
étouffements, avec tes capsules d'éther, et les coliques, avec l'opium,
quand une nouvelle infirmité est tombée sur moi. Je ne peux marcher
qu'avec beaucoup de peine; quant à descendre un escalier tout seul,
c'est une grande histoire. Pour comble de malheur, je suis plein de
courses et d'affaires. Je n'ai pas besoin de vous dire que le ridicule
de la douleur me fait plus de mal que la douleur.
J'irai vous voir dans peu de jours,--mais quand toutefois je ne
boiterai plus, et quand je me sentirai très gai; vous connaissez mes
principes.
Il m'est arrivé, relativement à vous, un petit chagrin que je veux
vous avouer, parce qu'il est irréparable.--J'avais, vers la fin du
mois, avisé deux éventails ou plutôt deux modèles d'éventail _empire_
fort bien peints,--dont l'un, le tableau de _Thésée et Hippolyte,_ de
Guérin;--je me proposais de vous les offrir, connaissant votre passion
pour les choses de cette époque. Mais je me figure à tort que personne
n'a les mêmes idées que moi et que les choses doivent m'attendre
interminablement dans les boutiques. À mon retour, ils avaient disparu.
Je vous remercie de tout mon cœur des excellents conseils littéraires
que vous m'adressez. Ils sont excellents (abstractivement et
généralement), surtout parce qu'ils viennent d'un excellent cœur; mais
je vous assure que, dans le cas présent, ils ont tort. Avant de faire
mon installation définitive, il faut bien que je me débarrasse de tout
ce que je ne pourrai pas faire là-bas.
Amitiés à Mosselmann.
_All yours._
_Dimanche_, 2 _Mai_ 1858.
Voilà, ma chère amie, le petit livre dont je vous avais parlé et qui
vous amusera, j'en suis sûr.
Que vous avez été méchante de ne pas même me laisser le temps de vous
remercier de toute la joie que j'ai trouvée dimanche et hier auprès de
vous!
Votre extraordinaire Madame Nieri a commis en me quittant un
enfantillage digne d'une étrangère. Avant que j'eusse eu le temps de
donner mon adresse au cocher, elle s'était avisée de le payer, et,
comme je me fâchais, elle a dit: _Il est trop tard, c'est fait!_--et
puis, avec une vitesse aussi extraordinaire qu'elle, elle s'est
élancée, elle et ses jupes, dans le grand escalier de l'hôtel.
Tout à vous.--Je vous embrasse comme un _très ancien_ camarade que
j'aimerai toujours. (Le mot _camarade_ est un mensonge; il est trop
vulgaire, et il n'est pas assez tendre.)