IV

J’avais surtout retenu de la confession de Sarterre cette tendance à

croire sa personnalité menacée. J’étais persuadé que l’influence

destructrice imputée à ces deux femmes était imaginaire. Mais je ne

voulais pas le détromper, car ces illusions lui avaient été salutaires.

L’homme que n’écrase aucun fardeau meurtrier puise sa force dans des

calamités inventées. Et il faudra toujours que l’artiste rende

responsable des caprices de son imagination les êtres qui l’auront aimé.

Je crois qu’il soupçonnait lui-même la fausseté de ses interprétations.

Il s’y tenait cependant, dans une crainte mystérieuse de plus de vérité.

Il m’avait dit un jour:

--L’existence de l’artiste serait bien belle, si elle n’était qu’une

succession d’états artistiques... Trop belle! Il faut qu’il se

contemple, qu’il se cherche, au lieu de bénir l’éphémère et de s’en

griser. Et il ne parvient même pas à se déchiffrer. Sa conscience ne lui

présente qu’une image déformée de lui-même... Mais l’exacte connaissance

le paralyserait peut-être. Je souffre de me voir faux et je pense dans

le même temps: mieux vaut que le profond, le réel de ma nature me soit

caché. Je n’oserais pas creuser plus avant; je ne veux pas tout savoir.

Ses jours d’impuissance musicale étaient fréquents. Comme il ne pouvait

accuser aucune femme de ses difficultés, il s’en prenait au climat, à la

nourriture, à l’aubergiste, «qui l’intoxiquait avec des conserves».

L’inquiétude et le désespoir régnaient alors en lui... Il ne tenait plus

en place, ne savait où se fuir. Il faisait seller des mules et nous

suivions l’oued tari, semé de petits cailloux blancs; nous longions les

rebords de la _Chebka_, ces étranges dos de pierre squameux qui semblent

des alligators gris assoupis sur le sable. Nous mettions pied à terre

sous un des palmiers isolés qui se lèvent tristement dans le lit de la

rivière et nous repartions avant d’être reposés. Il m’entraînait sur les

collines au-dessus de la ville, en quête de je ne sais quoi. Mais des

confins de l’horizon, noyé dans une brume de feu, n’accouraient que des

bouffées de désolation.

Quand son travail «marchait», je ne le voyais pas de la journée. Le

soir, il faisait parfois irruption dans ma chambre, pour m’entraîner à

quelque escapade juvénile, dans les jardins de l’oasis.

L’ennui de Ghardaïa me rongeait doucement. J’étais las de voir chaque

jour devant moi les murs ardents du _bordj_, la balustrade blanche du

jardin public où ne pousse qu’un peu d’orge jaunissante; las d’entendre

chaque après-midi la voix du négro à djellaba mauve, nasillant sur un

air éternel la complainte à mille couplets dont se berce le nonchaloir

des Arabes.

J’annonçai bientôt à Sarterre mon intention de rentrer en Europe.

--Moi, je passerai l’été ici, dit-il. Je me moque des chaleurs et

l’Europe me décourage. Ce continent, retourné comme un champ de pommes

de terre et où les bâtisses poussent comme l’herbe à cochons... Non, je

ne peux pas chanter cette nature-là. Terre trop humaine. Et l’homme y

est dangereux. J’ai peur du jour où des messieurs en redingote

m’applaudiront de nouveau. Je me dis: «Le jour où ils applaudiront les

nuages et les rivières, c’est que les nuages et les rivières se seront

laissé attraper!» Eh bien, moi, je ne veux pas me laisser attraper. Je

veux rester libre et maladroit devant cette race... terrible et furieux

en face de ses doctrines... et enragé dans ses fourmilières. Je ne suis

pas comme elle. J’aimerais mieux être un scorpion dans son trou que de

lui ressembler.

Il ajouta plus tard avec une rancune contenue:

--Il y a une espèce qui m’écrase: celle des gens au regard tendre qui

croient l’univers bâti pour eux... les bouches régulières qui parlent de

progrès... les belles consciences qui luttent pour la justice... Elles

auraient fini par me réduire au silence... J’ai besoin d’une joie

cruelle qui ne peut grandir en leur présence. J’en ai fini avec leurs

chimères. Je me suis décrassé de ce nuage gluant.

Il renversait la tête en arrière et parlait dans un abandon proche de la

violence:

--Il y a des moments où le bonheur passe à travers ma poitrine, comme le

soleil à travers un arbuste... Il y en a d’autres où je sens en moi des

forces aussi aveugles, aussi involontaires que le vent du sud, quand il

déplace les dunes... Ah, il faut tout de même que vous entendiez ma

musique, avant de partir.

Il me prit par le bras et m’emmena au premier étage, dans une pièce

carrelée, garnie d’un piano et d’une table de travail, sorte d’établi en

bois blanc posé sur des tréteaux. Les volets clos interceptaient la

lumière, mais le vent chaud qui soufflait depuis deux jours avait

saupoudré de sable les manuscrits et le pavé.

Sarterre se mit au piano.

--Vous savez, annonça-t-il en se retournant, vous grincerez des dents.

Ceci n’est pas fait pour mes «semblables». Totalement incapable de les

émouvoir. Aucune espèce de sentiments humains!

Il joua. L’instrument était faux, les marteaux, rongés par l’air du

désert. Plusieurs cordes vibraient. Mais les heurts et les tintements

s’atténuaient sous les mains légères de Sarterre. Peut-être

accentuaient-ils l’impression d’irréalité que me produisaient ces

premières mesures. Il me semblait assister à un défilé de fantômes

ivres. Je n’avais jamais entendu pareille musique, aussi incroyablement

joyeuse, aussi libre de la charge fatale que, depuis deux mille ans,

l’homme traîne partout avec lui, dans ses philosophies, dans ses

religions et jusque dans ses rêves. Je m’étais souvent demandé si un art

_différent_ du nôtre n’était pas possible. Et voici qu’une réponse

m’arrivait de ce piano discord, dans cette chambre carrelée, à bien des

lieues de la civilisation. Oui, la petite forme humaine, courbée par la

tristesse, était absente de ces pages. L’art que j’attendais existait.

Mais ma surprise était grande qu’entre tous, celui-ci l’eût créé. Que sa

musique lui ressemblait peu! Je ne savais pas encore à quel point

l’instinct poétique se joue des contradictions. Dans ce domaine, rien

d’impossible, pas même à une gorge enrouée de produire un son clair.

Voici un anxieux, un faible, assiégé de mille craintes et sa musique

reflète la joie audacieuse d’un jeune dieu. Voici un analyste, un

maniaque du moi, péniblement courbé sur lui-même et sa musique est aussi

inconsciente qu’une force de la nature. Je le sais débauché, capable des

plus cruelles bassesses et sa musique est innocente comme les jeux d’une

panthère...

Pourquoi? Peut-être,--il me l’a dit un jour,--parce que le génie se

paie; parce qu’une vie inquiète est la rançon d’une œuvre sereine.

Peut-être aussi parce que cette œuvre est le songe que l’artiste aurait

voulu vivre, l’image sacrée de ce qu’il n’a pu devenir. Plus il s’enlise

dans l’enfer qui lui est dévolu, plus son œuvre s’en dégage...

Après le premier morceau de sa symphonie, Sarterre, qui devinait ces

muettes interrogations, me dit, les yeux brillants:

--Je vais vous confier un grand secret: j’ai profité d’un moment où

personne ne me voyait, pour me débarrasser de ce que les femmes

appelaient mon âme. Cela s’est passé là-bas, sur la piste du sud. Elle

est au fond d’un puits, à quarante mètres sous les sables. Je crois

qu’elle ne remontera pas. Voilà pourquoi ma musique est libre, libre

comme un requin dans l’Atlantique!

Il riait et plaisantait tout en jouant, ou bien s’extasiait naïvement

sur la beauté d’un passage. Quand il eut terminé, il était ivre; il

ouvrit les volets sans raison, avec des gestes déréglés. Le pesant

soleil de midi nous frappa au visage. Des colonnes de poussière se

levaient sur la route, comme des vapeurs de soufre, puis retombaient.

--Vous n’allez pas sortir? dis-je en le voyant coiffer son casque. Il y

a plus de quarante degrés. La lumière est effrayante.

--C’est ce que j’aime, répondit-il en chancelant un peu. Je vais passer

chez Zorah. C’est une prostituée soudanaise qui attend, drapée de soie

jaune, à genoux derrière une porte ajourée. Son patio est badigeonné de

bleu. Il y fait une chaleur d’enfer. Cela sent l’huile frite et

l’encens. Il y a un petit monstre pourri de syphilis qui joue de la

flûte, accroupi dans un coin.

Son œil était vague, sa voix pâteuse. Je me sentais mal à l’aise.

J’aurais voulu qu’il se tût. Mais il continua:

--Ensuite, j’irai dans la _Chebka_. Je ne regarderai pas ce grand trou

azuré au-dessus de ma tête. Non, non, l’inspiration ne me tombe pas du

zénith! Ha, ha!... Ma force tient à la terre. Je crois que ma musique

m’est soufflée du sol. Elle sort des pierres calcinées et des langues de

feu qui dansent derrière les bancs de sable... Au revoir.

V

Je quittai le M’Zab avec le premier simoun.

Je fus trois ans sans revoir Sarterre. Il fit jouer sa symphonie, puis

un quatuor. Son nom, ridiculisé par la foule, devenait cher à

quelques-uns. Il vivait à l’étranger. Un trait me fut rapporté sur lui,

que l’on donna comme une rare preuve d’ingratitude.

Un Mécène, animé par la foi, avait organisé une tournée de concerts

consacrés à ses œuvres. Sarterre s’était pris d’amitié pour cet homme.

Or, le soir du premier concert, à Londres, dans un banquet, il se mit à

l’accabler de propos désobligeants. Sans qu’aucune discussion eût

éclaté, froidement, fielleusement, il lui reprocha ses prétentions

artistiques, son mauvais goût, ses ridicules, ses petitesses. Les

convives cherchèrent en vain à s’interposer; Sarterre continua, jusqu’à

ce qu’il eût vu son protecteur quitter la table.

--S’il avait bu, conclut la personne qui me rapporta le fait, il se

serait excusé, le lendemain. Mais non, il abandonna la tournée et ne

donna plus signe de vie. Il cherche à se rendre odieux et il y réussit.

Qu’il pût être avide du mépris des hommes, c’est ce que je savais déjà.

Il me semblait pourtant que, dans ce cas, un autre mobile l’avait

poussé. Cette crainte maladive de voir sa personnalité entamée, cette

horreur avouée de tout ce qui pouvait l’arracher à lui-même

m’expliquaient son acte. Il avait brutalement rompu avec cet homme,

_parce qu’il commençait à l’aimer_. Il avait immolé cette amitié

naissante à la chimère féroce qui le menait. Là aussi était le secret de

sa conduite avec les femmes. Les affections humaines étaient sa

tentation. Dans la crainte d’y céder, il tranchait tous les liens au fer

rouge. Pour n’appartenir qu’à leur Dieu, des chrétiens ont agi de même.

Au mois d’août 1914, je me trouvais à Marseille. Par un soir étouffant

de sirocco, je rencontrai Sarterre qui sortait d’une ruelle du

Port-Vieux. Il était pâle et semblait avoir bu. Je l’abordai non sans

curiosité.

--Savez-vous ce qui m’arrive? commença-t-il d’une voix assourdie par la

colère. On vient de me verser dans le service armé. Avant trois mois

d’ici, l’abattoir.

--Mais je vous croyais réformé?

--Je l’étais. Il paraît que ça ne compte plus. On m’a fait passer une

révision! Ah, les brutes! Venez, je vous raconterai.

Nous entrâmes dans un bar au plafond bas, sur le seuil duquel une fille

crépue, les jambes nues et musclées sous ses jarretelles, guettait les

hommes d’un air farouche.

--Cela s’est passé dans un hôpital, dit-il en s’asseyant. Nous étions

trois cents à nous écraser devant une porte. Le directeur, un Méridional

à barbe flottante, se frayait un chemin à travers notre cohue,

jovialement d’abord, nous appelant «mes amis»; mais bientôt, il se mit à

nous bourrer les côtes et à nous injurier comme du bétail.

Un jeune soldat borgne appelait nos noms à la porte. On nous examinait

par fournées de vingt. Mes jambes fléchissaient. Un petit rougeaud à

courte moustache noire pesait sur moi. Il critiquait le gouvernement,

l’organisation, les chefs militaires. Je parvins à le fuir et à pénétrer

dans la salle du conseil avant mon tour. Des corps demi-nus se

démenaient dans la pénombre, entre des bancs. A chaque instant, une

forme humaine passait devant une table où siégeaient des officiers. Deux

majors, une serviette à la main, l’examinaient d’un œil maussade; la

voix enrouée du commandant de recrutement criait: «Service armé!» et

d’autres formes étaient poussées devant la table. Les mots _service

armé_ retentissaient environ toutes les demi-minutes. Une seule fois,

après un bref conciliabule des officiers, j’entendis crier: «Maintenu!»

et je vis revenir vers les bancs un Méridional replet, qui disait:

--Té, je le savais bien que j’avais le cœur patraque!

A mes côtés grelottait un paysan, qui venait de se déshabiller. Il était

décharné et portait des traces d’excréments le long d’une cuisse. Il me

parlait dans une angoisse invincible:

--J’ai craché le sang trois fois. Je ne peux pas me tenir debout.

On le regarda quelques secondes avec dégoût et le _service armé_ du

commandant de recrutement retentit de nouveau. Ils appelèrent ensuite:

«Vanini!» Une voix répondit: «Décédé!» puis deux cultivateurs

produisirent un paysan auréolé de cheveux blancs et qui roulait des yeux

effarés.

--Il est fou, expliquèrent ses camarades.

Un des officiers cria: «Foutez le camp!» et ils discutèrent entre eux le

mot qu’ils inscriraient sur leurs feuilles. L’un voulait mettre

_aliéné_; l’autre, _insuffisance mentale_. Ils tombèrent d’accord sur

_faible d’esprit_. Des hommes passèrent encore. Les majors n’y faisaient

plus attention. Le colonel à barbiche blanche, qui présidait, criait

très fort devant lui des choses qui me semblaient incohérentes. Et

toujours, la voix hargneuse du commandant grinçait: _service armé_! Ils

appelèrent de nouveau: «Vanini!» Il y eut des rires et un baryton

psalmodia: «Il est aux cieux!»

Mon nom fut prononcé. J’étais ivre de colère. Je m’adressai à l’un des

majors et lui exposai mon cas en tremblant. Il ferma les yeux et parut

s’endormir. Les officiers se regardaient en souriant. Je compris qu’ils

se moquaient de moi. Il y eut quelques secondes d’amusement, puis le

_service armé_! retentit et le second major me poussa de côté. Alors,

perdant la tête, je me campai devant le colonel et criai: «Je proteste.

Je suis malade. Je suis Sarterre, le musicien.» Le vieux soldat me

regardait fixement, sans me voir. Le commandant de recrutement ricana:

--Ah, vous êtes musicien? Et bien, vous irez sur le front. C’est là

qu’on entend la meilleure musique, en ce moment.

Les officiers rirent et l’on appela le suivant. Tandis que je me

rhabillais, un montagnard qui ne comprenait pas ce qu’on voulait de lui,

me demanda confidentiellement:

--Dites donc, croyez-vous qu’on nous fera faire l’exercice?

On incorporait la dernière fournée. Pendant que je sortais, un gros

homme sautait à cloche-pied, pour faire valoir je ne sais quelle

infirmité. Les officiers s’esclaffaient. En deux heures et demie, trois

cents têtes avaient été marquées pour la boucherie.

Sarterre frappa la table du poing et se tut.

Je lui serrai le bras. Il frémissait d’une colère d’adolescent.

--Ma patrie n’est pas la leur, reprit-il en se contenant. Le vert des

prairies n’y est pas brun de sang, au bas de la tige des herbes. L’odeur

de l’été n’y est pas celle de la viande pourrie. On n’y agonise pas cinq

jours au creux d’un fossé, transformé en tison par la fièvre. On n’y est

pas saisi vivant par un engrenage qui vous pétrit, vous disloque et vous

recrache, broyé, désossé, comme fait la machine à tuer les porcs. Ma

patrie, c’est celle de Mozart, de Debussy et de Moussorgsky. Je n’en

connais pas d’autre.

Je ne pus m’empêcher de sourire.

--Vous êtes pourtant de ceux qui devriez comprendre, fit-il sèchement.

--Excusez-moi, mais nous sommes dans un bar, à neuf cents kilomètres du

front et vous distinguez, vous définissez, pendant que des milliers

d’hommes tombent...

Il m’interrompit:

--Oh! n’essayez pas de m’émouvoir: je n’ai pas de sentiments humains.

Une colère me prit:

--Au moins, taisez-vous par prudence. Vous vous ferez écraser comme une

bête venimeuse.

--C’est possible, admit-il tristement. Je ne serais pas étonné que cela

m’arrivât.

Je lui posai la main sur l’épaule.

--J’ai connu votre désarroi. Moi aussi, les premières semaines, j’ai

maudit, ergoté, demandé des raisons... Mais depuis, j’ai consenti mon

sacrifice. Je ferai ce qu’on me dira. Je me tairai. C’est tout ce qu’on

exige de nous.

Il me regardait avec surprise.

--Vous m’étonnez, répondit-il lentement. On dirait que vous ne me

connaissez pas. Écoutez. Depuis ma quinzième année, j’ai vécu pour une

seule chose. J’aurais pu avoir une jeunesse paisible, en province: j’ai

quitté ma famille pour aller travailler à Paris. J’ai couché dans des

mansardes, déjeuné d’huile de foie de morue, donné des leçons à six sous

l’heure, pour entendre de la musique, le dimanche. Plus tard, j’ai

refusé des situations, pour préserver mon temps. J’aurais pu devenir

professeur, dans ma ville natale. C’était la sécurité, mais la fixité;

je sentais que ma force dérivait de l’instable: j’ai refusé. A

vingt-deux ans, j’aurais pu me marier. Le bien-être bourgeois, les

enfants, le tilleul sous la lampe: j’ai refusé... Et depuis, que n’ai-je

pas expulsé de ma vie, pour entretenir en moi le vide sacré? Que n’ai-je

pas fait endurer aux deux femmes qui m’ont aimé? Je connais mon

effroyable injustice envers Thérèse. Je sais que j’ai traité Rébecca

comme un voyou ne traiterait pas une fille! Pourquoi? Par méchanceté?

Pour le plaisir? Non. Parce que je sentais que, d’une manière ou d’une

autre, mon art était menacé. Parce qu’un instinct, en moi, me poussait à

le libérer, par n’importe quels moyens, par-dessus n’importe quels

cadavres. Vous savez pourtant de quoi je suis capable et jusqu’où je

puis m’avilir, pour sauver la chose que j’aime. Pas une heure, dans mon

existence, qui ne soit prosternée devant elle. La perfection m’a

tourmenté jusqu’au vomissement. Je passe des nuits entières à polir

trois mesures. La gloire et l’argent me sont comme deux mouches que

j’écarte machinalement. Les joies de la vie, la volupté, la nature, je

ne peux plus les goûter. Entre les bras d’une femme, en mer et même dans

le sommeil, je ne connais pas l’abandon. Toujours et partout, un

aiguillon me pousse vers ma fonction. Mon bonheur et ma souffrance

dépendent des sons et des rythmes. Je ne trouve une paix éphémère qu’en

la beauté. J’ai trente-cinq ans. Je vis seul comme dans un tombeau. Je

suis malade et je ne veux pas guérir. Dans ma fausse liberté, je me sens

plus dépendant que l’archet entre les doigts du violoniste. Je suis un

déchet volontaire, une caverne creusée par l’idéal... et vous venez me

parler de sacrifice! Mais _vous ne voyez donc pas que je suis déjà sur

ma croix_? Que puis-je donner encore? Et comment voulez-vous que je

donne à une idole qui n’est pas la mienne? Jésus lui-même ne serait pas

mort pour les hommes, s’il les avait haïs. Il n’aurait pas enduré les

supplices pour la gloire d’un Dieu auquel il n’aurait pas cru.

--Je sais que vous avez loyalement souffert pour votre art, répondis-je.

Mais s’immoler à ce qu’on chérit, c’est la forme la plus douce du

sacrifice. Aujourd’hui, on vous demande votre vie pour ce que vous ne

comprenez pas. Voilà le difficile... Il ne me paraît plus nécessaire de

mourir pour ce que j’aime... Je n’ai même plus besoin de savoir pourquoi

je mourrai... Trouvez-vous donc la mort si importante qu’il faille la

justifier? Croyez-moi, mieux vaut se laisser emporter par une pure

folie.

--La mort n’est rien, reprit-il vivement. Mais il y a la souffrance

physique... et vous savez bien que je suis un lâche.

--Je n’en suis pas sûr. Je sais seulement que vous éprouvez une obscure

volupté à vous faire mépriser.

Ses yeux se voilèrent. Il fut presque vaincu par une crise de larmes.

--Non. Ce n’est pas cela... La vérité, c’est que je me sens ridicule...

étranger... tout seul... même avec vous!... En quelques semaines, l’art

est devenu risible. Oui... même pour vous! Ah, je souffre comme un homme

qui verrait la foule se moquer de sa mère!... Je sens que toutes mes

paroles sont attribuées au cabotinage... On ne peut plus me croire,

parce qu’on ne peut plus me comprendre! Personne, pas même vous...

Alors, j’aime mieux être appelé lâche!... Je préfère dire que je suis un

lâche!... D’ailleurs... j’en suis peut-être un... je ne sais pas...

Il pleurait, dans un désespoir d’enfant perdu. Nous nous séparâmes sans

paroles.

Je ne revins en Provence que trois mois plus tard. Je le rencontrai à

Nice, arpentant l’avenue de la gare, en uniforme, sous une épaisse pluie

d’automne. Il flottait dans une tunique graisseuse et sa tête

disparaissait dans un étrange capuchon imperméable.

Il saluait les gradés avec une raideur inquiète qui les faisait sourire.

--Ils m’ont incorporé ici, par erreur, sans doute, me dit-il. Je couche

sur deux centimètres de paille, et tout de suite le pavé! Les premières

nuits, j’ai dormi la tête sur des détritus. J’ai reçu une vieille

couverture. On me l’a volée. Il paraît que c’est l’usage. Il faut en

voler une, à son tour. Je ne sais pas m’y prendre. J’ai préféré acheter

un plaid. On me l’a volé. Alors, j’ai renoncé. Je traîne une assez

vilaine bronchite, mais le major ne veut pas de malades. Huit heures

d’exercice par jour et nous partons dans trois semaines pour le front.

J’espère claquer avant.

J’avais la gorge serrée. Je l’invitai à dîner au café de Paris.

--Non, pas là, fit-il. Mon uniforme sent trop mauvais. Je n’arrive pas à

le nettoyer.

Nous allâmes dans un caveau du vieux Nice. Il mangea silencieusement. Je

lui parlai de sa musique.

--J’ai écrit un quatuor, me dit-il.

--Naturellement, depuis la caserne, plus un projet, plus une idée?

Il me jeta un regard singulier et répondit:

--Non, heureusement.

--Pourquoi, heureusement?

--Parce que, hésita-t-il... si ça revient... Je ne sais pas ce qui

arrivera.

Il reprit, un moment après, en ricanant:

--Il paraît qu’il y a une agence de désertion, à Nice même. La caserne

est pleine d’Italiens, qui déguerpissent quand ils le peuvent. On dit

que pour cent francs, les guides vous conduisent de l’autre côté de la

frontière, par-dessus les montagnes. Il faudra que je m’informe!

Deux semaines plus tard, il m’écrivit de venir lui parler à la grille.

Je le trouvai parmi d’autres silhouettes haves, guettant la vie

extérieure entre des barreaux de fer. Il toussait affreusement; sa voix

était affaiblie.

--Voici, m’expliqua-t-il: nous partons dans huit jours pour le front.

Alors, pour nous empêcher de regretter la caserne, on nous consigne, on

nous engueule: c’est l’enfer. Je ne peux pas toucher à la nourriture. Je

voulais vous prier de m’acheter quelques provisions.

Je revins avec du chocolat, des biscuits et des fruits, que je lui

passai à travers la grille. Nous causâmes encore quelques instants.

--Je me suis fait porter malade, pour pouvoir écrire, dit-il. Je n’ai

pas été reconnu. Ils ne reconnaissent même plus les tuberculeux, avant

un départ. Il y en a un qui veut mettre le feu... Ah! c’est qu’on

devient de telles canailles, là dedans! Si je vous disais...

Il prit mon bras et m’attira tout contre les barreaux.

Un roulement de tambour l’interrompit. Il sursauta nerveusement, me

tendit une main moite et se hâta vers le fond de la cour, parmi d’autres

silhouettes effarées.

Je lus trois jours plus tard, dans les journaux, que le soldat Sarterre

avait été capturé par les gendarmes, au moment où il cherchait à

franchir la frontière.

J’obtins avec difficulté la permission de le voir. Je le trouvai

tranquillement assis dans une cellule obscure.

--Je pensais que vous seriez venu, dit-il, avec un calme que je ne lui

connaissais pas.

--Comment vous êtes-vous fait prendre? questionnai-je.

--Oh, très stupidement, avoua-t-il. J’étais sorti de la caserne avec un

détachement de corvée, le matin. J’avais endossé des vêtements civils

chez un représentant de la fameuse agence, qui m’avait, en même temps,

remis un faux laissez-passer pour St. M. Je devais trouver mon guide

dans un café de la petite ville. J’y arrivai au moment où les falaises

de pierre revêtent la couleur des jacinthes. Les cimes, vers l’Italie,

étaient chargées de neiges d’un jaune pourpré. La place aux platanes

dénudés craquait de boue gelée. Mon guide m’attendait au rez-de-chaussée

d’une maison à arcades, sur une ruelle en pente, au milieu de laquelle

fuit l’eau grise des montagnes. Malgré ma faiblesse, les détails des

sites s’imprimaient en moi avec une fraîcheur et une force incroyables.

Il me semblait n’avoir jamais su jouir auparavant du monde et de ses

spectacles.

Aux premiers mots que prononça l’homme, un sec et rusé contrebandier, je

compris que j’étais tombé entre les mains d’aigrefins. Il argua d’un

renforcement de la surveillance, pour refuser de m’accompagner. J’avais

versé l’argent d’avance à Nice. Je lui proposai le double, puis le

triple de la somme. Rien ne put le décider. Il m’offrit de me cacher

dans sa maison, moyennant deux cents francs, jusqu’à ce que les risques

eussent diminué. Je refusai, craignant un piège.

--Il est cinq heures, dis-je. Ma disparition doit être constatée. Il

faut que je passe cette nuit; je me débrouillerai sans vous.

Il rit, me toucha l’épaule et m’emmena hors du bourg, sur un chemin

verglassé qui s’enfonçait dans les montagnes. Celles-ci s’étageaient

dans le crépuscule, comme de vastes boucliers bleuâtres. Un vent aigu

nous harcelait.

--La frontière est là, dit le vieux, en désignant une vague dépression,

entre deux mamelles de neige. Il y a quatre heures de marche. Le chemin

est bon jusqu’aux dernières maisons, puis on enfonce plus haut que les

genoux et, sur le col, plus haut que le ventre.

--Vous autres, demandai-je, comment faites-vous pour passer?

--Nous mettons des skis... ou des raquettes.

--Eh bien, procurez-m’en.

Il haussa les épaules et me conduisit chez lui. Là, il essaya encore de

me retenir. Je lui achetai une paire de vieilles raquettes et un morceau

de pain. Il me regarda partir, en jurant dans son patois.

Je montai d’abord facilement. Le chemin était frayé. Sur ses bords, de

jaunes touffes d’herbe s’affligeaient sous leur gaîne de glace, comme en

une prison de verre dépoli. La vallée se rétrécit bientôt et je m’élevai

entre des couloirs où la neige ne tenait pas, mais où les cascades

figées se bossuaient en paquets livides accolés aux parois de roche. La

nuit était tombée. Une nuit du nord, au froid torturant, aux étoiles de

pierre précieuse. Comme j’avançais plus difficilement, je décidai

d’attendre le jour dans la première habitation. En débouchant des gorges

dans une vallée chaotique, j’aperçus un point lumineux au-dessus de moi,

parmi des pyramides noirâtres zébrées de neige, qu’on eût dites en

poussière de charbon. Je quittai le chemin, pour escalader un de ces

cônes friables. Là-haut, se penchait une maison, dominée par la cavité

sombre de son grenier à fourrage comme par une espèce de guignol

funèbre. Une vieille vint m’ouvrir et je me trouvai dans une salle qu’il

me semblait reconnaître...

La lampe, l’abat-jour rouge, le monde gelé du dehors, rien ne m’était

nouveau. Je crois vous avoir raconté ce rêve avec lequel Rébecca m’avait

subtilement tourmenté: un départ de la caserne et un exil atroce, dans

une pension, aux confins de la Norvège. Eh bien, l’intérieur où je

venais de pénétrer était à peu près identique à celui qui m’était

apparu, cinq ans auparavant...

Aussitôt, l’angoisse de mon rêve me reprit et j’entendis Rébecca

murmurer avec sa douceur menaçante:

--Vous serez un jour retranché de la communion humaine. Vous finirez à

l’écart, tout seul.

Ce jour devait être venu. Je m’assis sous la lampe. Je commandai du

café, car je me trouvais dans une auberge; mais à partir de ce moment,

je cessai de me défendre. Il me semblait être entré dans une vieille

histoire, écrite depuis longtemps et dont je n’avais plus à diriger les

péripéties.

L’hôtesse me questionna. Je répondis maladroitement, avec négligence. Je

lui demandai de l’encre et, toute la nuit, dans une petite chambre

qu’enfumait un feu de bois vert, j’essayai de travailler... Je ne me

couchai qu’au jour. Je me rendais compte qu’il eût fallu repartir sans

perdre un instant, et pourtant, je me mis au lit avec une singulière

sensation de quiétude. Je comprenais l’imprudence de ma conduite, mais

rien n’eût pu m’en faire changer. Il y a des moments où le raisonnable

vous apparaît clairement, où aucune impossibilité ne vous en sépare, et

où l’on incline vicieusement vers l’absurde. Peut-être ma volonté

s’était-elle relâchée, au point de me rendre incapable d’agir...

Peut-être y avait-il autre chose...

Quand je me réveillai, des figures de glace rougeoyaient sur mes

carreaux. Une grande lumière consolante régnait sur les champs de neige.

Dans l’azur, une bête de pourpre et d’or escaladait le zénith. Je fis ma

toilette et fumai devant la fenêtre. Il était dix heures.

J’inspectais les rondeurs de neige entre lesquelles j’avais à me frayer

un chemin. Le soleil les argentait par plaques; on eût dit les pièces

d’une armure éblouissante. Le ciel devenait d’un bleu de plus en plus

radieux, ce bleu des hivers alpestres, qui vous enivre d’une joie froide

et insensée.

J’allais partir, quand j’aperçus deux cavaliers qui mettaient pied à

terre sur la route. Ils escaladèrent vivement la pyramide noire où mon

auberge était juchée. Je distinguais le bleu sombre de leurs uniformes

et leurs saines faces provençales que le froid colorait. Il me prit une

fureur de liberté... Je me précipitai hors de la maison et me lançai

dans une direction opposée à la route. Vous n’avez jamais couru pour

votre vie? Non? Alors vous ne pouvez savoir quelle lucidité règne dans

votre esprit, quelle force gonfle vos muscles. Chaque fibre de l’être

est en éveil. Malgré les bonds les plus hardis, il semble impossible de

trébucher. Et nulle crainte; rien que l’excitation de la course. Je

descendais obliquement le revers de la pyramide, afin de gagner une

sorte de chaos rocheux où je comptais me dissimuler... En réalité, ma

tentative était sans espoir. A aucun moment, les gendarmes ne prirent

cette poursuite au sérieux. Je les entendais rire et plaisanter,

derrière moi. L’un d’eux me suivait sans se presser, tandis que l’autre

exécutait--un peu plus rapidement--un crochet destiné à me couper la

route. Au bout de cinq minutes, ils m’eurent cerné dans un ravin. Adossé

à une pierre, je «faisais tête», dans une attitude probablement comique.

Ils ne mirent même pas le revolver au poing, pour me capturer. Ils se

contentèrent de m’envoyer quelques boules de neige, puis me saisirent,

docile et aveuglé. La facilité de l’opération les enchantait. C’étaient

de joyeux garçons, au parler sonore. Ils sentaient le cuir et l’écurie.

L’un d’eux, pour montrer sa force, me chargea sur ses épaules, en

disant:

--Vaï, il n’est pas lourd, le moineau!

J’avais de la peine à ne pas rire avec eux, tant le jeu me semblait

merveilleux, dans l’espace blanc qui scintillait au soleil du matin.

L’hôtesse nous attendait devant l’auberge.

--Madame, criai-je d’une voix perçante, ne croyez pas que j’eusse

l’intention de partir sans vous payer. Mais ces messieurs ne m’ont pas

laissé le temps de demander ma note!

Je ris seul. La femme me regardait avec une méfiance hostile. Les hommes

étaient devenus graves. J’avais envie de faire je ne sais quoi de

généreux, d’imprévu. Je sortis un billet de cinquante francs.

--Gardez-le, dis-je à la vieille. Il vous dédommagera de la mauvaise

compagnie!

Elle n’osait prendre l’argent. Elle consulta d’abord mes gardiens qui

durent lui assurer que je n’étais pas un voleur. Alors seulement, elle

se décida. Elle empocha le billet sans un mot, puis disparut. On me

passa les menottes et nous partîmes. La meurtrissure de l’acier était

moins pénible que je ne l’eusse souhaité. Je marchais aussi vite que

possible entre les chevaux, m’efforçant de contrefaire l’attitude

humiliée du «criminel». J’aurais voulu que les gendarmes fissent trotter

leurs montures et me frappassent. Il me semblait, au contraire, qu’ils

se concertaient du regard pour modérer l’allure et me laisser souffler

de temps à autre. En approchant de St. M., nous croisâmes une bande de

gamins qui nous escortèrent en criant. Leurs quolibets, glapis à voix

claires, dans ce patois sonore que je ne comprenais pas, me causaient

une sorte d’ivresse... A l’entrée du bourg, j’aperçus mon «guide» de la

veille, qui paraissait nous guetter. Je ne doutais pas un instant qu’il

ne m’eût livré. Je lui souris amicalement au passage. Le soir même, on

m’écrouait ici. Vous voyez combien cette équipée fut absurde!

Je hochai la tête:

--Si vous aviez marché toute la nuit, ou seulement quitté l’auberge au

petit jour, vous auriez passé.

--J’en suis convaincu, répondit-il vivement.

--Alors?

Il ferma les yeux, se concentra quelques instants dans une sorte de

vision intérieure et murmura:

--Il me semble... C’est comme si j’avais _voulu_ me faire prendre.

--Oui... Pourquoi?

Il haussa les épaules en soupirant, incapable de percer cette obscurité.

Je lui demandai s’il avait pu travailler, depuis son emprisonnement.

--C’est fini, me dit-il. Je ne travaillerai plus. Ce que j’aurais à dire

doit être tu. La musique, en moi, est devenue malade.

Il ouvrit son carnet de notes et me désigna plusieurs pages de

griffonnages tourmentés.

--Voici ce que j’ai dû écrire l’autre nuit, dans cette auberge...

Lisez... Vous ne pouvez pas?... Tant mieux. C’est trop pénible. Je ne

connais rien de plus désespéré. Cela rampe, cela geint, cela étouffe...

Cela ne doit pas subsister.

Il ferma le carnet et continua d’une voix douce, mais décidée:

--Il y a une espèce de souffrance que je refuse de mêler à mon art. Ces

trois mois de caserne ont empoisonné ma source, comprenez-vous? Les

malheureux avec lesquels j’étais enfermé m’ont donné de la vie une image

que je ne peux pas chasser et que je ne veux pas transcrire. Si ce que

j’ai vu et enduré là s’appelle réalité, j’avoue que ma faiblesse et mon

épouvante m’en éloignent à jamais. Ma place était à l’écart. J’ai tenu

devant le doute, les tourments de soi, la haine et l’amour des femmes:

je me suis effondré devant la misère des hommes. Quelqu’un m’a dit un

jour: «Toute votre vie, vous avez fui une grande chose inévitable.»

C’est vrai. Et je ne le regrette pas. J’aurais eu honte de transformer

en beauté la douleur humaine. Je suis content qu’elle m’ait été si

longtemps épargnée. J’étais fait pour orchestrer des songes de lumière

et de liberté. Les dernières lignes qu’on connaîtra de moi sont quelque

chose d’incroyablement joyeux... une ivresse de par delà les nuages. Il

est bien de finir ainsi.

Il me serrait la main, comme pour me supplier de ne pas le contredire.

--D’ailleurs, ajouta-t-il en promenant un regard apaisé sur les murs de

sa cellule, je ne suis pas fâché d’avoir trouvé le repos. Je n’ai jamais

connu, dans mes vagabondages, pareille plénitude. C’est qu’il est bon

d’être certain qu’on a dit son dernier mot. Ceux que rien ne pousse à

créer doivent mener une existence bien tranquille. Moi, j’ai peiné dans

l’angoisse d’un enfantement perpétuel. Maintenant que je suis délivré,

je me sens faible, heureux et enclin à la tendresse... Oui, vous ne

sauriez croire tout ce qui peut se mettre à vivre en moi de simple,

d’ordinaire. Ainsi, je ne m’étais jamais si bien rendu compte de

l’affection que j’ai pour vous. Je vous dis que je pourrais devenir un

homme comme les autres... Aimer la première venue... M’enthousiasmer

pour n’importe quoi... Mais, ajouta-t-il, en souriant de lui-même, je

suppose que l’autorité militaire mettra bon ordre à cette sensiblerie.

Nous parlâmes de son jugement, qui devait avoir lieu la semaine

prochaine. Je lui proposai de tenter une démarche auprès du gouverneur

de la place.

--Non, non, protesta-t-il. Je trouve mon écrasement tout à fait

raisonnable, aussi naturel que l’escamotage des déchets, dans une cité

moderne. Laissez faire. Je n’ai vraiment plus aucune importance.

On me refusa la permission de le revoir avant le conseil de guerre, mais

il obtint celle de m’écrire. Il me donnait des instructions au sujet de

ses manuscrits et continuait:

«Vous savez que l’homme seul projette des fantômes. Celui de l’Afrique

me tient compagnie, depuis deux jours. Est-il donc vrai que, jusqu’à la

dernière seconde, nous ne savons ce qui est possible en nous? Je me

sentais, quand je vous ai vu, définitivement libéré de ma tâche.

Maintenant, je crois que mon art aurait surmonté la souffrance. Je

n’aurais pas succombé vulgairement à la tentation de l’exploiter. Je ne

l’aurais pas divinisée. Ma musique ne peut mentir à son sujet... Je

l’aurais simplement oubliée. Je suis assez jeune pour oublier n’importe

quelle espèce de souffrance. Il y a, dans mon cœur, quelque chose de

brûlant, d’enivré, qui demande à revivre. Je revois continuellement les

mêmes lieux. Tantôt, c’est une ligne rouge de bancs de sable, d’où

monte, incliné par le sirocco, un nuage pulvérulent; tantôt, c’est une

dune d’or, modelée par le vent en une corniche gracieuse, comme le sont

parfois, dans la très haute montagne, les arêtes de neige; enfin, je

suis hanté par les étranges sommets du Djebel-Sahari, ces cinquante pics

pareils, alignés côte à côte et envahis d’un bleu intense, alors que le

désert, à leurs pieds, flamboie encore. Je suis, devant ces spectres,

comme j’étais, il y a cinq ans, devant la réalité: soulevé, désirant,

joyeux.

L’épouvantable, ce n’est pas d’être à quelques jours du «châtiment»...

c’est de savoir que ma vie d’artiste n’était pas finie.»

Devant le conseil de guerre, son attitude fut maladroite. Il dut être

victime d’un phénomène de suggestion. Ses juges le considéraient _à

priori_ comme une sorte d’anarchiste intellectuel, d’antimilitariste.

Or, telle était sa faiblesse devant les opinions grossières, qu’il y

souscrivait tout de suite avec docilité. Il se prêta maladivement à

cette fiction de soldats peu soucieux des nuances et ne sut que leur

présenter la piteuse image d’un réfractaire à principes. Il pérora,

discuta, dogmatisa, comme on s’y attendait. J’imagine son angoisse, à se

sentir glisser sur cette pente, incapable de se taire, ou de crier: «Je

mens! Je ne suis pas cet homme-là!»

Il fut condamné à dix ans de travaux publics et envoyé par faveur sur le

front. J’appris, quelques semaines plus tard, qu’il avait été tué. Je

voulus savoir dans quelles circonstances. On prétendit longtemps

l’ignorer. Enfin, un auxiliaire du bureau de recrutement, lassé de mon

insistance, me mit rapidement sous les yeux une feuille où je lus, à

côté de son nom: «Fusillé pour lâcheté.»

Le penseur et la crétine · 第 10 / 16 题