Sarterre reprit:
--Ma liaison avec Rébecca H. fut de courte durée. Mes liaisons furent
toujours de courte durée. Pour Thérèse, j’éprouvais des sentiments: je
crois n’en avoir éprouvé pour aucune autre femme. Je ne veux pas en
éprouver. Rien que la grimace de la passion. Une grimace assez profonde
pour pouvoir être exploitée, mais assez brève pour ne pas diminuer ma
force artistique. Rien qui puisse m’envahir ou m’épuiser. Tant pis pour
celles qui ne comprennent pas.
J’étais absolument désespéré, quand je rencontrai cette femme, à
Sils-Maria. L’espèce de lueur qui avait brillé devant moi, pendant la
maladie de Thérèse, s’était éteinte. J’errais à petits pas dans l’enfer
précis de la réalité. Mon vieil enfantillage m’avait fait espérer du
dépaysement une renaissance, un afflux de vie. J’explorais ces montagnes
tourmentées; j’escaladais leurs crêtes, je traversais leurs replis
cachés; j’évaluais les beautés et les tares de leur structure; je les
dévêtais sans amour, comme des géantes impossibles à l’homme. Et la
musique, en moi, restait muette.
Aux premiers mots échangés, je sentis que Rébecca comprenait mon
malheur. Un soir, au bord du lac, en deux ou trois phrases ambiguës,
prononcées tout bas, avec un orgueilleux sourire, elle éclaira ma
détresse. Je la pressais de questions, j’implorais des conseils et le
mensonge d’une promesse. Elle réveilla ma confiance. Par quels mots? Je
l’ai oublié. Peut-être, aujourd’hui, les trouverais-je vides ou
mensongers. Ils me semblaient alors riches de pouvoir et de vérité. Son
argumentation devait pourtant se réduire à ceci: que je l’aimasse et la
force, l’ivresse, la joie de créer me seraient rendues. Mais j’aspirais
trop à me laisser convaincre pour pénétrer ses arrière-pensées.
Je voudrais que vous puissiez connaître cette femme singulière. Elle
vieillit nonchalamment d’hôtel en hôtel, raillant les activités et les
chimères humaines, aspirant au néant; mais l’aigre chagrin d’être moins
désirée la corrode. Elle ne parle que de donner et elle prend
insatiablement. Elle croit se dépouiller au profit de ceux qui
l’entourent, mais elle leur vole, avec une impitoyable douceur, leur
personnalité. C’est un acier flexible et dur. Elle plie en frappant. Sa
pensée a dévoré tous les siens; sa tendresse même contient un germe
d’anéantissement. Elle se rit des philosophes et son cerveau subtil est
toujours en travail. Cette calculatrice ne prise que l’instinct. Elle se
nie supérieure, tout en se consumant d’orgueil. C’est une païenne: elle
croit vouloir la joie; elle ne veut que la puissance. Elle se pense
généreuse et saine: je l’ai vue méchante et maladivement raffinée. Elle
est aristocrate jusque dans ses fourberies. Le vrai, pour elle, n’a
d’autre couleur que celle de ses passions, mais vous ne la prendrez pas:
elle ment toujours à l’ombre d’une petite vérité. Elle glisse sous les
mots comme un serpent sous les pierres... Elle est d’un vieux pays de
l’Est où, derrière l’agitation moderne, les âmes demeurent incurablement
rêveuses. Près de sa maison natale, en Pologne, est une fosse d’où
sortent, la nuit, des fantômes de femmes. Elle roulera dans toutes les
fosses de la vie. Elle en sortira plus idéaliste qu’avant. Elle porte en
elle son propre fantôme, poète et visionnaire, qui songe, qui sourit et
qui efface.
Peut-être croyais-je à la vertu réparatrice de son amour; mais je la
pris surtout par désœuvrement, par curiosité. J’attache si peu
d’importance à ce geste! Je me sens parfois devant une femme comme
devant un rocher à gravir: une action rapide, un peu grisante; la rude
étreinte d’une matière que j’aime. Puis, l’abandon solitaire sous le
ciel plus proche.
Notre première nuit fut toute d’éclats de rire et de moqueries sur
nous-mêmes. Elle feignait de se prêter à cette joie détachée, à ce
libertinage distrait. Soit pudeur, soit crainte, elle taisait ses
sentiments. Mais je ne tardai pas à m’apercevoir que j’étais aimé. En
même temps, je discernai les premières atteintes de sa puissance. Elle
s’installait dans ma pensée, dans mes opinions, dans mes désirs. C’était
la même imprégnation qu’avec Thérèse, mais plus subtilement impérieuse.
Consciente de cet envahissement, effrayée de sa force, elle la niait, se
faisait petite, répétait avec un sourire de soumission:
--Moi qui suis une femme sans importance...
Et elle tissait autour de moi le filet multicolore de ses imaginations.
Le monde était pour elle une féerie mystérieuse, un songe férocement
beau, traversé par la vie éphémère comme par un scintillement de
paillettes au soleil: le monde fut cela pour moi.
Je m’étais remis au travail, soulevé par une fausse inspiration. Et
c’étaient ses visions bizarres, c’étaient les hallucinations sonores de
son cerveau que je transcrivais. J’étais devenu le copiste de ses rêves.
Création plus pénible que la stérilité! Enfantement plus douloureux que
la mort! Elle ne comprenait pas le caractère épouvantable et forcé de
ces naissances. Elle s’en réjouissait. Mes monstres la charmaient, parce
qu’elle se retrouvait en eux. Elle les croyait viables et ne savait pas
qu’un poison coulait dans leurs veines.
--Il me semble que vous grandissez, disait-elle parfois.
Illusion de son orgueil, ou ruse de geôlière? Je ne sais.
De sa mâle et précise écriture musicale, elle notait entre les portées
de mes manuscrits des suggestions ou des corrections. Un jour, en marge
d’une ébauche, je trouvai quelques mesures de sa main. J’en fus surpris,
car j’étais sûr de ne pas lui avoir communiqué ce fragment. Après
examen, je reconnus que c’était moi qui avais noté la variante, _en
imitant inconsciemment son écriture_.
Cet incident, qui peut vous paraître futile, me bouleversa.
L’amant de Rébecca était venu la voir à Sils-Maria. Je l’avais rencontré
jadis à Paris, alors qu’il étudiait l’histoire. Je le retrouvai oisif et
raillant la science qu’il avait délaissée.
--On ne peut tout de même pas prendre un historien au sérieux,
disait-il. L’histoire? Mon amie en sait beaucoup plus que moi. Quand je
pense que j’ai passé dix ans sur ce piédestal! J’étais bien ridicule.
Heureusement qu’elle m’a aidé à l’abattre.
Je lui demandai s’il était heureux. Il me répondit:
--Je vais lentement vers le bonheur. Il y a encore trop de chimères, en
moi, qui ne sont pas détruites. Je suis un tel nihiliste! Je ne
connaîtrai la paix que quand tout sera par terre.
Nous causions tranquillement, mais il avait hâte d’être seul avec
Rébecca. Quoiqu’il vécut de sa pensée, il ne la voyait qu’une ou deux
fois par mois. Il lui parlait alors jour et nuit. Il ne la désirait
plus. Il la prenait parfois dans ses bras et la respirait avec
précaution, comme une fleur douteuse. Il connaissait nos relations et
affectait l’indifférence, de crainte d’être tourné en ridicule.
Peut-être souffrait-il.
Je le rencontrai le lendemain, dans la forêt. Il m’aborda avec une
cordialité exagérée. Je compris que je l’ennuyais. Nous parlâmes de
Tolstoï. Il le traita d’imbécile et ajouta, d’un ton que je connaissais
trop:
--_Guerre et paix_ est pourtant une chose charmante.
Cette phrase me fut aussi pénible qu’une difformité soudain entrevue.
Nous marchâmes un moment en silence. Quand nous reprîmes la
conversation, j’eus l’impression que son esprit n’était plus là, que je
parlais avec un mécanisme robuste, souriant, mais inanimé. Je lui
demandai:
--Que pensez-vous de la dernière pièce de Scharnhorst?
--Admirable, admirable! répondit-il vivement.
--Scharnhorst n’existe pas, repris-je. C’est un nom de fantaisie que je
viens d’inventer.
Il rougit et les coins de sa bouche s’abaissèrent.
--C’est sans importance, fit-il. Dans la conversation, je dis toujours
n’importe quoi. C’est plus facile... et... en général... on ne s’en
aperçoit pas.
Nous arrivions à un châlet-restaurant d’où l’on dominait le lac, figé,
luisant comme une coulée de cire bleue.
Il s’assit et commanda d’une voix inutilement autoritaire:
--Deux cafés, je vous prie, mademoiselle.
Depuis un moment, sa pensée était retournée auprès de son amie. Il me
parlait d’elle.
--Quel cerveau! n’est-ce pas?
Il ajouta, voyant que je l’observais:
--Je suis très content comme cela. Je vois la vie à travers elle. Elle
m’a enlevé la peine de vivre.
--Et la personnalité.
--Je ne savais pas en avoir jamais possédé une, murmura-t-il.
Il paya. Comme la sommelière tardait à rapporter la monnaie, il se
souleva plusieurs fois, tournant vers le châlet un visage plein de
souffrance.
Nous rentrâmes. Sa présence me pesait comme celle d’un malade mental.
Le lendemain de son départ, j’annonçai à Rébecca que je quitterais
Sils-Maria dans les quinze jours. J’expliquai gauchement que j’avais
besoin de solitude, que j’irais m’installer sur la côte d’Italie.
--Vous êtes libre, mon ami, sourit-elle.
Et la lutte commença. Elle avait compris que je la fuyais pour toujours.
Aussi, malgré la surprise de son orgueil, ne s’attarda-t-elle pas aux
espoirs habituels. Elle choisit délibérément la vengeance et fit appel
aux forces destructrices de sa pensée.
Vous vous rappelez cette réplique du pasteur Morell, dans _Candida_: «Il
est facile, extrêmement facile d’ébranler la confiance d’un être en
lui-même. Profiter de cela pour briser le ressort d’un homme, c’est une
œuvre diabolique.»
Comme elle sentait que l’art seul était vulnérable en moi, c’est à lui
qu’elle s’attaqua.
Peut-être serez-vous surpris du peu de consistance de ses tentatives.
Vous croirez que mon imagination les grossit et les envenime. Vous vous
demanderez comment, avec des mots,--avec si peu de mots,--un être peut
se proposer d’en abattre un autre. Je vous répondrai que tous les crimes
contre la personnalité, c’est avec des mots qu’ils ont été commis. Nul
plus que l’artiste n’est sensible aux mots. Il s’en laisse tout de suite
blesser ou enivrer. Il a la superstition des jugements. Devant la
mauvaise humeur d’un critique, il pleure, il se croit perdu. Le
sentiment de la résistance lui est un obstacle insurmontable.
L’opposition de ses ennemis le stimule parfois: celle de ses proches le
paralyse. Oui, les doutes à peine exprimés, les insinuations imprécises
de Rébecca, c’étaient là de bonnes armes.
--J’ai pleuré, me disait-elle avec tristesse. Je viens de relire
certaines de vos anciennes œuvres. Tout de même, on aurait dit que vous
seriez allé plus loin. Il y a quelque chose, en vous, qui a du se figer,
un jour. Vous ne vous rendez pas compte que dans votre art, comme dans
votre personne, il y a je ne sais quoi d’un peu oppressant?...
étouffant?... Non, vous ne le saviez pas? C’est curieux, mon ami s’en
est tout de suite aperçu.
Elle possédait l’art d’inquiéter vaguement. Je lui avais raconté certain
rêve où je m’étais vu, fuyant la caserne, un matin d’hiver, dans une
crise de dégoût. Je traînais une longue vie secrète, parmi des
étrangers, en des pensions de famille, puis je m’apprêtais pour un exil
définitif. J’arrivais à l’extrême nord de la Norvège, dans un chalet de
bois, chez une vieille femme qui prenait des pensionnaires. Et je
vieillissais là. Trois mois d’obscurité. On pêchait soi-même son poisson
dans un trou de glace. La solitude était mortelle, sous la lampe rouge
continuellement allumée... Et aucune paix, mais l’amer désir de tout ce
que j’avais méprisé.
--J’ai repensé à ce rêve, me dit-elle un jour. Je le trouve admirable,
parce qu’il révèle clairement les inquiétudes inconscientes d’un être
sur lui-même. Il est trop vrai que vous craignez d’être retranché de la
communion humaine. Et il est certain que vous le serez un jour... Oui,
c’est bien ainsi que vous finirez, loin, loin dans le nord, à l’écart,
tout seul.
Je souriais, dans une angoisse muette. J’avais échappé à la souffrance,
dans mon ivresse de solitude. Mais je regrettais parfois cette grosse
douleur commune qui courbe tout ce qui vit.--Et pourtant, mon instinct
m’avait toujours crié de la fuir.--Mon instinct, ou ma lâcheté?...
J’avais banni les sentiments habituels et les chimères banales.--Mais si
mon art périssait, faute d’aliment? Si je succombais, peu à peu, à la
soif humaine, seul et vide, parmi les stériles déserts du moi?
Elle me connaissait assez pour m’infliger à son gré les affres de
l’incertitude!
Elle me tourmenta minutieusement, pendant notre dernière promenade sur
les hauteurs. Elle montait à pas lents, avec un sourire amer, méditant
la ruse qui m’abattrait, se livrant parfois aux derniers élans d’un
orgueil bafoué.
Elle avait mis un collier de perles, négligé depuis des mois.
--Ces malheureuses s’étiolent, quand je ne les porte pas, disait-elle.
Voyez comme elles revivent contre ma peau!
Je l’écoutais, cette fois, d’une oreille habituée, presque distraite. Je
ne pensais à rien. Je regardais les cimes se préciser au soleil. J’étais
comme suspendu, absent de moi-même.
Un peu plus haut, elle s’anima pour désigner des points multicolores sur
un sentier, de l’autre côté de la vallée:
--Vous voyez? C’est H., le professeur de dessin, avec les enfants de
l’hôtel. Il y en a... trois, quatre, cinq, six... Voilà un homme
vraiment riche et qui se donne! L’autre jour, pendant que vous étiez
enfermé, triturant des accords, il a conduit toute la bande sur les
névés. Ils ont fait des glissades jusqu’au soir dans la neige. Ils sont
redescendus, trempés, ravis, en chantant dans le brouillard. J’ai eu
tout à coup une telle pitié de vous! Pauvre garçon, enchaîné par devoir
à sa petite besogne inutile! En train de «créer», pendant que les autres
vivent!
Elle me prit les mains et ajouta d’une voix tremblante:
--Je vous trouve parfois si lamentable! Je vous plains! J’ai peur pour
vous, mon amour!
Je me taisais. Ses mains blanches aux veines bleues, au toucher cruel,
m’inspirèrent soudain un tel effroi que je me dégageai. Elle eut un
mouvement des lèvres, comme pour demander pardon.
Nous étions dans un site métallique et méchant, sous des éboulis en
partie recouverts d’une couche de neige scintillante. Des dents de
pierre noire déchiquetaient l’azur avec précision. On eût dit un
mécanisme, une machine arrêtée. On ne comprenait pas que ce fussent les
mêmes formes qui, de loin, semblaient se recueillir dans une majesté
vaporeuse. De cette âme aussi, j’étais trop près. J’en distinguais
l’armature féroce. Je ne comprenais plus sa souffrance ni son secret
poétique.
Nous montâmes quelque temps sans parler. Je savais que mon geste de tout
à l’heure serait bientôt puni. En effet, comme nous débouchions sur un
alpage, elle commença:
--C’est curieux: le petit B. n’aime pas votre musique. Pour lui, les
recherches qui vous tiennent le plus à cœur sont des préoccupations
enfantines. Il m’a dit: «En somme, c’est un garçon qui a perdu son
instinct et qui fait bonne contenance comme il peut.» Je l’ai contredit.
Mais il pourrait avoir raison.
Je ne répondis pas. J’étais surpris de mon indifférence. Ces mots qui,
la veille, m’auraient longuement inquiété, me semblaient alors vidés de
leur venin. Je me sentais plein d’une puissance que les paroles
n’abattent plus. Quelque chose naissait en moi, de si fort, de si frais
que je m’en sentais étourdi.
Nous arrivions au bord d’un lac de haute montagne chargé de glace
fondante. Le temps s’était couvert. Des brouillards livides stagnaient
autour des cimes, dont on ne voyait que la base: pierriers gris, névés
souillés de débris, étranglements de neige entre des parois rugueuses.
--Ce pauvre B., murmurait-elle, ne peut plus se passer de moi. Je ne
sais vraiment pourquoi. Je suis toujours si surprise, quand je
m’aperçois que je suis nécessaire à quelqu’un! Je ne suis pas une femme
supérieure, moi. Je ne suis qu’une petite madone. Est-ce que celui-là
aussi va se mettre à vivre de moi?
Elle parlait généralement ainsi des personnalités qu’elle avait
détruites. Je crois qu’elle se nourrissait de ces meurtres
involontaires.
--Figurez-vous, ajouta-t-elle, qu’il me trouve jolie! Quel enfant!
Je la regardai. Le froid bleuissait ses joues; le hâle des hauteurs
avait jauni son cou mince. Ses yeux clairs viraient pour dissimuler la
tension de sa volonté. Les perles ornaient funèbrement sa beauté menacée
par le déclin, comme ces féroces montagnes pourries, dont les déchets
s’entassaient autour du lac. Je les contemplais, délitées, cavées,
découronnées par le temps... spectres sans tête se regrettant sous le
brouillard... Elles me semblaient aussi perfides que ma tourmenteuse,
mais aussi impuissantes qu’elle, dans le silence de leur amertume.
Rébecca parlait maintenant de la «fin de mon art».
--Je ne comprends pas qu’il y ait un musicien assez peu clairvoyant pour
échapper à une grande inquiétude. Comment n’avez-vous jamais pensé:
«Mais je n’écris pas la musique qu’il faudrait écrire?» Tout a été dit,
dans le langage dont vous vous servez. Il est, d’ailleurs, conventionnel
et borné. La nature est pleine de vibrations qui vous échappent. Un
pêcheur des îles de la Sonde en perçoit plus que vous. Et ce timide
langage, que vos prédécesseurs vous ont transmis, vous n’osez même pas
le faire éclater! Vous n’êtes pas encore libéré du système du
_tempérament_! Il faudrait d’abord vous servir des sons naturels.
Ensuite, on verrait... Mais cela vous est impossible, _parce que vous ne
les entendez pas_... Je me demande, en vérité, comment l’avenir jugera
les musiciens de ce temps. Pas même des auteurs de transition. Le jour
où quelque Orphée aura nouvellement enfanté la musique, on vous citera
peut-être comme des phénomènes de décomposition. On dira: «Voilà comment
ils grinçaient, dans leur agonie...» Ayez donc le courage de vous faire
cet aveu!
Je l’écoutais d’un air coupable. Mais une émotion qu’elle ne pouvait
soupçonner, m’emplissait. C’était comme un retour à la lumière après des
mois de cachot. Que d’imprévu dans l’homme! Cette volonté
d’anéantissement, tournée contre moi... et en moi, la sensation
délicieuse d’échapper à ces fureurs, de me redresser secrètement dans ma
force et ma plénitude perdues!
Je ne sais quelle alchimie faisait jaillir la sève sous les traits
destinés à m’abattre. Je ne la haïssais plus. J’aurais pu l’humilier. Je
ne me souciais que de renaître. Me prouver ma force. N’être pas celui
qu’elle disait, ce raté, cette épave! Je le voulais si ardemment qu’une
rupture, analogue à la grâce ou à la folie, se produisit en moi. Ces
réservoirs mystérieux de pensée et d’émotion que l’artiste porte en lui
avaient été scellés jadis et figés par un gel subtil; ils crevèrent avec
violence et débordèrent en une débâcle de création. Dès lors, volonté,
réflexion, s’abolirent. Je cessai de m’appartenir.
Le soir de cette dernière promenade, je m’enfermai. Je marchais de long
en large, obsédé par un flot d’idées musicales. Je pleurais. Je portais
la main à ma nuque. C’était trop beau, ce qui m’arrivait là! Je
chancelais comme un ivrogne. Dire que, depuis deux ans, j’avais été
sevré de _cela_! Est-ce que _cela_ était revenu pour toujours? Est-ce
que nous irions ainsi désormais dans la vie, moi et cette voix à mon
oreille? Moi et ce chuchotement, qui me rendait plus puissant qu’un
dieu? Ces années de sécheresse étaient soudain effacées. Les femmes par
qui j’avais souffert, je leur pardonnais, j’avais pitié d’elles.
Peut-être avait-il fallu qu’elles me traînassent longuement dans un
enfer aride, pour que l’étanchement de cette nuit fût possible. S’il
était vrai, pourtant, que l’homme progresse dans les tourments? «Au
travail! au travail!» me répétais-je. Mais l’abondance était trop
grande. Que choisir? Que rejeter?... Ah, tout prendre et succomber!
Boire, boire à la source jusqu’à défaillir!
C’est cette nuit-là que j’ébauchai les quatre mouvements de ma
symphonie. Je partis le lendemain matin pour Paris. Je n’ai jamais revu
Rébecca.