Soldats de la Patrie, nos Amis et nos Frères,
Quoique éloignés de vous, un attachement fraternel réciproque
et sacré nous tient rapprochés. Nous soutenons la même cause,
nous sommes tous dans les mêmes rangs; ensemble nous faisons la
guerre aux tyrans. Tous compagnons d'armes et de fortune, nous
nous aimons; nous sommes prêts à mourir les uns pour les autres.
Voilà nos sentiments, voilà ce que nous, citoyens de Paris, sommes
impatients de vous déclarer. C'est en resserrant ces doux liens
de la fraternité que nous déjouerons les complots de nos ennemis;
car leur espoir fut toujours de nous diviser. Ils triompheraient
aisément, s'ils pouvaient nous rendre mécontents les uns des
autres; mais ils n'y réussiront pas. Ils ont d'abord voulu vous
calomnier auprès de nous, vous le savez. Des officiers de tout
grade, leur démission à la main, sont venus à Paris; il fallait,
disaient-ils, des supplices pour vous faire aimer la gloire,
des grands-prévôts pour vous apprendre à bien servir la patrie.
Ils disaient, ces lâches, que vous ne sauriez jamais combattre,
que vous ne pourriez jamais vaincre; nous les avons repoussés
avec indignation; nous avons dévoué à l'infamie les chefs peu
faits pour vous commander. Votre gloire est restée pure, braves
soldats, elle nous est chère et toujours nous la défendrons.
Ces vils calomniateurs, ainsi confondus, voyant notre confiance
en vous toujours entière, toujours inébranlable, ont pensé que
la contre-marche serait plus aisée, qu'ils abuseraient plus
facilement de votre crédulité sur ce qui se passe dans la ville de
Paris. Ils ont dépêché vers nous leurs trompettes, pour débiter
dans vos camps les plus odieux mensonges; ils ont sollicité nos
signatures pour des adresses scandaleuses, inconstitutionnelles,
injurieuses à l'Assemblée nationale. Ces artisans de discorde
voulaient vous soulever contre le peuple de Paris, c'est-à-dire
contre vos meilleurs amis, contre les plus attachés de vos frères.
Sans doute, vous les avez aussi repoussés, car sous la tente,
comme dans nos foyers, le cœur d'un homme de bien ne se laisse
jamais aller facilement aux séductions des traîtres.
Comme la journée du 20 juin dernier a surtout servi de prétexte
à de nombreuses calomnies, nous allons vous retracer fidèlement,
et en peu de mots, les événements de cette journée. Plusieurs des
bataillons de Paris avaient obtenu de défiler en armes dans le
sein de l'Assemblée nationale; les habitants de nos faubourgs,
armés de piques, les hommes du 14 juillet, crurent avec raison
qu'on ne pouvait leur refuser le même honneur. Ils choisirent pour
cela le vingt juin parce que c'est le jour anniversaire de la
séance du Jeu de Paume. Leurs intentions étaient pures, ils les
avaient annoncées publiquement.
Dans cette occasion, les contre-révolutionnaires, dont la foule
grossit à Paris tous les jours, aperçurent un moyen sûr d'allumer
la guerre civile, qui leur tient fort à cœur, et ils s'en
occupèrent sans relâche. Ils se disent tous les amis du roi, ce
qui leur obtient sa confiance; ils lui conseillèrent, dans ces
circonstances critiques, d'appliquer deux vetos à la fois sur
de bons décrets. Le peuple armé de piques, disaient-ils, voudra
naturellement traverser les Tuileries, en sortant de l'Assemblée
nationale; il sera irrité de ces vetos redoublés, il se portera à
quelques excès; on le fera massacrer au nom de la loi martiale,
nous ferons partir le roi et la guerre civile est certaine. Ils
s'en réjouissaient d'avance.
Mais nos dignes officiers municipaux, mais le sage Pétion,
l'énergique Manuel surveillaient; ils ont averti le peuple des
pièges tendus par la cour. Nos concitoyens des faubourgs ont
mérité, le vingt juin, l'approbation de l'Assemblée nationale,
tant qu'ils furent sous ses yeux. Déjà ils délibéraient pour
n'envoyer au château qu'une députation, lorsque, pour les attirer,
les portes de toutes les cours furent ouvertes, sur un ordre donné
de l'intérieur. Mais, par une singulière contradiction, les portes
des appartements étant fermées, elles durent céder à l'effort
d'une multitude immense qui se précipitait comme un torrent et
qu'aucun pouvoir humain ne pouvait faire tourner en arrière. Le
roi vint alors accueillir le Peuple; il affecta cette franchise,
cette popularité dont les bons effets sont toujours efficaces
sur le cœur des Français; aussi toutes ses fautes parurent
oubliées. Il se couvrit, avec joie, du bonnet de la liberté;
il but a plusieurs reprises à la santé de la nation; il répéta
maintes fois aux différentes députations de l'Assemblée nationale
qui venaient auprès de lui, que jamais il n'avait été plus
tranquille, plus en sûreté, plus content. Le pourrez-vous croire?
tout cela n'était que dissimulation. Ce fut le seul piège dont les
magistrats du peuple, trop confiants, n'avaient pu le préserver.
Dès le lendemain le roi démentit, par une proclamation, tout ce
qu'il avait dit la veille, il annonça aux citoyens de Paris qu'il
ne leur fallait commettre qu'un crime de plus, comme s'ils avaient
commis tous les autres! Un tribunal illégal, vexatoire, composé
d'indignes juges de paix (car la Cour a tout corrompu, jusqu'à
cette belle institution des juges de paix) a lancé, sous forme
de mandats, de véritables lettres de cachet contre les meilleurs
citoyens. Le roi a fait hausser les ponts-levis; il s'est entouré
de canons et de grilles. On a publié que le peuple avait voulu
détruire la maison royale toute entière parce que les panneaux
d'une porte et quelques carreaux avaient été brisés. Louis XVI,
le roi des Français, n'a pas rougi d'accuser vingt mille artisans
laborieux, estimables, d'avoir voulu piller ses propriétés parce
qu'un meuble de garde-robe, égaré sous la main de quelque valet,
manquait, ce jour-là, aux besoins d'une femme de la Cour. C'est
pour n'avoir pas empêché ces graves délits que le Directoire
du Département de Paris a suspendu de leurs fonctions les deux
magistrats pour lesquels nous avons le plus de vénération et
d'amour. Ah! le crime qui jamais ne leur sera pardonné, c'est
d'avoir trouvé plus de force dans la confiance qu'inspirent leurs
vertus que dans les munitions de guerre qu'ils réservent pour de
meilleures occasions. Braves soldats, telle est la vérité.
Il fallait cependant trouver de nouveaux moyens pour assurer
aux contre-révolutionnaires un triomphe prêt à leur échapper.
C'est alors que La Fayette a proposé à Luckner d'abandonner les
frontières et de faire marcher les armées sur Paris. Luckner n'a
pas nié cette proposition odieuse, en présence de l'Assemblée
nationale, ni de ses comités. La Fayette quitte son poste pour
venir déclarer la guerre aux Parisiens! eux à qui l'on n'a
d'autres reproches à faire que d'avoir prodigué à ce général
perfide des récompenses prématurées. Il fallait une telle démarche
pour le bien faire connaître. Cet ambitieux s'est cru supérieur à
toutes les autorités; il s'est cru plus fort, à lui seul, que les
représentants du peuple réunis. Il est démasqué. La Fayette n'est
plus à nos yeux qu'un vil intrigant, un soldat rebelle, un général
inhabile, un fonctionnaire infidèle. La Fayette s'est déshonoré.
Nous ne craignons pas, chers et dignes amis, que ce langage
tenu à des hommes tels que vous, puisse avoir aucune fâcheuse
conséquence pour la discipline militaire: ce que nous avons admiré
le plus particulièrement dans votre conduite, ce qui nous a le
plus touchés, ce qui vous met au-dessus de tout éloge, c'est la
résignation vraiment admirable qui vous a fait obéir souvent à des
chefs que vous n'estimiez pas! Peut-être encore de rudes épreuves
en ce genre vous sont réservées; mais la patrie vous regarde et
vous tient compte de ces vertueux sacrifices.
Eh! nous savons bien que ce n'est pas votre faute si nos ennemis
ne sont pas tous réduits, si leur territoire n'est pas à notre
disposition, si toutes les palmes de la victoire ne sont pas
cueillies. Si la Cour des Tuileries l'avait voulu, la guerre
serait déjà terminée; mais cette Cour est plus ardente à faire
proclamer la loi martiale qu'à seconder votre courage. Ce n'est
pas contre les Autrichiens que la Fayette voudrait vous conduire,
c'est contre nous; c'est du sang des meilleurs citoyens qu'il
voudrait arroser le pavé du château royal, afin de réjouir les
yeux de cette Cour insatiable et corrompue.
N'est-ce donc par assez d'avoir à pleurer tant de nos frères
morts à vos côtés, dans les combats? Ne reste-t-il pas assez de
bons patriotes étendus sur les champs de bataille, sans que nous
nous épargnions les uns les autres dans nos cités? Non, nous ne
nous égorgerons pas. Les coups que nous portons ne doivent tomber
que sur nos ennemis. Les plus cruels, peut-être, nous entourent.
Nous les surveillons et nous sommes assez forts. Soyez sans
crainte; ne tournez plus vers Paris des regards d'inquiétude. Il
n'y a pas un poste aujourd'hui, soit dans les camps, soit dans
les villes, qui ne soit périlleux pour un véritable ami de la
liberté, de l'égalité; mais leur courage est éprouvé. Aucun de ces
postes importants ne sera dégarni, et la cause du genre humain
contre les tyrans ne manque pas de défenseurs. Vous en seriez
bien assurés, chers et braves amis, si vous aviez pu voir avec
quelle ardeur notre jeunesse s'est élancée, ces jours-ci, vers les
bureaux d'enrôlement, ouverts depuis que la Patrie est proclamée
en danger. Il tarde à cette recrue toute patriotique d'aller vous
joindre et de partager vos dangers. Les bons exemples que vous
avez donnés, comme vous le voyez, ne sont pas perdus, et quand
tous vos frères s'empressent à les imiter, c'est pour vous une
douce récompense.
Les nouveaux soldats inscrits depuis quelques jours à Paris
pour aller aux frontières sont au nombre de plus de dix mille.
Ils vont vous joindre; ils vous diront avec quel attendrissement
nous parlons de vos belles actions. Ils vous diront avec quelle
sollicitude nos regards se sont tournés vers vos femmes et vos
enfants, ils vous diront avec quel mépris nous traitons vos
calomniateurs. Dites-leur que vous nous rendez justice aussi,
et nos cœurs, qui s'entendent facilement, se trouveront
satisfaits les uns des autres. Ce qui vous fera plaisir encore,
c'est d'apprendre que le vertueux Pétion et le courageux Manuel
sont rendus à nos vœux. La Cour voulait perdre les magistrats
par le peuple, et le peuple par les magistrats: Mais, en dépit
de la Cour, les magistrats ont sauvé le peuple, et l'Assemblée
nationale a vengé les magistrats. Leur conduite a été déclarée
irréprochable, par deux décrets rendus après un mûr examen. Vous
voyez bien, chers camarades, que nous vous avons dit la vérité.
Ici nous préservons la liberté des atteintes de ses plus cruels
ennemis; vous feriez de même à notre place. Vous la défendez avec
l'appareil formidable de toutes les forces nationales. Votre sang
est prêt à couler à chaque instant pour elle; nous ferions de
même à la vôtre. Oui, nos destinées sont communes et bientôt un
grand triomphe sera partagé entre tous les enfants de la Patrie
qui auront fait leur devoir. Ceux qui sont morts glorieusement
en auront aussi leur part, car la destinée des hommes libres est
immortelle. Nous ne craignons que les traîtres et nous saurons les
réduire à l'impuissance. Mais, si leurs vœux impies étaient
exaucés, si la victoire des lâches pouvait réjouir un instant les
mauvais citoyens, leur succès serait court. Soldats de la Patrie!
hommes vraiment libres! si jamais l'ennemi s'approche de nos murs,
nous serons certains que vous n'existez plus. Eh bien! alors ce
sera notre tour, et nous vous jurons qu'au moment où les traîtres
croiront pouvoir livrer nos cités, au moment où l'ennemi croira
les envahir, elles auront disparu; il n'y aura plus que des ruines
sous lesquelles nous serons ensevelis. C'est là notre dernier
serment, c'est celui qui doit nous survivre.