Les Citoyens de la Section des Postes viennent parler en hommes
libres devant les Magistrats qu'ils se sont choisis. Le caractère
de franchise avec lequel ils s'expliqueront, sans doute n'étonnera
point les véritables amis de la liberté.
Vous devez agiter, Messieurs, une question qui a jeté quelques
alarmes dans les esprits. Peut-on élever des monuments à des
hommes vivants?
Tous les citoyens qui connaissent les partis qui divisent la
capitale, et par suite le royaume, craignent de retrouver dans
cette question un nouvel aliment à nos discordes. En effet, quel
temps choisit-on pour traiter un objet qui, dans un moment, ne
serait qu'oisif, s'il était isolé des circonstances funestes dont
nous sommes environnés!
Ces circonstances ont frappé la section des Postes; elle croit,
Messieurs, devoir vous les rappeler; elles ont partagé le public;
elles méritent toute votre attention.
La France est menacée d'une guerre prochaine. C'est la cause de
la liberté, c'est la crise des peuples et des despotes. Pour les
peuples, il s'agit de recouvrer leurs droits; pour les despotes,
il s'agit d'être tout ou rien, rien que des rois soumis, comme
nous, à des lois dont le règne s'étende sur tous. Les puissances
marchent réunies contre les droits que nous avons ressuscités;
marcherons-nous divisés d'intérêts, quand le plus grand des
intérêts les réunit contre nous? Non, Messieurs, vous le savez,
le succès le plus brillant nous attend au bout de la carrière;
mais vous devez savoir aussi que nous ne pouvons nous y présenter
qu'en nous serrant sous le bouclier de la patrie, égide immortelle
que des légions d'ennemis ne pourront briser. Et la question que
le Conseil général se propose de traiter ne serait-elle pas un
puissant obstacle à cette réunion si désirable?
Ne le dissimulons pas; un parti nombreux, renaissant, comme
l'hydre de l'Erne (_sic_), des blessures qu'il éprouve, déjà
frappé par vous, Messieurs, quand il s'est agi d'ôter de cette
enceinte les bustes de la Fayette et Bailly; ce parti veut se
relever de sa chute, en changeant la question primitive en cette
autre générale: Peut-on élever des monumens à des hommes vivans?
Car il s'agit de la Fayette et de Bailly, sous un sens détourné,
ou il ne s'agit que de la question elle-même; et sous ces deux
rapports, la section des Postes vous prie, Messieurs, de vouloir
bien l'entendre.
S'il ne s'agit que de la question elle-même, vous ne devez,
vous ne pouvez point la traiter. Vous ne le devez point; d'autres
affaires plus urgentes appellent votre attention; la section des
Postes se gardera bien de vous les indiquer; elle veut croire, et
croit avec complaisance, que vous avez présents à votre esprit
tous les objets d'une utilité majeure qui pressent tous vos
soins. Mais elle doit vous dire que vous ne pouvez point traiter
une question qui appartient toute entière au Corps législatif,
qui seul doit s'occuper des honneurs dont il faut encourager et
récompenser les services publics.
La section des Postes, Messieurs, croit que c'est vous en dire
assez que de vous rappeler aux décrets, qu'elle ne vous cite point
textuellement parce qu'elle doit être persuadée que vous ne les
perdez jamais de vue.
Vous ne devez donc point, et vous ne pouvez point traiter cette
question en elle-même; mais vous le devez bien moins s'il s'agit
en la traitant, d'attaquer dans un sens détourné, les honneurs
décernés à deux hommes qui se sont sacrifiés pour la cause de la
liberté: car ce seroit augmenter les germes, déjà trop multipliés,
des divisions qui séparent les citoyens, quand il s'agit de les
rapprocher, dans un moment où il y va de l'intérêt, ou plutôt du
salut de la patrie. Et vous le sentirez bientôt comme nous, si
vous voulez vous rappeller que la nature de ces honneurs tient
à la Révolution, et à des circonstances auxquelles il serait
imprudent de toucher.
Ce sont les Électeurs de 1789 qui ont placé le buste de M.
Bailly dans cette enceinte.
C'est le Congrès des États-Unis, qui a fait présent de celui
de M. de la Fayette, pour être tout à la fois une récompense
des services rendus à la liberté, et un gage d'union entre deux
peuples libres. Les États-Unis avaient cru n'avoir rien de plus
précieux à offrir à l'amitié des Français, que l'image d'un
Français qui avoit si généreusement combattu pour la liberté du
nouveau monde.
Souffririez-vous, Messieurs, que par une question indiscrète
quelques esprits jaloux de toute espèce de gloire, parce que toute
espèce de gloire leur est étrangère, voulussent, en touchant aux
honneurs de ces deux citoyens, flétrir de leur improbation et
de leur ingratitude ces Électeurs de 1789, qui se sont montrés
si dignes de la liberté naissante? et ce congrès, qui, dans un
nouveau monde, s'étonnait des prodiges de la liberté en France,
dont l'honneur le plus grand fut celui de l'imiter.
Non, Messieurs, vous ne le souffrirez point. La section des
Postes vous conjure de vous opposer à cette instabilité de
principes, à cette mobilité de caractère, qui flétrit aujourd'hui
ce qui était l'idole de la veille. La liberté ne veut point
d'idolâtrie, nous le savons; mais la liberté ne commande point
l'ingratitude; elle respecte les honneurs qu'elle a librement
décernés. Ces honneurs sont le germe qui féconde les grandes
actions; ils sont l'espérance et la sauve-garde de la Patrie dans
les hommes illustres qu'ils lui préparent. Mais ces honneurs,
s'ils étaient supprimés; si des mains ennemies venaient les
profaner, songez, Messieurs, qu'outre l'affront fait au Congrès et
à nos premiers Électeurs, ce serait navrer le cœur de tous ces
Français, qui, d'une voix unanime, ont proclamé ces deux citoyens
dignes des honneurs qui leur furent décernés.
Eh! que diraient les frères d'armes de la Fayette, cette brave
Garde-Nationale, qui regarde comme la plus belle récompense,
l'honneur d'avoir pendant tout le cours de la révolution, conservé
la sûreté et la propriété des citoyens, sous les ordres d'un
général que son estime a suivi jusqu'à Metz où il se prépare
à combattre d'autres ennemis! N'aurait-elle pas lieu de se
plaindre, que c'est l'outrager dans ce qu'elle a de plus cher? Ne
pourrait-il pas en résulter des divisions funestes quand jamais
il ne fut plus instant d'être réunis? Eh! voyez, Messieurs,
quelle issue pourrait avoir le succès de cette entreprise, aussi
injuste qu'impolitique! enlever à M. la Fayette ce témoignage
de reconnaissance publique, n'est-ce pas dire à l'armée qu'il
conduit: «Votre général est au-dessous de l'opinion que vous en
avez conçue, son génie ne vous ramènera point triomphants de vos
ennemis.» Que pourraient faire [de] plus les traîtres qui sont à
Coblentz.
Jugez maintenant, Messieurs, s'il serait prudent que la
Municipalité de Paris environnât la chose publique de ces dangers,
en traitant une question qui appartient au Corps législatif, et
qui ne peut avoir aucune utilité réelle pour le moment.
La section des Postes, pénétrée de votre zèle pour le bien
public, a cru qu'il était en son devoir de vous faire ces
observations, et qu'elle ne pouvait être plus agréable qu'en vous
parlant le langage de la vérité. Elle vous la doit, parce qu'elle
est digne de vous, parce qu'elle est utile à la Constitution, qui
vous est chère, et qui est devenue le premier besoin des Français.
Pour extrait conforme à l'original déposé au Comité de la
section des Postes.
MARESCHAL, _secrétaire-greffier_.
A Paris, de l'imprimerie de Pellier, Impr. de la section des
Postes et du bataillon de Saint-Eustache, rue des Prouvaires,
nº 61.