Cependant, nous allions toujours, et la vaste plaine de sable semblait

être sans bornes. J'écartais de la main les rideaux liquides qui se

refermaient derrière moi, et la trace de mes pas s'effaçait soudain

sous la pression de l'eau.

Bientôt, quelques formes d'objets, à peine estompées dans

l'éloignement, se dessinèrent à mes yeux. Je reconnus de magnifiques

premiers plans de rochers, tapissés de zoophytes du plus bel

échantillon, et je fus tout d'abord frappé d'un effet spécial à ce

milieu.

Il était alors dix heures du matin. Les rayons du soleil frappaient la

surface des flots sous un angle assez oblique, et au contact de leur

lumière décomposée par la réfraction comme à travers un prisme, fleurs,

rochers, plantules, coquillages, polypes, se nuançaient sur leurs bords

des sept couleurs du spectre solaire. C'était une merveille, une fête

des yeux, que cet enchevêtrement de tons colorés, une véritable

kaléidoscopie de vert, de jaune, d'orange, de violet, d'indigo, de

bleu, en un mot, toute la palette d'un coloriste enragé ! Que ne

pouvais-je communiquer à Conseil les vives sensations qui me montaient

au cerveau, et rivaliser avec lui d'interjections admiratives ! Que ne

savais-je, comme le capitaine Nemo et son compagnon, échanger mes

pensées au moyen de signes convenus ! Aussi, faute de mieux, je me

parlais à moi-même, je criais dans la boîte de cuivre qui coiffait ma

tête, dépensant peut-être en vaines paroles plus d'air qu'il ne

convenait.

Devant ce splendide spectacle, Conseil s'était arrête comme moi.

Évidemment, le digne garçon, en présence de ces échantillons de

zoophytes et de mollusques, classait, classait toujours. Polypes et

échinodermes abondaient sur le sol. Les isis variées, les cornulaires

qui vivent isolément, des touffes d'oculines vierges, désignées

autrefois sous le nom de « corail blanc », les fongies hérissées en

forme de champignons, les anémones adhérant par leur disque musculaire,

figuraient un parterre de fleurs, émaillé de porpites parées de leur

collerette de tentacules azurés, d'étoiles de mer qui constellaient le

sable, et d'astérophytons verruqueux, fines dentelles brodées par la

main des naïades, dont les festons se balançaient aux faibles

ondulations provoquées par notre marche. C'était un véritable chagrin

pour moi d'écraser sous mes pas les brillants spécimens de mollusques

qui jonchaient le sol par milliers, les peignes concentriques, les

marteaux, les donaces, véritables coquilles bondissantes, les troques,

les casques rouges, les strombes aile-d'ange, les aphysies, et tant

d'autres produits de cet inépuisable Océan. Mais il fallait marcher, et

nous allions en avant, pendant que voguaient au-dessus de nos têtes des

troupes de physalies, laissant leurs tentacules d'outre-mer flotter à

la traîne, des méduses dont l'ombrelle opaline ou rose tendre,

festonnée d'un liston d'azur, nous abritait des rayons solaires, et des

pélagies panopyres, qui, dans l'obscurité, eussent semé notre chemin de

lueurs phosphorescentes !

Toutes ces merveilles, je les entrevis dans l'espace d'un quart de

mille, m'arrêtant à peine, et suivant le capitaine Nemo, qui me

rappelait d'un geste. Bientôt, la nature du sol se modifia. A la plaine

de sable succéda une couche de vase visqueuse que les Américains

nomment « oaze », uniquement composée de coquilies siliceuses ou

calcaires. Puis, nous parcourûmes une prairie d'algues, plantes

pélagiennes que les eaux n'avaient pas encore arrachées, et dont la

végétation était fougueuse. Ces pelouses à tissu serré, douces au pied,

eussent rivalisé avec les plus moelleux tapis tissés par la main des

hommes. Mais, en même temps que la verdure s'étalait sous nos pas, elle

n'abandonnait pas nos têtes. Un léger berceau de plantes marines,

classées dans cette exubérante famille des algues, dont on connaît plus

de deux mille espèces, se croisait à la surface des eaux. Je voyais

flotter de longs rubans de fucus, les uns globuleux, les autres

tubulés, des laurencies, des cladostèphes, au feuillage si délié, des

rhodymènes palmés, semblables à des éventails de cactus. J'observai que

les plantes vertes se maintenaient plus près de la surface de la mer,

tandis que les rouges occupaient une profondeur moyenne, laissant aux

hydrophytes noires ou brunes le soin de former les jardins et les

parterres des couches reculées de l'Océan.

Ces algues sont véritablement un prodige de la création, une des

merveilles de la flore universelle. Cette famille produit à la fois les

plus petits et les plus grands végétaux du globe. Car de même qu'on a

compté quarante mille de ces imperceptibles plantules dans un espace de

cinq millimètres carrés, de même on a recueilli des fucus dont la

longueur dépassait cinq cents mètres.

Nous avions quitté le _Nautilus_ depuis une heure et demie environ. Il

était près de midi. Je m'en aperçus à la perpendicularité des rayons

solaires qui ne se réfractaient plus. La magie des couleurs disparut

peu à peu, et les nuances de l'émeraude et du saphir s'effacèrent de

notre firmament. Nous marchions d'un pas régulier qui résonnait sur le

sol avec une intensité étonnante. Les moindres bruits se transmettaient

avec une vitesse à laquelle l'oreille n'est pas habituée sur la terre.

En effet, l'eau est pour le son un meilleur véhicule que l'air, et il

s'y propage avec une rapidité quadruple.

En ce moment, le sol s'abaissa par une pente prononcée. La lumière prit

une teinte uniforme. Nous atteignîmes une profondeur de cent mètres,

subissant alors une pression de dix atmosphères. Mais mon vêtement de

scaphandre était établi dans des conditions telles que je ne souffrais

aucunement de cette pression. Je sentais seulement une certaine gêne

aux articulations des doigts, et encore ce malaise ne tarda-t-il pas à

disparaître. Quant à la fatigue que devait amener cette promenade de

deux heures sous un harnachement dont j'avais si peu l'habitude, elle

était nulle. Mes mouvements, aidés par l'eau, se produisaient avec une

surprenante facilité.

Arrivé à cette profondeur de trois cents pieds, je percevais encore les

rayons du soleil, mais faiblement. A leur éclat intense avait succédé

un crépuscule rougeâtre, moyen terme entre le jour et la nuit.

Cependant, nous voyions suffisamment à nous conduire, et il n'était pas

encore nécessaire de mettre les appareils Ruhmkorff en activité.

En ce moment, le capitaine Nemo s'arrêta. Il attendit que je l'eusse

rejoint, et du doigt, il me montra quelques masses obscures qui

s'accusaient dans l'ombre à une petite distance.

« C'est la forêt de l'île Crespo », pensai-je, et je ne me trompais pas.

XVII

UNE FORET SOUS-MARINE

Nous étions enfin arrivés à la lisière de cette forêt, sans doute l'une

des plus belles de l'immense domaine du capitaine Nemo. Il la

considérait comme étant sienne, et s'attribuait sur elle les mêmes

droits qu'avaient les premiers hommes aux premiers jours du monde.

D'ailleurs, qui lui eût disputé la possession de cette propriété

sous-marine ? Quel autre pionnier plus hardi serait venu, la hache à la

main, en défricher les sombres taillis ?

Cette forêt se composait de grandes plantes arborescentes, et, dès que

nous eûmes pénétré sous ses vastes arceaux, mes regards furent tout

d'abord frappés d'une singulière disposition de leurs ramures -

disposition que je n'avais pas encore observée jusqu'alors.

Aucune des herbes qui tapissaient le sol, aucune des branches qui

hérissaient les arbrisseaux, ne rampait, ni ne se courbait, ni ne

s'étendait dans un plan horizontal. Toutes montaient vers la surface de

l'Océan. Pas de filaments, pas de rubans, si minces qu'ils fussent, qui

ne se tinssent droit comme des tiges de fer. Les fucus et les lianes se

développaient suivant une ligne rigide et perpendiculaire, commandée

par la densité de l'élément qui les avait produits. Immobiles,

d'ailleurs, lorsque je les écartais de la main, ces plantes reprenaient

aussitôt leur position première. C'était ici le règne de la verticalité.

Bientôt, je m'habituai à cette disposition bizarre, ainsi qu'à

l'obscurité relative qui nous enveloppait. Le sol de la forêt était

semé de blocs aigus, difficiles à éviter. La flore sous-marine m'y

parut être assez complète, plus riche même qu'elle ne l'eût été sous

les zones arctiques ou tropicales, où ses produits sont moins nombreux.

Mais, pendant quelques minutes, je confondis involontairement les

règnes entre eux, prenant des zoophytes pour des hydrophytes, des

animaux pour des plantes. Et qui ne s'y fût pas trompé ? La faune et la

flore se touchent de si près dans ce monde sous-marin !

J'observai que toutes ces productions du règne végétal ne tenaient au

sol que par un empâtement superficiel. Dépourvues de racines,

indifférentes au corps solide, sable, coquillage, test ou galet, qui

les supporte, elles ne lui demandent qu'un point d'appui, non la

vitalité. Ces plantes ne procèdent que d'elles-mêmes, et le principe de

leur existence est dans cette eau qui les soutient, qui les nourrit. La

plupart, au lieu de feuilles, poussaient des lamelles de formes

capricieuses, circonscrites dans une gamme restreinte de couleurs, qui

ne comprenait que le rose, le carmin, le vert, l'olivâtre, le fauve et

le brun. Je revis là, mais non plus desséchées comme les échantillons

du _Nautilus_, des padines-paons, déployées en éventails qui semblaient

solliciter la brise, des céramies écarlates, des laminaires allongeant

leurs jeunes pousses comestibles, des néréocystées filiformes et

fluxueuses, qui s'épanouissaient à une hauteur de quinze mètres, des

bouquets s'acétabules, dont les tiges grandissent par le sommet, et

nombre d'autres plantes pélagiennes, toutes dépourvues de fleurs. «

Curieuse anomalie, bizarre élément, a dit un spirituel naturaliste, où

le règne animal fleurit, et où le règne végétal ne fleurit pas ! »

Entre ces divers arbrisseaux, grands comme les arbres des zones

tempérées, et sous leur ombre humide, se massaient de véritables

buissons à fleurs vivantes, des haies de zoophytes, sur lesquels

s'épanouissaient des méandrines zébrées de sillons tortueux, des

cariophylles jaunâtres à tentacules diaphanes, des touffes gazonnantes

de zoanthaires, et pour compléter l'illusion -, les poissons-mouches

volaient de branches en branches, comme un essaim de colibris, tandis

que de jaunes lépisacanthes, à la mâchoire hérissée, aux écailles

aiguës, des dactyloptères et des monocentres, se levaient sous nos pas,

semblables à une troupe de bécassines.

Vers une heure, le capitaine Nemo donna le signal de la halte. J'en fus

assez satisfait pour mon compte, et nous nous étendîmes sous un berceau

d'alariées, dont les longues lanières amincies se dressaient comme des

flèches.

Cet instant de repos me parut délicieux. Il ne nous manquait que le

charme de la conversation. Mais impossible de parler, impossible de

répondre. J'approchai seulement ma grosse tête de cuivre de la tête de

Conseil. Je vis les yeux de ce brave garçon briller de contentement, et

en signe de satisfaction, il s'agita dans sa carapace de l'air le plus

comique du monde.

Après quatre heures de cette promenade, je fus très étonné de ne pas

ressentir un violent besoin de manger. A quoi tenait cette disposition

de l'estomac, je ne saurais le dire. Mais, en revanche, j'éprouvais une

insurmontable envie de dormir, ainsi qu'il arrive à tous les plongeurs.

Aussi mes yeux se fermèrent-ils bientôt derrière leur épaisse vitre, et

je tombai dans une invincible somnolence, que le mouvement de la marche

avait seul pu combattre jusqu'alors. Le capitaine Nemo et son robuste

compagnon, étendus dans ce limpide cristal, nous donnaient l'exemple du

sommeil.

Combien de temps restai-je ainsi plongé dans cet assoupissement, je ne

pus l'évaluer ; mais lorsque je me réveillai, il me sembla que le

soleil s'abaissait vers l'horizon. Le capitaine Nemo s'était déjà

relevé, et je commençais à me détirer les membres, quand une apparition

inattendue me remit brusquement sur les pieds.

A quelques pas, une monstrueuse araignée de mer, haute d'un mètre, me

regardait de ses yeux louches, prête à s'élancer sur moi. Quoique mon

habit de scaphandre fût assez épais pour me défendre contre les

morsures de cet animal, je ne pus retenir un mouvement d'horreur.

Conseil et le matelot du _Nautilus_ s'éveillèrent en ce moment. Le

capitaine Nemo montra à son compagnon le hideux crustacé, qu'un coup de

crosse abattit aussitôt, et je vis les horribles pattes du monstre se

tordre dans des convulsions terribles.

Cette rencontre me fit penser que d'autres animaux, plus redoutables,

devaient hanter ces fonds obscurs, et que mon scaphandre ne me

protégerait pas contre leurs attaques. Je n'y avais pas songé

jusqu'alors, et je résolus de me tenir sur mes gardes. Je supposais,

d'ailleurs, que cette halte marquait le terme de notre promenade ; mais

je me trompais, et, au lieu de retourner au _Nautilus_, le capitaine

Nemo continua son audacieuse excursion.

Le sol se déprimait toujours, et sa pente, s'accusant davantage, nous

conduisit à de plus grandes profondeurs. Il devait être à peu près

trois heures, quand nous atteignîmes une étroite vallée, creusée entre

de hautes parois à pic, et située par cent cinquante mètres de fond.

Grâce à la perfection de nos appareils, nous dépassions ainsi de

quatre-vingt-dix mètres la limite que la nature semblait avoir imposée

jusqu'ici aux excursions sous-marines de l'homme.

Je dis cent cinquante mètres, bien qu'aucun instrument ne me permît

d'évaluer cette distance. Mais je savais que, même dans les mers les

plus limpides, les rayons solaires ne pouvaient pénétrer plus avant.

Or, précisément, l'obscurité devint profonde. Aucun objet n'était

visible à dix pas. Je marchais donc en tâtonnant, quand je vis briller

subitement une lumière blanche assez vive. Le capitaine Nemo venait de

mettre son appareil électrique en activité. Son compagnon l'imita.

Conseil et moi nous suivîmes leur exemple. J'établis, en tournant une

vis, la communication entre la bobine et le serpentin de verre, et la

mer, éclairée par nos quatre lanternes, s'illumina dans un rayon de

vingt-cinq mètres.

Le capitaine Nemo continua de s'enfoncer dans les obscures profondeurs

de la forêt dont les arbrisseaux se raréfiaient de plus en plus.

J'observai que la vie végétale disparaissait plus vite que la vie

animale. Les plantes pélagiennes abandonnaient déjà le sol devenu

aride, qu'un nombre prodigieux d'animaux, zoophytes, articulés,

mollusques et poissons y pullulaient encore.

Tout en marchant, je pensais que la lumière de nos appareils Ruhmkorff

devait nécessairement attirer quelques habitants de ces sombres

couches. Mais s'ils nous approchèrent, ils se tinrent du moins à une

distance regrettable pour des chasseurs. Plusieurs fois, je vis le

capitaine Nemo s'arrêter et mettre son fusil en joue ; puis, après

quelques instants d'observation, il se relevait et reprenait sa marche.

Enfin, vers quatre heures environ, cette merveilleuse excursion

s'acheva. Un mur de rochers superbes et d'une masse imposante se dressa

devant nous, entassement de blocs gigantesques, énorme falaise de

granit, creusée de grottes obscures, mais qui ne présentait aucune

rampe praticable. C'étaient les accores de l'île Crespo. C'était la

terre.

Le capitaine Nemo s'arrêta soudain. Un geste de lui nous fit faire

halte, et si désireux que je fusse de franchir cette muraille, je dus

m'arrêter. Ici finissaient les domaines du capitaine Nemo. Il ne

voulait pas les dépasser. Au-delà, c'était cette portion du globe qu'il

ne devait plus fouler du pied.

Le retour commença. Le capitaine Nemo avait repris la tête de sa petite

troupe, se dirigeant toujours sans hésiter. Je crus voir que nous ne

suivions pas le même chemin pour revenir au _Nautilus_. Cette nouvelle

route, très raide, et par conséquent très pénible, nous rapprocha

rapidement de la surface de la mer. Cependant, ce retour dans les

couches supérieures ne fut pas tellement subit que la décompression se

fit trop rapidement, ce qui aurait pu amener dans notre organisme des

désordres graves, et déterminer ces lésions internes si fatales aux

plongeurs. Très promptement, la lumière reparut et grandit, et, le

soleil étant déjà bas sur l'horizon, la réfraction borda de nouveau les

divers objets d'un anneau spectral.

A dix mètres de profondeur, nous marchions au milieu d'un essaim de

petits poissons de toute espèce, plus nombreux que les oiseaux dans

l'air, plus agiles aussi, mais aucun gibier aquatique, digne d'un coup

de fusil, ne s'était encore offert à nos regards.

En ce moment, je vis l'arme du capitaine, vivement épaulée, suivre

entre les buissons un objet mobile. Le coup partit, j'entendis un

faible sifflement, et un animal retomba foudroyé à quelques pas.

C'était une magnifique loutre de mer, une enhydre, le seul quadrupède

qui soit exclusivement marin. Cette loutre, longue d'un mètre cinquante

centimètres, devait avoir un très grand prix. Sa peau, d'un brun marron

en dessus, et argentée en dessous, faisait une de ces admirables

fourrures si recherchées sur les marchés russes et chinois ; la finesse

et le lustre de son poil lui assuraient une valeur minimum de deux

mille francs. J'admirai fort ce curieux mammifère à la tête arrondie et

ornée d'oreilles courtes, aux yeux ronds, aux moustaches blanches et

semblables à celles du chat, aux pieds palmés et unguiculés, à la queue

touffue. Ce précieux carnassier, chassé et traqué par les pêcheurs,

devient extrêmement rare, et il s'est principalement réfugié dans les

portions boréales du Pacifique, où vraisemblablement son espèce ne

tardera pas à s'éteindre.

Le compagnon du capitaine Nemo vint prendre la bête, la chargea sur son

épaule, et l'on se remit en route.

Pendant une heure, une plaine de sable se déroula devant nos pas. Elle

remontait souvent à moins de deux mètres de la surface des eaux. Je

voyais alors notre image, nettement reflétée, se dessiner en sens

inverse, et, au-dessus de nous, apparaissait une troupe identique,

reproduisant nos mouvements et nos gestes, de tout point semblable, en

un mot, à cela près qu'elle marchait la tête en bas et les pieds en

l'air.

Autre effet à noter. C'était le passage de nuages épais qui se

formaient et s'évanouissaient rapidement ; mais en réfléchissant, je

compris que ces prétendus nuages n'étaient dus qu'à l'épaisseur

variable des longues lames de fond, et j'apercevais même les « moutons

» écumeux que leur crête brisée multipliait sur les eaux. Il n'était

pas jusqu'à l'ombre des grands oiseaux qui passaient sur nos têtes,

dont je ne surprisse le rapide effleurement à la surface de la mer.

En cette occasion, je fus témoin de l'un des plus beaux coups de fusil

qui ait jamais fait tressaillir les fibres d'un chasseur. Un grand

oiseau, à large envergure, très nettement visible, s'approchait en

planant. Le compagnon du capitaine Nemo le mit en joue et le tira,

lorsqu'il fut à quelques mètres seulement au-dessus des flots. L'animal

tomba foudroyé, et sa chute l'entraîna jusqu'à la portée de l'adroit

chasseur qui s'en empara. C'était un albatros de la plus belle espèce,

admirable spécimen des oiseaux pélagiens.

Notre marche n'avait pas été interrompue par cet incident. Pendant deux

heures, nous suivîmes tantôt des plaines sableuses, tantôt des prairies

de varechs, fort pénibles à traverser. Franchement, je n'en pouvais

plus, quand j'aperçus une vague lueur qui rompait, à un demi mille,

l'obscurité des eaux. C'était le fanal du _Nautilus_. Avant vingt

minutes, nous devions être à bord, et là, je respirerais à l'aise, car

il me semblait que mon réservoir ne fournissait plus qu'un air très

pauvre en oxygène. Mais je comptais sans une rencontre qui retarda

quelque peu notre arrivée.

J'étais resté d'une vingtaine de pas en arrière, lorsque je vis le

capitaine Nemo revenir brusquement vers moi. De sa main vigoureuse, il

me courba à terre, tandis que son compagnon en faisait autant de

Conseil. Tout d'abord, je ne sus trop que penser de cette brusque

attaque, mais je me rassurai en observant que le capitaine se couchait

près de moi et demeurait immobile.

J'étais donc étendu sur le sol, et précisément à l'abri d'un buisson de

varechs, quand, relevant la tête, j'aperçus d'énormes masses passer

bruyamment en jetant des lueurs phosphorescentes.

Mon sang se glaça dans mes veines ! J'avais reconnu les formidables

squales qui nous menaçaient. C'était un couple de tintoréas, requins

terribles, à la queue énorme, au regard terne et vitreux, qui

distillent une matière phosphorescente par des trous percés autour de

leur museau. Monstrueuses mouches à feu, qui broient un homme tout

entier dans leurs mâchoires de fer ! Je ne sais si Conseil s'occupait à

les classer, mais pour mon compte, j'observais leur ventre argenté,

leur gueule formidable, hérissée de dents, à un point de vue peu

scientifique, et plutôt en victime qu'en naturaliste.

Très heureusement, ces voraces animaux y voient mal. Ils passèrent sans

nous apercevoir, nous effleurant de leurs nageoires brunâtres, et nous

échappâmes, comme par miracle, à ce danger plus grand, à coup sûr, que

la rencontre d'un tigre en pleine forêt.

Une demi-heure après, guidés par la traînée électrique, nous

atteignions le _Nautilus_. La porte extérieure était restée ouverte, et

le capitaine Nemo la referma, dès que nous fûmes rentrés dans la

première cellule. Puis, il pressa un bouton. J'entendis manoeuvrer les

pompes au dedans du navire, je sentis l'eau baisser autour de moi et,

en quelques instants, la cellule fut entièrement vidée. La porte

intérieure s'ouvrit alors, et nous passâmes dans le vestiaire.

Là, nos habits de scaphandre furent retirés, non sans peine, et, très

harassé, tombant d'inanition et de sommeil, je regagnai ma chambre,

tout émerveillé de cette surprenante excursion au fond des mers.

XVIII

QUATRE MILLE LIEUES SOUS LE PACIFIQUE

Le lendemain matin, 18 novembre, j'étais parfaitement remis de mes

fatigues de la veille, et je montai sur la plate-forme, au moment ou le

second du _Nautilus_ prononçait sa phrase quotidienne. Il me vint alors

à l'esprit qu'elle se rapportait à l'état de la mer, ou plutôt qu'elle

signifiait : « Nous n'avons rien en vue. »

Et en effet, l'Océan était désert. Pas une voile à l'horizon. Les

hauteurs de l'île Crespo avaient disparu pendant la nuit. La mer,

absorbant les couleurs du prisme, à l'exception des rayons bleus,

réfléchissait ceux-ci dans toutes les directions et revêtait une

admirable teinte d'indigo. Une moire, à larges raies, se dessinait

régulièrement sur les flots onduleux.

J'admirais ce magnifique aspect de l'Océan, quand le capitaine Nemo

apparut. Il ne sembla pas s'apercevoir de ma présence, et commença une

série d'observations astronomiques. Puis, son opération terminée, il

alla s'accouder sur la cage du fanal, et ses regards se perdirent à la

surface de l'Océan.

Cependant, une vingtaine de matelots du _Nautilus_, tous gens vigoureux

et bien constitues, étaient montés sur la plate-forme. Ils venaient

retirer les filets qui avaient été mis à la traîne pendant la nuit. Ces

marins appartenaient évidemment à des nations différentes, bien que le

type européen fût indiqué chez tous. Je reconnus, à ne pas me tromper,

des Irlandais, des Français, quelques Slaves, un Grec ou un Candiote.

Du reste, ces hommes étaient sobres de paroles, et n'employaient entre

eux que ce bizarre idiome dont je ne pouvais pas même soupçonner

l'origine. Aussi, je dus renoncer à les interroger.

Vingt mille Lieues Sous Les Mers — Complete · 第 10 / 36 段