gagnant, je m'étendis sur ma couche de zostère, et je m'endormis
profondément, pendant que le _Nautilus_ se glissait à travers le rapide
courant du Fleuve Noir.
XV
UNE INVITATION PAR LETTRE
Le lendemain, 9 novembre, je ne me réveillai qu'après un long sommeil
de douze heures. Conseil vint, suivant son habitude, savoir « comment
monsieur avait passé la nuit », et lui offrir ses services. Il avait
laissé son ami le Canadien dormant comme un homme qui n'aurait fait que
cela toute sa vie.
Je laissai le brave garçon babiller à sa fantaisie, sans trop lui
répondre. J'étais préoccupé de l'absence du capitaine Nemo pendant
notre séance de la veille, et j'espérais le revoir aujourd'hui.
Bientôt j'eus revêtu mes vêtements de byssus. Leur nature provoqua plus
d'une fois les réflexions de Conseil. Je lui appris qu'ils étaient
fabriqués avec les filaments lustrés et soyeux qui rattachent aux
rochers les « jambonneaux », sortes de coquilles très abondantes sur
les rivages de la Méditerranée. Autrefois, on en faisait de belles
étoffes, des bas, des gants, car ils étaient à la fois très moelleux et
très chauds. L'équipage du _Nautilus_ pouvait donc se vêtir à bon
compte, sans rien demander ni aux cotonniers, ni aux moutons, ni aux
vers à soie de la terre.
Lorsque je fus habillé, je me rendis au grand salon. Il était désert.
Je me plongeai dans l'étude de ces trésors de conchyliologie, entassés
sous les vitrines. Je fouillai aussi de vastes herbiers, emplis des
plantes marines les plus rares, et qui, quoique desséchées,
conservaient leurs admirables couleurs. Parmi ces précieuses
hydrophytes, je remarquai des cladostèphes verticillées, des
padines-paon, des caulerpes à feuilles de vigne, des callithamnes
granifères, de délicates céramies à teintes écarlates, des agares
disposées en éventails, des acétabules, semblables à des chapeaux de
champignons très déprimés, et qui furent longtemps classées parmi les
zoophytes, enfin toute une série de varechs.
La journée entière se passa, sans que je fusse honoré de la visite du
capitaine Nemo. Les panneaux du salon ne s'ouvrirent pas. Peut-être ne
voulait-on pas nous blaser sur ces belles choses.
La direction du _Nautilus_ se maintint à l'est-nord-est, sa vitesse à
douze milles, sa profondeur entre cinquante et soixante mètres.
Le lendemain, 10 novembre, même abandon, même solitude. Je ne vis
personne de l'équipage. Ned et Conseil passèrent la plus grande partie
de la journée avec moi. Ils s'étonnèrent de l'inexplicable absence du
capitaine. Cet homme singulier était-il malade ? Voulait-il modifier
ses projets à notre égard ?
Après tout, suivant la remarque de Conseil, nous jouissions d'une
entière liberté, nous étions délicatement et abondamment nourris. Notre
hôte se tenait dans les termes de son traité. Nous ne pouvions nous
plaindre, et d'ailleurs, la singularité même de notre destinée nous
réservait de si belles compensations, que nous n'avions pas encore le
droit de l'accuser.
Ce jour-là, je commençai le journal de ces aventures, ce qui m'a permis
de les raconter avec la plus scrupuleuse exactitude, et, détail
curieux, je l'écrivis sur un papier fabriqué avec la zostère marine.
Le 11 novembre, de grand matin, l'air frais répandu à l'intérieur du
_Nautilus_ m'apprit que nous étions revenus à la surface de l'Océan,
afin de renouveler les provisions d'oxygène. Je me dirigeai vers
l'escalier central, et je montai sur la plate-forme.
Il était six heures. Je trouvai le temps couvert, la mer grise, mais
calme. A peine de houle. Le capitaine Nemo, que j'espérais rencontrer
là, viendrait-il ? Je n'aperçus que le timonier, emprisonné dans sa
cage de verre. Assis sur la saillie produite par la coque du canot,
j'aspirai avec délices les émanations salines.
Peu à peu, la brume se dissipa sous l'action des rayons solaires.
L'astre radieux débordait de l'horizon oriental. La mer s'enflamma sous
son regard comme une traînée de poudre. Les nuages, éparpillés dans les
hauteurs, se colorèrent de tons vifs admirablement nuancés, et de
nombreuses « langues de chat » annoncèrent du vent pour toute la
journée.
Mais que faisait le vent à ce _Nautilus_ que les tempêtes ne pouvaient
effrayer !
J'admirai donc ce joyeux lever de soleil, si gai, si vivifiant, lorsque
j'entendis quelqu'un monter vers la plate-forme.
Je me préparais à saluer le capitaine Nemo, mais ce fut son second -
que j'avais déjà vu pendant la première visite du capitaine - qui
apparut. Il s'avança sur la plate-forme, et ne sembla pas s'apercevoir
de ma présence. Sa puissante lunette aux yeux, il scruta tous les
points de l'horizon avec une attention extrême. Puis, cet examen fait,
il s'approcha du panneau, et prononça une phrase dont voici exactement
les termes. Je l'ai retenue, car, chaque matin, elle se reproduisit
dans des conditions identiques. Elle était ainsi conçue :
« Nautron respoc lorni virch. »
Ce qu'elle signifiait, je ne saurais le dire.
Ces mots prononcés, le second redescendit. Je pensai que le _Nautilus_
allait reprendre sa navigation sous-marine. Je regagnai donc le
panneau, et par les coursives je revins à ma chambre.
Cinq jours s'écoulèrent ainsi, sans que la situation se modifiât.
Chaque matin, je montais sur la plate-forme. La même phrase était
prononcée par le même individu. Le capitaine Nemo ne paraissait pas.
J'avais pris mon parti de ne plus le voir, quand, le 16 novembre,
rentré dans ma chambre avec Ned et Conseil, je trouvai sur la table un
billet à mon adresse.
Je l'ouvris d'une main impatiente. Il était écrit d'une écriture
franche et nette, mais un peu gothique et qui rappelait les types
allemands.
Ce billet était libellé en ces termes :
_Monsieur le professeur Aronnax, à bord du_ Nautilus.
_16 novembre 1867._
_Le capitaine Nemo invite monsieur le professeur Aronnax à
une partie de chasse qui aura lieu demain matin dans ses
forêts de l'île Crespo. Il espère que rien n'empêchera
monsieur le professeur d'y assister, et il verra avec plaisir
que ses compagnons se joignent à lui._
_Le commandant du_ Nautilus,
_Capitaine NEMO._ »
« Une chasse ! s'écria Ned.
-- Et dans ses forêts de l'île Crespo ! ajouta Conseil.
-- Mais il va donc à terre, ce particulier-là ? reprit Ned Land.
-- Cela me paraît clairement indiqué, dis-je en relisant la lettre.
-- Eh bien ! il faut accepter, répliqua le Canadien. Une fois sur la
terre ferme, nous aviserons à prendre un parti. D'ailleurs, je ne serai
pas fâché de manger quelques morceaux de venaison fraîche. »
Sans chercher à concilier ce qu'il y avait de contradictoire entre
l'horreur manifeste du capitaine Nemo pour les continents et les îles,
et son invitation de chasser en forêt, je me contentai de répondre :
« Voyons d'abord ce que c'est que l'île Crespo. »
Je consultai le planisphère, et, par 32°40' de latitude nord et 167°50'
de longitude ouest, je trouvai un îlot qui fut reconnu en 1801 par le
capitaine Crespo, et que les anciennes cartes espagnoles nommaient
Rocca de la Plata, c'est-à-dire « Roche d'Argent ». Nous étions donc à
dix-huit cents milles environ de notre point de départ, et la direction
un peu modifiée du _Nautilus_ le ramenait vers le sud-est.
Je montrai à mes compagnons ce petit roc perdu au milieu du Pacifique
nord.
« Si le capitaine Nemo va quelquefois à terre, leur dis-je, il choisit
du moins des îles absolument désertes ! »
Ned Land hocha la tête sans répondre, puis Conseil et lui me
quittèrent. Après un souper qui me fut servi par le stewart muet et
impassible, je m'endormis, non sans quelque préoccupation.
Le lendemain, 17 novembre, à mon réveil, je sentis que le _Nautilus_
était absolument immobile. Je m'habillai lestement, et j'entrai dans le
grand salon.
Le capitaine Nemo était là. Il m'attendait, se leva, salua, et me
demanda s'il me convenait de l'accompagner.
Comme il ne fit aucune allusion à son absence pendant ces huit jours,
je m'abstins de lui en parler, et je répondis simplement que mes
compagnons et moi nous étions prêts à le suivre.
« Seulement, monsieur, ajoutai-je, je me permettrai de vous adresser
une question.
-- Adressez, monsieur Aronnax, et, si je puis y répondre, j'y répondrai.
-- Eh bien, capitaine, comment se fait-il que vous, qui avez rompu
toute relation avec la terre, vous possédiez des forêts dans l'île
Crespo ?
-- Monsieur le professeur, me répondit le capitaine, les forêts que je
possède ne demandent au soleil ni sa lumière ni sa chaleur. Ni les
lions, ni les tigres, ni les panthères, ni aucun quadrupède ne les
fréquentent. Elles ne sont connues que de moi seul. Elles ne poussent
que pour moi seul. Ce ne sont point des forêts terrestres, mais bien
des forêts sous-marines.
-- Des forêts sous-marines ! m'écriai-je.
-- Oui, monsieur le professeur.
-- Et vous m'offrez de m'y conduire ?
-- Précisément.
-- A pied ?
-- Et même à pied sec.
-- En chassant ?
-- En chassant.
-- Le fusil à la main ?
-- Le fusil à la main. »
Je regardai le commandant du _Nautilus_ d'un air qui n'avait rien de
flatteur pour sa personne.
« Décidément, il a le cerveau malade, pensai-je. Il a eu un accès qui a
dure huit jours, et même qui dure encore. C'est dommage ! Je l'aimais
mieux étrange que fou ! »
Cette pensée se lisait clairement sur mon visage, mais le capitaine
Nemo se contenta de m'inviter à le suivre, et je le suivis en homme
résigné à tout.
Nous arrivâmes dans la salle à manger, où le déjeuner se trouvait servi.
« Monsieur Aronnax, me dit le capitaine, je vous prierai de partager
mon déjeuner sans façon. Nous causerons en mangeant. Mais, si je vous
ai promis une promenade en forêt, je ne me suis point engagé à vous y
faire rencontrer un restaurant. Déjeunez donc en homme qui ne dînera
probablement que fort tard. »
Je fis honneur au repas. Il se composait de divers poissons et de
tranches d'holoturies, excellents zoophytes, relevés d'algues très
apéritives, telles que la _Porphyria laciniata_ et la _Laurentia
primafetida_. La boisson se composait d'eau limpide à laquelle, à
l'exemple du capitaine, j'ajoutai quelques gouttes d'une liqueur
fermentée, extraite, suivant la mode kamchatkienne, de l'algue connue
sous le nom de « Rhodoménie palmée ».
Le capitaine Nemo mangea, d'abord, sans prononcer une seule parole.
Puis, il me dit :
« Monsieur le professeur, quand je vous ai proposé de venir chasser
dans mes forêts de Crespo, vous m'avez cru en contradiction avec
moi-même. Quand je vous ai appris qu'il s'agissait de forêts
sous-marines, vous m'avez cru fou. Monsieur le professeur, il ne faut
jamais juger les hommes à la légère.
-- Mais, capitaine, croyez que...
-- Veuillez m'écouter, et vous verrez si vous devez m'accuser de folie
ou de contradiction.
-- Je vous écoute.
-- Monsieur le professeur, vous le savez aussi bien que moi, l'homme
peut vivre sous l'eau à la condition d'emporter avec lui sa provision
d'air respirable. Dans les travaux sous-marins, l'ouvrier, revêtu d'un
vêtement imperméable et la tête emprisonnée dans une capsule de métal,
reçoit l'air de l'extérieur au moyen de pompes foulantes et de
régulateurs d'écoulement.
-- C'est l'appareil des scaphandres, dis-je.
-- En effet, mais dans ces conditions, l'homme n'est pas libre. Il est
rattache à la pompe qui lui envoie l'air par un tuyau de caoutchouc,
véritable chaîne qui le rive à la terre, et si nous devions être ainsi
retenus au _Nautilus_, nous ne pourrions aller loin.
-- Et le moyen d'être libre ? demandai-je.
-- C'est d'employer l'appareil Rouquayrol-Denayrouze, imaginé par deux
de vos compatriotes, mais que j'ai perfectionné pour mon usage, et qui
vous permettra de vous risquer dans ces nouvelles conditions
physiologiques, sans que vos organes en souffrent aucunement. Il se
compose d'un réservoir en tôle épaisse, dans lequel j'emmagasine l'air
sous une pression de cinquante atmosphères. Ce réservoir se fixe sur le
dos au moyen de bretelles, comme un sac de soldat. Sa partie supérieure
forme une boîte d'où l'air, maintenu par un mécanisme à soufflet, ne
peut s'échapper qu'à sa tension normale. Dans l'appareil Rouquayrol,
tel qu'il est employé, deux tuyaux en caoutchouc, partant de cette
boîte, viennent aboutir à une sorte de pavillon qui emprisonne le nez
et la bouche de l'opérateur ; l'un sert à l'introduction de l'air
inspiré, l'autre à l'issue de l'air expiré, et la langue ferme celui-ci
ou celui-là, suivant les besoins de la respiration. Mais, moi qui
affronte des pressions considérables au fond des mers, j'ai dû enfermer
ma tête, comme celle des scaphandres, dans une sphère de cuivre, et
c'est à cette sphère qu'aboutissent les deux tuyaux inspirateurs et
expirateurs.
-- Parfaitement, capitaine Nemo, mais l'air que vous emportez doit
s'user vite, et dès qu'il ne contient plus que quinze pour cent
d'oxygène, il devient irrespirable.
Sans doute, mais je vous l'ai dit, monsieur Aronnax, les pompes du
_Nautilus_ me permettent de l'emmagasiner sous une pression
considérable, et, dans ces conditions, le réservoir de l'appareil peut
fournir de l'air respirable pendant neuf ou dix heures.
-- Je n'ai plus d'objection à faire, répondis-je. Je vous demanderai
seulement, capitaine, comment vous pouvez éclairer votre route au fond
de l'Océan ?
-- Avec l'appareil Ruhmkorff, monsieur Aronnax. Si le premier se porte
sur le dos, le second s'attache à la ceinture. Il se compose d'une pile
de Bunzen que je mets en activité, non avec du bichromate de potasse,
mais avec du sodium. Une bobine d'induction recueille l'électricité
produite, et la dirige vers une lanterne d'une disposition
particulière. Dans cette lanterne se trouve un serpentin de verre qui
contient seulement un résidu de gaz carbonique. Quand l'appareil
fonctionne, ce gaz devient lumineux, en donnant une lumière blanchâtre
et continue. Ainsi pourvu, je respire et je vois.
-- Capitaine Nemo, à toutes mes objections vous faites de si écrasantes
réponses que je n'ose plus douter. Cependant, si je suis bien forcé
d'admettre les appareils Rouquayrol et Ruhmkorff, je demande à faire
des réserves pour le fusil dont vous voulez m'armer.
-- Mais ce n'est point un fusil à poudre, répondit le capitaine.
-- C'est donc un fusil à vent ?
-- Sans doute. Comment voulez-vous que je fabrique de la poudre à mon
bord, n'ayant ni salpêtre, ni soufre ni charbon ?
-- D'ailleurs, dis-je, pour tirer sous l'eau, dans un milieu huit cent
cinquante-cinq fois plus dense que l'air il faudrait vaincre une
résistance considérable.
-- Ce ne serait pas une raison. Il existe certains canons,
perfectionnés après Fulton par les Anglais Philippe Coles et Burley,
par le Français Furcy, par l'Italien Landi, qui sont munis d'un système
particulier de fermeture, et qui peuvent tirer dans ces conditions.
Mais je vous le répète, n'ayant pas de poudre, je l'ai remplacée par de
l'air à haute pression, que les pompes du _Nautilus_ me fournissent
abondamment.
-- Mais cet air doit rapidement s'user.
-- Eh bien, n'ai-je pas mon réservoir Rouquayrol, qui peut, au besoin,
m'en fournir. Il suffit pour cela d'un robinet _ad hoc_. D'ailleurs,
monsieur Aronnax, vous verrez par vous-même que, pendant ces chasses
sous-marines, on ne fait pas grande dépense d'air ni de balles.
-- Cependant, il me semble que dans cette demi-obscurité, et au milieu
de ce liquide très dense par rapport à l'atmosphère, les coups ne
peuvent porter loin et sont difficilement mortels ?
-- Monsieur, avec ce fusil tous les coups sont mortels, au contraire,
et dès qu'un animal est touché, si légèrement que ce soit, il tombe
foudroyé.
-- Pourquoi ?
-- Parce que ce ne sont pas des balles ordinaires que ce fusil lance,
mais de petites capsules de verre - inventées par le chimiste
autrichien Leniebroek - et dont j'ai un approvisionnement considérable.
Ces capsules de verre, recouvertes d'une armature d'acier, et alourdies
par un culot de plomb, sont de véritables petites bouteilles de Leyde,
dans lesquelles l'électricité est forcée à une très haute tension. Au
plus léger choc, elles se déchargent, et l'animal, si puissant qu'il
soit, tombe mort. J'ajouterai que ces capsules ne sont pas plus grosses
que du numéro quatre, et que la charge d'un fusil ordinaire pourrait en
contenir dix.
-- Je ne discute plus, répondis-je en me levant de table, et je n'ai
plus qu'à prendre mon fusil. D'ailleurs, où vous irez, j'irai. »
Le capitaine Nemo me conduisit vers l'arrière du _Nautilus_, et, en
passant devant la cabine de Ned et de Conseil, j'appelai mes deux
compagnons qui nous suivirent aussitôt.
Puis, nous arrivâmes à une cellule située en abord près de la chambre
des machines, et dans laquelle nous devions revêtir nos vêtements de
promenade.
XVI
PROMENADE EN PLAINE
Cette cellule était, à proprement parler, l'arsenal et le vestiaire du
_Nautilus_. Une douzaine d'appareils de scaphandres, suspendus à la
paroi, attendaient les promeneurs.
Ned Land, en les voyant, manifesta une répugnance évidente à s'en
revêtir.
« Mais, mon brave Ned, lui dis-je, les forêts de l'île de Crespo ne
sont que des forêts sous-marines !
-- Bon ! fit le harponneur désappointé, qui voyait s'évanouir ses rêves
de viande fraîche. Et vous, monsieur Aronnax, vous allez vous
introduire dans ces habits-là ?
-- Il le faut bien, maître Ned.
-- Libre à vous, monsieur, répondit le harponneur, haussant les
épaules, mais quant à moi, à moins qu'on ne m'y force, je n'entrerai
jamais là-dedans.
-- On ne vous forcera pas, maître Ned, dit le capitaine Nemo.
-- Et Conseil va se risquer ? demanda Ned.
-- Je suis monsieur partout où va monsieur », répondit Conseil.
Sur un appel du capitaine, deux hommes de l'équipage vinrent nous aider
à revêtir ces lourds vêtements imperméables, faits en caoutchouc sans
couture, et préparés de manière à supporter des pressions
considérables. On eût dit une armure à la fois souple et résistante.
Ces vêtements formaient pantalon et veste. Le pantalon se terminait par
d'épaisses chaussures, garnies de lourdes semelles de plomb. Le tissu
de la veste était maintenu par des lamelles de cuivre qui cuirassaient
la poitrine, la défendaient contre la poussée des eaux, et laissaient
les poumons fonctionner librement ; ses manches finissaient en forme de
gants assouplis, qui ne contrariaient aucunement les mouvements de la
main.
Il y avait loin, on le voit, de ces scaphandres perfectionnés aux
vêtements informes, tels que les cuirasses de liège, les soubrevestes,
les habits de mer, les coffres, etc., qui furent inventés et prônés
dans le XVIIIe siècle.
Le capitaine Nemo, un de ses compagnons - sorte d'Hercule, qui devait
être d'une force prodigieuse - , Conseil et moi, nous eûmes bientôt
revêtu ces habits de scaphandres. Il ne s'agissait plus que d'emboîter
notre tête dans sa sphère métallique. Mais, avant de procéder à cette
opération, je demandai au capitaine la permission d'examiner les fusils
qui nous étaient destinés.
L'un des hommes du _Nautilus_ me présenta un fusil simple dont la
crosse, faite en tôle d'acier et creuse à l'intérieur, était d'assez
grande dimension. Elle servait de réservoir à l'air comprimé, qu'une
soupape, manoeuvrée par une gâchette, laissait échapper dans le tube de
métal. Une boîte à projectiles, évidée dans l'épaisseur de la crosse,
renfermait une vingtaine de balles électriques, qui, au moyen d'un
ressort, se plaçaient automatiquement dans le canon du fusil. Dès qu'un
coup était tiré, l'autre était prêt à partir.
« Capitaine Nemo, dis-je, cette arme est parfaite et d'un maniement
facile. Je ne demande plus qu'à l'essayer. Mais comment allons-nous
gagner le fond de la mer ?
-- En ce moment, monsieur le professeur, le _Nautilus_ est échoué par
dix mètres d'eau, et nous n'avons plus qu'à partir.
-- Mais comment sortirons-nous ?
-- Vous l'allez voir. »
Le capitaine Nemo introduisit sa tête dans la calotte sphérique.
Conseil et moi, nous en fîmes autant, non sans avoir entendu le
Canadien nous lancer un « bonne chasse » ironique. Le haut de notre
vêtement était terminé par un collet de cuivre taraudé, sur lequel se
vissait ce casque de métal. Trois trous, protégés par des verres épais,
permettaient de voir suivant toutes les directions, rien qu'en tournant
la tête à l'intérieur de cette sphère. Dès qu'elle fut en place, les
appareils Rouquayrol, placés sur notre dos, commencèrent à fonctionner,
et, pour mon compte, je respirai à l'aise.
La lampe Ruhmkorff suspendue à ma ceinture, le fusil à la main, j'étais
prêt à partir. Mais, pour être franc, emprisonné dans ces lourds
vêtements et cloué au tillac par mes semelles de plomb, il m'eût été
impossible de faire un pas.
Mais ce cas était prévu, car je sentis que l'on me poussait dans une
petite chambre contiguë au vestiaire. Mes compagnons, également
remorqués, me suivaient. J'entendis une porte, munie d'obturateurs, se
refermer sur nous, et une profonde obscurité nous enveloppa.
Après quelques minutes, un vif sifflement parvint à mon oreille. Je
sentis une certaine impression de froid monter de mes pieds à ma
poitrine. Évidemment, de l'intérieur du bateau on avait, par un
robinet, donné entrée à l'eau extérieure qui nous envahissait, et dont
cette chambre fut bientôt remplie. Une seconde porte, percée dans le
flanc du _Nautilus_, s'ouvrit alors. Un demi-jour nous éclaira. Un
instant après, nos pieds foulaient le fond de la mer.
Et maintenant, comment pourrais-je retracer les impressions que m'a
laissées cette promenade sous les eaux ? Les mots sont impuissants à
raconter de telles merveilles ! Quand le pinceau lui-même est inhabile
à rendre les effets particuliers à l'élément liquide, comment la plume
saurait-elle les reproduire ?
Le capitaine Nemo marchait en avant, et son compagnon nous suivait à
quelques pas en arrière. Conseil et moi, nous restions l'un près de
l'autre, comme si un échange de paroles eût été possible à travers nos
carapaces métalliques. Je ne sentais déjà plus la lourdeur de mes
vêtements, de mes chaussures, de mon réservoir d'air, ni le poids de
cette épaisse sphère, au milieu de laquelle ma tête ballottait comme
une amande dans sa coquille. Tous ces objets, plongés dans l'eau,
perdaient une partie de leur poids égale à celui du liquide déplacé, et
je me trouvais très bien de cette loi physique reconnue par Archimède.
Je n'étais plus une masse inerte, et j'avais une liberté de mouvement
relativement grande.
La lumière, qui éclairait le sol jusqu'à trente pieds au-dessous de la
surface de l'Océan, m'étonna par sa puissance. Les rayons solaires
traversaient aisément cette masse aqueuse et en dissipaient la
coloration. Je distinguais nettement les objets à une distance de cent
mètres. Au-delà, les fonds se nuançaient des fines dégradations de
l'outremer, puis ils bleuissaient dans les lointains, et s'effaçaient
au milieu d'une vague obscurité. Véritablement, cette eau qui
m'entourait n'était qu'une sorte d'air, plus dense que l'atmosphère
terrestre, mais presque aussi diaphane. Au-dessus de moi, j'apercevais
la calme surface de la mer.
Nous marchions sur un sable fin, uni, non ridé comme celui des plages
qui conserve l'empreinte de la houle. Ce tapis éblouissant, véritable
réflecteur, repoussait les rayons du soleil avec une surprenante
intensité. De là, cette immense réverbération qui pénétrait toutes les
molécules liquides. Serai-je cru si j'affirme, qu'à cette profondeur de
trente pieds, j'y voyais comme en plein jour ?
Pendant un quart d'heure, je foulai ce sable ardent, semé d'une
impalpable poussière de coquillages. La coque du _Nautilus_, dessinée
comme un long écueil, disparaissait peu à peu, mais son fanal, lorsque
la nuit se serait faite au milieu des eaux, devait faciliter notre
retour à bord, en projetant ses rayons avec une netteté parfaite. Effet
difficile à comprendre pour qui n'a vu que sur terre ces nappes
blanchâtres si vivement accusées. Là, la poussière dont l'air est
saturé leur donne l'apparence d'un brouillard lumineux ; mais sur mer,
comme sous mer, ces traits électriques se transmettent avec une
incomparable pureté.