Padoue.--Devant la maison de Baptista.
_Entrent_ TRANIO et HORTENSIO.
TRANIO.--Est-il possible, ami Licio, que la jeune Bianca en aime un
autre que Lucentio? Je vous dis, moi, monsieur, qu'elle me donne les
plus belles espérances.
HORTENSIO.--Monsieur, pour vous prouver la vérité de ce que j'avance,
tenez-vous à l'écart, et observez la manière dont il lui donne sa leçon.
(Ils se tiennent de côté pour observer Bianca.)
(Entrent Bianca et Lucentio.)
LUCENTIO.--Eh bien! mademoiselle, profitez-vous de vos lectures?
BIANCA.--De quelles lectures parlez-vous, mon maître? Répondez-moi
d'abord à cela.
LUCENTIO.--Je lis ce que je professe, l'art d'aimer.
BIANCA.--Et puissiez-vous, monsieur, devenir maître dans votre art.
LUCENTIO.--Oh! je le serai, chère Bianca, tant que vous serez la
maîtresse de mon coeur.
(Ils se retirent.)
HORTENSIO.--C'est aller vite en amour, vraiment!--Eh bien! à présent,
qu'en dites-vous, je vous prie, vous qui osiez jurer que votre maîtresse
Bianca n'aimait personne au monde aussi tendrement que Lucentio?
TRANIO.--O maudit amour! ô sexe inconstant!--Je vous déclare, Licio, que
cela me confond d'étonnement.
HORTENSIO.--Ne vous y méprenez pas plus longtemps; je ne suis point
Licio, ni un musicien, comme je parais l'être, mais un homme qui
dédaigne de vivre davantage sous ce déguisement, pour l'amour d'une
créature qui abandonne un gentilhomme, et fait un dieu d'un tel manant:
apprenez, monsieur, que je m'appelle Hortensio.
TRANIO.--Seigneur Hortensio, j'ai souvent ouï parler de votre affection
extrême pour Bianca; et, puisque mes yeux sont témoins de sa légèreté,
je veux, avec vous, si ce parti vous plaît, abjurer Bianca et mon amour
pour jamais.
HORTENSIO.--Voyez comme ils se baisent et se caressent!--Seigneur
Lucentio, voici ma main, et je fais le serment irrévocable de ne plus
lui faire ma cour, mais de renoncer à elle comme à un objet indigne des
égards que je lui ai follement prodigués jusqu'ici.
TRANIO.--Et moi, je fais ici le même serment bien sincère de ne jamais
l'épouser, quand elle m'en prierait: honte sur elle! Voyez avec quelle
indécence elle lui fait des avances!
HORTENSIO.--Je voudrais que tout le monde, hors ce pédant, eût pour
jamais renoncé à elle! Pour moi, afin de tenir inviolablement mon
serment, je veux être marié à une riche veuve avant qu'il se passe trois
jours. Cette veuve m'a longtemps aimé, tandis que j'aimais, moi, cette
femme ingrate et dédaigneuse; et, dans ce dessein, je prends congé de
vous. Adieu donc, seigneur Lucentio.--Ce sera la tendresse, et non pas
la beauté des femmes qui désormais gagnera mon amour.--Adieu, je vous
quitte dans la ferme résolution que j'ai fait serment d'exécuter.
(Hortensio sort.)
(Lucentio et Bianca s'avancent.)
TRANIO.--Bianca, que le ciel vous donne toutes les bénédictions qui
peuvent rendre un amant heureux! Je vous ai surprise endormie, belle
maîtresse, et j'ai juré avec Hortensio de renoncer à vous.
BIANCA.--Tranio, vous plaisantez; mais est-il vrai que vous ayez tous
deux renoncé à moi?
TRANIO.--Oui, mademoiselle.
LUCENTIO.--Nous sommes donc débarrassés de Licio?
TRANIO.--Sur ma foi, il va trouver à présent une belle veuve, qui sera
courtisée et épousée au bout d'un jour.
BIANCA.--Grand bien lui fasse.
TRANIO.--Oui, oui, et il l'apprivoisera.
BIANCA.--C'est ainsi qu'il s'est exprimé, Tranio?
TRANIO.--D'honneur, il est allé à l'école où l'on apprivoise.
BIANCA.--Quelle est cette école? En existe-t-il vraiment une?
TRANIO.--Oui, mademoiselle, elle existe, et c'est Petruchio qui en est
le maître; c'est lui qui enseigne je ne sais combien de douzaines de
tours pour réduire une méchante femme et charmer sa langue querelleuse.
(Biondello accourt.)
BIONDELLO.--Oh! mon maître, j'ai tant veillé que je suis las comme un
chien; mais à la fin j'ai découvert un vieux messager qui descend la
colline, et qui nous servira dans nos vues.
TRANIO.--Qui est-ce, Biondello?
BIONDELLO.--Mon maître, c'est un marchand, ou un pédant, je ne sais
lequel, mais grave dans son maintien: il a toute la démarche et la
contenance d'un père.
LUCENTIO.--Et que ferons-nous de lui, Tranio?
TRANIO.--S'il veut se laisser persuader, et croire ce que je lui dirai,
je l'engagerai à paraître sous le personnage de Vincentio, et à se
porter pour caution auprès de Baptista Minola, comme s'il était le
véritable Vincentio. Faites rentrer votre amante, et laissez-moi seul.
(Lucentio et Bianca sortent.)
(Entre un pédant.)
LE PÉDANT.--Dieu vous garde, monsieur.
TRANIO.--Et vous aussi, monsieur; vous êtes le bienvenu. Voyagez-vous
loin, ou êtes-vous au terme de votre route?
LE PÉDANT.--Au terme, monsieur, dans une semaine ou deux au plus; mais,
après ce temps, je vais plus loin; jusqu'à Rome, et de là à Tripoli, si
Dieu me prête vie.
TRANIO.--De quel pays êtes-vous, je vous prie?
LE PÉDANT.--De Mantoue.
TRANIO.--De Mantoue, monsieur? ô ciel! A Dieu ne plaise! et vous venez à
Padoue, sans prendre souci de votre vie?
LE PÉDANT.--Ma vie, monsieur? Comment, je vous prie? car cela est
sérieux.
TRANIO.--Il y a la mort pour tout habitant de Mantoue qui vient à
Padoue: est-ce que vous n'en savez pas la cause? Vos vaisseaux sont
arrêtés à Venise, et le duc, pour une querelle particulière élevée entre
lui et votre duc, a fait publier et proclamer cette peine partout. C'est
une chose surprenante; mais si vous étiez arrivé un moment plus tôt,
vous l'auriez entendu annoncer ici à son de trompe.
LE PÉDANT.--Hélas! monsieur, il y a encore de plus grands malheurs que
cela pour moi; car j'ai avec moi des lettres de change de Florence qu'il
faut que je rende ici.
TRANIO.--Eh bien! monsieur, pour vous obliger je veux bien le faire, et
je vous donnerai de bons moyens.--D'abord, dites-moi, avez-vous jamais
été à Pise?
LE PÉDANT.--Oui, monsieur, j'ai souvent été à Pise; à Pise, ville
fameuse par la noblesse de ses citoyens.
TRANIO.--Connaissez-vous parmi eux un certain Vincentio?
LE PÉDANT.--Je ne le connais pas, mais j'ai entendu parler de lui: c'est
un négociant d'une richesse incomparable.
TRANIO.--Il est mon père, monsieur, et, à dire la vérité, il vous
ressemble un peu par les traits du visage.
BIONDELLO, _à part_.--Comme une pomme ressemble à une huître: c'est tout
la même chose.
TRANIO.--Afin de mettre vos jours en sûreté dans ce péril extrême, je
vous ferai ce plaisir par amour pour lui; et ne croyez pas que ce soit
un malheur pour vous d'avoir quelque ressemblance avec le seigneur
Vincentio. Vous aurez son nom et son crédit, vous serez logé comme un
ami dans ma maison.--Songez à jouer votre rôle comme il convient; vous
m'entendez, monsieur? Vous resterez chez moi jusqu'à ce que vous ayez
terminé vos affaires dans la ville: si ce service vous oblige, monsieur,
acceptez-le.
LE PÉDANT.--Oh! monsieur, bien volontiers; et je vous regarderai
toujours comme le protecteur de ma vie et de ma liberté.
TRANIO.--Allons, venez donc avec moi exécuter ce que je propose, et
écouter ce que je vais vous dire en chemin.--Mon père est attendu d'un
jour à l'autre pour être caution d'un douaire à l'occasion de mon
mariage avec une des filles de Baptista, citoyen de cette ville: je vous
mettrai au fait de toutes les circonstances. Venez avec moi, monsieur,
pour vous habiller comme il convient.
(Ils sortent.)