SLY.--Je vous donnerai une peignée[1], sur ma foi.
L'HOTESSE.--Une paire de menottes, coquin!
SLY.--Vous êtes une drôlesse: apprenez que les _Sly_ ne sont pas des
coquins; lisez plutôt les chroniques, nous sommes venus en Angleterre
avec Richard le Conquérant. Ainsi, _paucas pallabris_[2], laissez
glisser le monde sur ses roulettes. _Sessa_[3]!
[Note 1: _I will pheese you_, littéralement «Je vous peignerai;»
expression populaire pour dire: je vous battrai.]
[Note 2: _Pocas palabras_, terme espagnol que Sly estropie, _soyez
bref._]
[Note 3: _Sessa_, mot espagnol: _soyez tranquille_.]
L'HOTESSE.--Comment! vous ne payerez pas les verres que vous avez
cassés!
SLY.--Non pas un denier...--Par saint Jéronyme, va-t'en. Va te
réchauffer dans ton lit froid[4].
L'HOTESSE.--Je sais un bon moyen; je vais quérir le _quartenier_[5].
SLY.--Quartenier ou tiercenier ou cintenier[6], peu m'importe; je saurai
bien lui répondre en forme; je ne bougerai pas d'un pouce; mon enfant,
allons; qu'il vienne et de la douceur.
[Note 4: Phrases ridicules d'une vieille pièce intitulée:
_Hieronymo, ou la tragédie espagnole_, dont se moquaient souvent les
poëtes du temps.]
[Note 5: _Third borough_. Officier qui a les mêmes fonctions que le
constable, excepté dans les endroits où le constable existe; alors le
_third borough_ n'est que son coadjuteur.]
[Note 6: _Third, or fourth, or fifth borough_.]
(Il s'étend par terre et s'endort.)
(On entend des cors. Paraît un lord revenant de la chasse avec sa
suite.)
LE LORD.--Piqueur, je te recommande d'avoir bien soin de mes
chiens.--Braque _Merriman_!--le pauvre animal, il a toutes les
articulations enflées! Accouple _Clowder_ avec la braque à la large
gueule. N'as-tu pas vu, mon garçon, comme _Silver_ a bien relevé le
défaut au coin de la haie? Je ne voudrais pas perdre ce chien pour vingt
livres sterling.
PREMIER PIQUEUR.--_Belman_ le vaut bien, milord: il aboyait sur la voie
quand les autres avaient bel et bien perdu, et deux fois aujourd'hui il
a retrouvé la piste la moins vive; croyez-moi, je le regarde comme le
meilleur chien.
LE LORD.--Tu es un sot: si _Écho_ était aussi vite à la course, il en
vaudrait douze comme _Belman_, mais donne-leur bien à souper et prends
bien soin d'eux tous. Demain je veux chasser encore.
PREMIER PIQUEUR.--J'en aurai bien soin, milord.
LE LORD.--Qu'est-ce cela? Un homme mort, ou ivre? Vois; respire-t-il?
SECOND PIQUEUR.--Il respire, milord; si l'ale ne lui tenait pas chaud,
ce serait là un lit bien froid pour y dormir si profondément.
LE LORD.--O la monstrueuse bête! le voilà étendu comme un vrai porc! O
hideuse mort! que ton image est affreuse et dégoûtante!--Messieurs, je
veux me divertir de cet ivrogne.--Qu'en pensez-vous? Si on le
transportait dans un lit, avec les draps les plus fins, des bagues à ses
doigts, un banquet délicieux devant son lit, et de beaux domestiques
prêts à le servir à son réveil; le pauvre diable ne s'oublierait-il pas
lui-même?
PREMIER PIQUEUR.--Croyez-moi, milord; il est impossible qu'il ne se
méconnaisse pas.
SECOND PIQUEUR.--Il serait bien surpris quand il se réveillerait.
LE LORD.--Comme s'il sortait d'un songe flatteur ou d'une vaine
illusion.--Allons, qu'on le relève, et arrangez bien la plaisanterie;
portez-le doucement dans mon plus bel appartement; suspendez autour de
lui tous mes tableaux les plus gracieux; parfumez sa tête crasseuse
d'eaux de senteur, et brûlez des bois odorants pour embaumer
l'appartement; préparez-moi, pour le moment de son réveil, une musique
qui l'enchante des accords les plus doux et les plus célestes; et si par
hasard il parle, tenez-vous prêts, et avec le respect le plus profond et
le plus soumis; dites: _Quels sont les ordres de monseigneur?_ Qu'un de
vous lui présente un bassin d'argent rempli d'eau de rose et de fleurs;
qu'un autre apporte une aiguière, un troisième un linge damassé, et
dites: _Votre Grandeur voudrait-elle se rafraîchir les mains?_ Que
quelqu'un se tienne prêt, avec plusieurs riches habillements, et lui
demande quelle parure il préfère aujourd'hui. Qu'un autre lui parle de
ses chiens et de son cheval, et lui dise que milady est très-affligée de
sa maladie. Persuadez-lui qu'il a eu un accès de folie; et lorsqu'il
voudra vous dire qu'il n'est qu'un... interrompez-le en lui disant qu'il
rêve, et qu'il n'est rien qu'un puissant seigneur. Faites bien cela, mes
amis, et jouez naturellement votre rôle; ce sera le plus plaisant
divertissement du monde, si l'on sait se contenir.
PREMIER PIQUEUR.--Milord, je vous réponds que nous nous acquitterons
bien de notre rôle, et que tout sera si bien ménagé, qu'il faudra qu'il
se croie réellement ce que nous lui dirons qu'il est.
LE LORD.--Soulevez-le doucement, allez le mettre au lit, et que chacun
soit à son poste lorsqu'il se réveillera. (_Quelques-uns de ses gens
emportent Sly. On entend une trompette_.) Maraud, va voir quelle est
cette trompette qu'on entend. (_Un valet sort_.) Apparemment quelque
noble gentilhomme, qui, étant en voyage, se propose de séjourner ici.
(_Le valet revient_.) Eh bien! qu'est-ce que c'est?
LE VALET.--Sous le bon plaisir de milord, ce sont des comédiens qui
offrent leurs services à Votre Seigneurie.
LE LORD.--Dis-leur de s'approcher. (_Entrent les comédiens_.) Camarades,
vous êtes les bienvenus.
PREMIER COMÉDIEN.--Nous rendons grâces à Votre Honneur.
LE LORD.--Vous proposez-vous de rester avec moi ce soir?
SECOND COMÉDIEN.--Oui, s'il plaît à Votre Seigneurie d'agréer nos
services.
LE LORD.--De tout mon coeur. (_Montrant l'un des comédiens_.) Je crois
me rappeler cet homme-là, et l'avoir vu une fois faire le fils aîné d'un
fermier. C'était dans une pièce où vous faisiez si bien votre cour à la
demoiselle... J'ai oublié votre nom;... mais, certainement ce rôle fut
bien joué, et avec bien du naturel.
PREMIER COMÉDIEN, _montrant un de ses camarades_.--Je crois que c'est de
Soto que Votre Honneur veut parler.
LE LORD.--Précisément; tu étais excellent.--Allons, vous êtes venus ici
au bon moment; d'autant plus à propos, que j'ai en tête certain
divertissement où vos talents me seront d'un grand secours. Il y a ici
un lord qui veut vous voir jouer ce soir; mais je doute de votre
retenue, je crains qu'en venant à remarquer son bizarre maintien vous ne
vous échappiez à rire aux éclats, et que vous ne l'offensiez, car je
vous déclare que s'il vous arrive de rire il se mettra en colère.
PREMIER COMÉDIEN.--N'ayez aucune crainte, milord; nous savons nous
contenir, fût-il le personnage le plus risible du monde.
LE LORD.--Allons, mon garçon, conduis-les à l'office, et aie soin que
chacun d'eux soit bien traité; qu'ils ne manquent de rien de ce qu'il y
a dans mon château. (_Un domestique sort avec les comédiens_.) Toi, mon
garçon, va trouver mon page Barthélémy, et fais-le habiller en dame des
pieds à la tête: cela fait, conduis-le à la chambre où est l'ivrogne, et
appelle-le _madame_ avec un grand respect, dis-lui de ma part que, s'il
veut gagner mes bonnes grâces, il prenne l'air et le maintien noble et
décent qu'il a vu observer par les nobles dames envers leurs maris;
qu'il se comporte de même envers l'ivrogne, avec un doux accent de voix,
et une humble politesse, et qu'il lui dise: «Qu'ordonne Votre Honneur?
En quoi votre femme, votre humble épouse peut-elle vous montrer son zèle
respectueux, et manifester son amour?» Et qu'alors, le serrant dans ses
bras, le baisant amoureusement, et penchant sa tête sur son sein, qu'il
verse des larmes de joie en voyant la santé rendue à son noble époux
qui, depuis sept ans, croyait n'être plus qu'un dégoûtant mendiant. Et
si mon page n'a pas le don des femmes pour répandre à flots des larmes
de commande, un oignon en fera l'affaire; qu'il en tienne un enveloppé
dans son mouchoir; il faudra bien que les pleurs coulent de ses yeux.
Vois à arranger cela avec tout le soin dont tu es capable: tout à
l'heure je te donnerai encore d'autres instructions. (_Le domestique
sort_.) Je sais que le jeune drôle se donnera à merveille les grâces, le
ton, la démarche et le maintien d'une dame de qualité; il me tarde de
l'entendre appeler l'ivrogne son époux, et de voir comment feront mes
gens pour s'empêcher de rire, lorsqu'ils rendront leurs hommages à ce
simple paysan. Je vais entrer pour leur faire la leçon; peut-être que ma
personne pourra leur imposer et tenir leur joie en respect, autrement
elle éclaterait à ne pas finir.
(Il sort.)