L'invasion du Luxembourg par les armées allemandes était, depuis
longtemps, une éventualité prévue par notre état-major. Il suffit, en
effet, de regarder une carte pour voir qu'entre la ligne des Vosges et
la Belgique, le Grand-Duché de Luxembourg, petit territoire de 2.500
kilomètres carrés, constitue une voie d'accès en France tout indiquée
pour une armée venant de la Prusse rhénane. Aussi, depuis longtemps, le
gouvernement allemand, chargé de l'exploitation des chemins de fer du
Luxembourg, avait mis à profit cette situation privilégiée pour
organiser en vue de sa mobilisation le réseau du Grand-Duché. Notre
carte indique l'importance des travaux accomplis dans ce but.
Elle montre en outre que la violation du territoire belge est le
complément logique de l'invasion du Grand-Duché.
Notre front des Vosges est considéré comme à peu près infranchissable;
les Allemands devaient donc songer à utiliser la grande voie de
pénétration que constitue la frontière germano-belge et
germano-luxembourgeoise, entre Aix-le-Chapelle et Longwy.
Du Luxembourg, leurs corps d'armée ne peuvent entrer directement en
France qu'en se heurtant aux forts de Longwy ou, plus bas, au camp
retranché de Verdun. Mais, s'ils violent le territoire belge, ils
trouvent au-dessous d'Arlon une région de plaines, assez étroite, qui
leur permet de longer notre frontière et de l'aborder, plus loin, dans
de meilleures conditions. Toutefois, cette partie de la Belgique ne se
prête guère aux mouvements d'une armée importante; à une petite distance
à l'ouest d'Arlon s'étend une région couverte de forêts, sans lignes de
chemin de fer, qui se continue par les «hautes Fagnes», également
difficiles, jusqu'à la vallée de la Meuse.
Une action de ce côté demande à être appuyée par une marche vers Liége
et Namur; entre la pointe Nord du Luxembourg et Aix-le-Chapelle, les
armées allemandes déversées de Coblentz, de Bonn, de Cologne, trouvent
un large passage, assez facile et sans défense jusqu'à la Meuse. Le
fleuve franchi, les armées d'invasion peuvent s'avancer dans deux
directions: l'une marchant au Sud, pour pénétrer en France par la trouée
d'Hirson (voir le plan cavalier à la page 110), en laissant Maubeuge sur
sa droite; l'autre remontant vers Bruxelles pour de là descendre sur
notre frontière entre Valenciennes et Dunkerque.
L'état-major allemand avait d'ailleurs tout préparé pour attaquer dans
ces conditions. Il avait raccordé étroitement le réseau ferré de
l'Allemagne à celui de l'Etat belge; tout près de la frontière, à
Malmédy, il avait créé le camp retranché d'Elsenborn, dont l'approche
était gardée avec une sévérité extraordinaire.
Ce plan, de conception assez simple, eût été facilement réalisable avec
la complicité passive de la Belgique, dont la superbe allemande paraît
n'avoir pas douté; l'attitude vaillante du petit peuple qui s'est
exposé, sans une minute d'hésitation, à recevoir le premier choc de la
horde barbare, en a rendu l'exécution singulièrement difficile. Le
passage de la Meuse est défendu par deux forteresses de premier ordre,
Liége et Namur, capables--Liége vient de le démontrer les 4, 5 et 6
août--de retarder sérieusement la marche d'une armée; plus au Nord, le
camp retranché d'Anvers, protégé à l'embouchure de l'Escaut par la
flotte anglaise, est un centre offensif et défensif d'une rare
puissance.
Tout permet, dès lors, d'espérer qu'avec l'appui prochain de forces
anglaises et françaises l'armée belge, notre alliée désormais, pourra
repousser l'armée allemande bien nombreuse pour elle, pas assez
cependant pour n'avoir pas été mise un instant en échec par sa
vaillance.
[Illustration: L'attaque de Liége, les 4 et 5 août, par l'avant-garde
allemande.]