Un oreiller appelé Fefeu, celui qui cherche querelle.
Une ancre appelée Raituavao, bien solide.
Un rouleau d’étoffe comme on en voit sur les rivages de Tahiti.
Une pièce de bois sur laquelle on fabriquait les étoffes avec les
écorces en les tapant sans relâche, d’où son nom de «Bruit constant».
Un marteau en bois appelé la Réunion des cieux.
Une étoffe appelée le Long figuier de la déesse Hina.
Une cloche appelée la Langue des cieux.
Une tapa ornée de plumes rouges.
Tamatoa dit à Mahi: «Voilà ce que je te donne pour être ajouté au
grand cadeau que tu vas faire.»
Mahi répond à Tamatoa: «O roi, puisque tu m’as donné ces choses, elles
seront portées jusqu’aux cuisses de Hua Tua à Afaahiti.»
Teramanini de Raiatea et Huaatua d’Afaahiti se partagèrent les
présents. C’est depuis que ces présents furent placés sur les genoux
de Huaatua que les Arioi se sont institués à Tahiti. Ils venaient, du
côté de la pleine mer, d’un îlot situé près de la case d’Oro à Raiatea
et ils se tenaient aussi près de la maison du petit Auna.
Avez-vous compris quelque chose?
Avez-vous saisi le lien qui peut exister entre le veuvage d’Oro, roi du
firmament et de l’espace, sa rencontre avec «Mélange des douces
liqueurs», la transformation des jeunes garçons en cochon et en truie,
la naissance des cinq petits cochons, les pérégrinations de Mahi et sa
rencontre avec «Étoile du Matin», l’amitié qui se noue entre Mahi et
Tamatoa, et l’origine sacrée des arioi? On peut difficilement imaginer
quelque chose de plus décousu que cette légende où le fantastique
coudoie le naturalisme et où le cochon poétisé ou cuit sert tour à tour
d’emblème et de nourriture. Telle quelle cependant, elle étonne,
intéresse, instruit.
Les mœurs et les coutumes des arioi méritent d’être connus. M. Orsmond a
recueilli à cet égard, de la bouche des vieillards, des renseignements
fort curieux mais que leur abondance ne laisse pas de rendre un peu
fastidieux. Le Tahitien est prolixe, verbeux. Il aime à s’entendre
parler et ne craint pas de se répéter. Il m’a fallu réduire à des notes
parfois très brèves une accumulation d’épithètes sous lesquelles se
perdait le trait principal, essentiel.
Les arioi portaient des marques distinctives; ils étaient tatoués de
façon à se reconnaître entre eux. Dans chaque district, ils avaient un
chef, le roi des arioi, qui était l’homme le plus versé dans les vieux
récits tahitiens et portait une ceinture rouge, en parodie de la
ceinture de plumes rouges dont les rois entouraient leurs reins.
Il y avait plusieurs grades parmi les arioi.
L’arioi dont les jambes étaient entièrement tatouées depuis le pied
jusqu’à l’aine était le chef ou le père. Il était très respecté. C’était
le roi qui l’avait promu au rang suprême. On le reconnaissait aisément.
Son corps était oint d’une huile odoriférante et son visage luisait. Il
n’y avait pas d’homme plus grand que l’_avae parai_ (Jambes noires). Il
conduisait la troupe des arioi, s’habillait à sa fantaisie, et portait
la ceinture rouge. Il avait plusieurs pirogues et, dans les cérémonies,
assis sur un siège élevé, il appelait par leur nom ceux qui devaient se
partager les cochons et les fruits.
La deuxième classe des arioi était celle dont les membres se tatouaient
sur les côtes.
Les arioi de la troisième classe se tatouaient sur le dos.
Ceux de la quatrième classe se traçaient un cercle noir autour des
poignets.
Les arioi de la cinquième classe n’étaient pas tatoués en noir.
Ceux de la sixième étaient tatoués des reins jusqu’au cou.
Les arioi de la septième classe n’étaient pas tatoués du tout, non plus
que ceux de la huitième. Ces derniers ne suivaient pas les Jambes
noires. Ils s’asseyaient par terre comme des paresseux...
A la danse, ceux qui se frappaient l’aisselle avec la main portaient ou
la ceinture rouge ou une ceinture de filaments de l’igname des montagnes
(patara) ou une ceinture de feuilles de ti (dracena terminalis). Quand
le jour de la grande fête arrivait, ils jetaient de côté leurs ceintures
afin d’être plus libres de leurs mouvements et de pouvoir mieux
provoquer leurs adversaires à la lutte.
Les Jambes noires étaient tous de beaux hommes d’une haute stature et
bien proportionnés. C’est eux qui faisaient ces récits interminables où
figurent les noms symboliques des pays, des montagnes, des lieux où
s’assemblait le peuple, des terres et des ruisseaux. Avant le lever du
soleil, ils préparaient leurs fours qu’ils recouvraient de feuilles;
puis ils allaient se baigner, s’enduisaient le corps tout entier d’une
huile parfumée et manipulaient la teinture rouge dont ils ornaient leur
visage. Ils vivaient séparés des autres hommes et voyageaient toujours
sans porter de fardeaux. Certains arioi surveillaient les autres. Ils
faisaient le tour des assemblées, ne pénétraient jamais au milieu, et
s’assuraient si les rites étaient fidèlement observés. Au bout d’un
certain temps, ces arioi étaient placés au premier rang mais ils ne se
noircissaient pas les jambes.
Une classe à part était celle des arioi qui laissaient la vie à leurs
enfants, violant ainsi l’une des règles essentielles de la caste. Ces
arioi cessaient de vivre avec les «Jambes noires» et de recevoir des
étoffes et des vivres. Ils n’avaient plus accès dans le sanctuaire, ils
étaient dégradés et la ceinture rouge leur était ôtée ainsi que le
cochon sacré qui était la marque de leur affiliation. Ils ne
s’asseyaient plus sur des sièges élevés et ne parlaient plus en public.
Quand on signifiait à un arioi sa déchéance, il commençait à se
lamenter, s’éloignait en pleurant, enlevait la teinture rouge de son
visage et l’huile de son corps, et il allait vivre auprès des anciens
arioi qui, comme lui, avaient été chassés de la confrérie parce qu’ils
avaient refusé de tuer leurs enfants.
L’arioi pouvait avoir plusieurs femmes, mais il ne devait laisser vivre
aucun de ses enfants.
D’autres arioi habitaient en temps ordinaire dans le district et
cultivaient leurs terres. Ils élevaient des cochons et construisaient
des pirogues ou faisaient de très jolis chapeaux de paille. Quand ils
voyaient leur case remplie d’étoffes et d’huile de coco, ils la
quittaient et se mettaient à voyager.
De ce qui précède il semble résulter que les arioi constituaient une
corporation aristocratique et guerrière, investie de privilèges dont
elle n’était pas tout à fait indigne puisque le travail était en honneur
parmi ses membres, accomplissant à certains jours donnés des rites où
les discours, les chants et les danses tenaient une grande place, et
jalouse comme toutes les corporations de ses prérogatives et de ses
traditions.
C’est ainsi qu’il était expressément interdit aux profanes de pénétrer
dans l’enceinte où les arioi étaient occupés à se partager les cochons
et les étoffes. L’imprudent s’exposait à la mort car sa seule présence
était un sacrilège et déshonorait la fête. Dès qu’on l’apercevait on se
jetait sur lui, le casse-tête à la main.
Les arioi n’étaient pas nombreux et c’était une des causes du prestige
qui les entourait. Il y avait tout au plus quinze Jambes noires à
Tahiti; chacun avait un cochon sacré, un vêtement sacré fait d’écorce et
une ceinture rouge.
Le cochon sacré n’était jamais mangé, dans le principe. On lui perçait
les oreilles de trous où l’on plaçait des fruits de petite dimension.
Quand le moment du sacrifice était arrivé, on l’étranglait, on
l’enveloppait dans une ceinture rouge et on le portait devant le marae
où il était consacré au dieu Oro. On le laissait se corrompre et les
cochons vulgaires, les chiens ou les chats le dévoraient. Les Jambes
noires ne mangeaient le cochon sacré que lorsque dans un rite spécial on
l’exposait et l’attachait à un poteau.
Aux classes d’arioi que j’ai déjà énumérées il faut en ajouter
plusieurs. Il y avait l’arioi «Cordage d’écorce de noix de coco orné»,
un personnage, qui habitait avec sa famille de très grandes cases à
l’écart du district. Il était aussi fier, dit le narrateur, que les
instituteurs européens, et ne se tatouait que légèrement, au-dessus du
genou, quelquefois au jarret.
Les _arioi poo_ étaient des apprentis en quelque sorte. C’étaient eux
qui battaient des mains contre les aisselles quand les initiés
dansaient, qui apportaient la nourriture aux joueurs mieux exercés, qui
allaient à la pêche, faisaient la cuisine et puisaient de l’eau pour les
«Jambes noires». C’étaient des néophytes qui avaient quitté leurs
parents et leurs amis pour se joindre aux arioi. Dans les fêtes, tout en
gesticulant, ils répétaient sans cesse le nom du grand arioi qui les
avait introduits dans la corporation.
Les _arioi papaatea_ ou arioi à la peau blanche n’étaient pas tatoués et
n’avaient pas de logement. Ils vagabondaient et mendiaient dans les
districts quittant une compagnie pour une autre. «Où est cet homme?
demandait-on.» Il est avec les peaux blanches vaguant dans le pays. Il
était méprisable aux femmes de Tahiti de s’approcher d’un homme qui
n’était pas tatoué.
Il y avait aussi des arioi féminins, des «Jambes noires» du sexe auquel
nous devons notre mère, cf. Legouvé. Elles vivaient à côté des hommes
aux jambes noires comme les leurs. Toutes les danseuses reconnaissaient
l’autorité de la femme du chef des arioi mais elles formaient un corps
séparé.
Ne dirait-on pas vraiment que l’on a affaire à une congrégation, à une
maîtrise plutôt, et ne retrouve-t-on pas dans cette institution
mystérieuse et fermée les caractères des grandes communautés
religieuses, quelque chose comme une manifestation intéressante de
l’esprit d’association et analogue par certains côtés à ce qui existe
dans nos pays? Tout ce qui touche aux arioi était sacré, l’endroit où
ils se réunissaient, le _Taveha_, comme les sièges élevés qu’ils
s’attribuaient, les _iri noho raa no te arioi_. Ils avaient à Tahiti et
à Mooréa des cases célèbres où ils exécutaient leurs danses et leur
chants mêlés de déclamations comme nos anciennes comédies étaient mêlées
de couplets.
La grande case des joueurs, dans le district de Porionuu, était celle de
l’arioi _Moua roa_, montagne longue. C’était une case de trente à
cinquante brasses de long. Marchant avec orgueil comme le coq à côté de
la poule, Moua roa disait:
Je suis Longue Montagne, le premier arioi du Porionuu, la plaine des
armées. Ma montagne c’est Mahue; l’endroit où s’assemble ma compagnie
c’est Vairota; ma terre s’appelle _Ahu roa_, Longue Vallée; ma rivière
est Puoro.
Dans les notes que j’ai sous les yeux défilent les uns après les autres
les principaux chefs des arioi. Tous leurs discours se ressemblent; ils
prennent tous en parlant l’attitude hautaine du coq auprès de la poule;
ils ont tous leur cochon sacré, leur vêtement sacré, leur ceinture
rouge. Ils ne diffèrent que par le nom. Ils s’appellent: Grand maître
des cérémonies, Petite pirogue avec une pierre blanche voguant où la mer
se brise sur les récifs, etc., etc... A la longue, il est fatigant de
les entendre nommer, avec la même jactance, leur montagne, leur maison,
leur marae et leur rivière. Passons.
Ces cases des arioi étaient aussi grandes que celles des chefs de
district ou des membres de la famille royale. Ils les construisaient en
commun et se réunissaient pour aller chercher le bois, le bambou, les
feuilles sèches de pandanus dont elles étaient faites. Cette propension
à bâtir a été depuis exploitée pour la construction des fare hau,
maisons communes, des temples et des écoles.
Quelques détails encore. Il y avait quatre classes de personnes à
Tahiti: les rois, les gros-ventres ou vieillards, les sénateurs si l’on
préfère, les arioi et les pêcheurs. Les rois ou chefs avaient autour de
leur maison un mur de pierres posées les unes sur les autres; les arioi
entouraient leur case d’une barrière en bois de mayoré; les pêcheurs se
contentaient de barrières formées de petits morceaux de bois. Quant aux
gros-ventres, ils habitaient le marae et servaient les dieux. Les
gros-ventres laissaient croître leurs cheveux. Chaque classe instruisait
la jeunesse à sa façon. Le roi dressait les domestiques dont il avait
besoin. Les gros-ventres éduquaient des héraults, des messagers, des
veilleurs et des porteurs de dieux. Les arioi instruisaient les jeunes
gens pour en faire des acteurs, des danseurs ou des mimes. Les pêcheurs
leur enseignaient la pêche afin qu’ils pussent à l’âge de puberté
devenir des pêcheurs à leur tour.
Le roi nommait le chef, le roi des arioi, l’_arii arioi_. La désignation
faite devant l’assemblée, un des premiers parmi les arioi criait:
«Donnons les Jambes noires à un tel». Si la foule y consentait, les
jambes du nouveau chef étaient tatouées sur l’heure, en public. Ce roi
des arioi était, le plus souvent le parent d’un chef et depuis longtemps
on le destinait à cette haute fonction dont ses fétii et alliés tiraient
un grand profit:
Quand on a des parents il faut les soutenir.