M. Gerbier le regarda avec étonnement...

--Comme te voilà beau! mon garçon! s’écria-t-il. Est-ce que tu es de

noce? Tu viens demander une piastre ou deux, je gage? Ton petit trésor

est là, nous allons y puiser.

Yves devint très rouge.

--Monsieur, dit-il d’une voix altérée, vous êtes bien bon pour moi...

C’est vrai que je viens vous demander de l’argent... Mais ce n’est pas

pour ce que vous croyez...

Alors, sans faiblir, sans biaiser, sans chercher à atténuer ses torts,

avec un grand accent de sincérité, il raconta les scènes de la veille et

comment il avait perdu au delà même de ce qu’il possédait. Il dit aussi

son intention de vendre le peu d’objets de valeur qui lui appartenaient

pour se libérer immédiatement.

M. Gerbier l’avait écouté sans l’interrompre, le front soucieux et l’air

attristé...

--Je pense que tout reproche serait inutile, lui dit-il. Ta conscience a

dû t’en faire d’assez cuisants depuis hier soir, et tu as reconnu par

une dure expérience où conduit l’entraînement du jeu. Tu es resté

cependant, et resteras, je n’en doute pas, un honnête garçon; ta

courageuse franchise en est une preuve convaincante. M’as-tu dit toute

la vérité?

--Oh! oui! toute! toute!! monsieur.

--Tu ne dois rien de plus que la somme dont tu me parles?

--Rien, rien au monde, je vous en donne ma parole.

--Eh bien! je veux te venir en aide,--pas par un cadeau fais-y bien

attention,--mais par une avance. Il ne faut pas que tu vendes tes

souliers ni tes habits du dimanche. Tu n’en trouverais qu’une somme

dérisoire et tu risquerais de perdre les habitudes de tenue décente que

t’ont données tes parents et qui sont une si bonne chose dans la

conduite de la vie. Tu ne vendras pas non plus ton revolver. C’est une

arme utile en pays étranger, et puis sa vue sera pour toi une

continuelle leçon; elle te rappellera ce que valent les gains du jeu...

Voici ton argent et voici cinq piastres, car tu ne peux rester sans un

sou devant toi. Tu vas aller payer ton matelot tout de suite, et me

jurer que d’ici à ce que tu m’aies rendu mes cinq piastres, tu ne

toucheras pas une carte...

--Ni après non plus, monsieur Gerbier, je le jure! devant Dieu qui

m’entend.

--C’est bien, je te crois. Pour me solder ta dette, tu laisseras tous

les samedis, sur ta paie, une demi-piastre; cela te gênera un peu, mais

il est nécessaire que tu sentes le poids de ta chaîne, cela t’empêchera

d’oublier que tu l’as forgée toi-même. Maintenant, donne-moi une poignée

de main, tu n’as rien perdu dans mon estime... Mais ne recommence plus!

Yves, les yeux humides de reconnaissance, serra timidement la main qui

lui était tendue, et partit le cœur déchargé d’un grand poids; mais

pendant bien des jours les coolies s’étonnèrent de ne plus l’entendre

siffler comme un oiseau des bois, dans ses courses à travers le

chantier.

Yves Kerhélo · 第 18 / 34 题