Il n’était pas dans le caractère d’Yves Kerhélo de se laisser aller au
découragement et à la mélancolie. Sa vigoureuse nature réagissait
promptement contre les impressions alanguissantes; il ne restait pas
longtemps _sous la vague_, comme il disait en mémoire d’un souvenir
d’enfance, et relevait promptement la tête. Trois jours après son entrée
au chantier, il en connaissait les coins, les recoins, les allées et
venues, le service, les occupants, les bâtisses, les machines, et jamais
son patron n’avait besoin de lui répéter ou de lui expliquer un ordre.
Au bout de huit jours, il savait Saïgon par cœur. Au bout d’un mois, il
en aurait remontré à un vieux colon sur les ressources du pays et les
moyens de déjouer les ruses des naturels. Il baragouinait l’annamite
avec un succès prodigieux, et M. Gerbier se félicitait tous les jours de
l’excellente recrue qu’il avait faite dans ce petit Breton alerte et
débrouillard. Aussitôt qu’il l’avait pu, il avait quitté le cabaret de
Jacques, et, fort ingénieusement, s’était installé un petit réduit dans
un coin du chantier. Deux ou trois vieilles caisses dues à la générosité
de M. Émile Gerbier, quelques briques de rebut en avaient fourni les
principaux matériaux. Le toit, recouvert d’un paillasson en feuilles de
latanier, ne laissait pas de passage à l’eau; un autre grand paillasson,
retombant de lui-même par son poids, formait la porte, et la
construction, adossée dans l’angle formé par un mur d’un côté, et la
maisonnette des bureaux de l’autre, se trouvait solidement étayée. Pour
tout meuble, il avait un escabeau et une table, fabriqués avec des bouts
de planches; quant au lit, c’était tout simplement le lit annamite,
c’est-à-dire une claie attachée par les quatre coins à quatre gros
bambous fichés en terre. La literie est peu compliquée, matelas et
couvertures sont du superflu dans un pays où il fait une chaleur de 30
degrés pendant six mois de l’année. Une natte sur la claie, une natte
pour se couvrir, c’est tout et c’est assez. Yves aimait un certain
confortable, il voulut y joindre le luxe d’un oreiller moins dur que
l’oreiller annamite, qui est un simple tabouret de bois, et, un jour
qu’il déballait une caisse de vins de France pour M. Gerbier, il obtint
le cadeau des coiffes en paille entourant les bouteilles. Coudre un
morceau de toile de coton pour en faire un sac n’était pas une affaire
pour lui. Le sac fini, il le bourra de paille et se procura un traversin
qui ne laissait rien à désirer. La question du loyer et du mobilier
étant réglée ainsi d’une façon tout à fait économique, celle du vêtement
fort simplifiée depuis qu’il portait la blouse et le pantalon en tissu
de coton grossier, le chapeau conique en feuilles de latanier et les
sandales en paille tressée, restait la grosse affaire de la nourriture.
Pendant une quinzaine de jours, il avait pris ses repas dans la petite
pension indiquée par le matelot de la _Vendée_, mais, quoique les prix
fussent modérés, ils étaient encore au-dessus des ressources du jeune
garçon. Il avait essayé de ne faire qu’un bon repas par jour, mais sa
vie active, sa croissance qui n’était pas terminée lui donnaient bon
appétit, et il s’aperçut bientôt que ne pas manger son content, ne pas
réparer ses fatigues et laisser diminuer ses forces est une mauvaise
économie. Il craignit de tomber malade et chercha un moyen de concilier
les exigences de son estomac avec les ménagements dus à l’état de ses
finances. Il ne fut pas long à le trouver. Sous une paillotte, à
l’extrémité du chantier, les coolies[18] se réunissaient pour faire leur
cuisine et l’odeur qui sortait des marmites avait plus d’une fois tenté
Yves de goûter à leurs ragoûts.
[18] Travailleurs chinois.
Moyennant une poignée de sapèques[19], il obtenait bien par-ci, par-là,
une écuelle de riz ou de poisson bouilli; mais, le plus souvent, les
coolies n’en avaient pas trop pour eux-mêmes, ou le regardaient avec
défiance et lui répondaient par un refus.
[19] Monnaie chinoise. C’est un rond de cuivre ou de zinc, percé d’un
trou au milieu. On les enfile en chapelets qu’on appelle
_ligatures_. Il y a 60 sapèques en cuivre ou 600 sapèques en zinc
par ligature. Une ligature vaut 80 centimes, c’est la sixième partie
d’une piastre environ.
--Il faut que je fasse ma cuisine chez moi, se dit-il. Aussitôt que
j’aurai touché ma paie du premier mois, j’achèterai de la vaisselle et
du charbon de bois, et je mangerai mon content sans me ruiner. Il ne me
reste plus qu’une pièce de 20 francs sur mon pauvre billet. Il est temps
de faire des économies sérieuses.
Un fourneau annamite n’est pas un objet coûteux; pour une demi-piastre,
on peut s’en procurer un. C’est une sorte de plat en terre cuite
supportant sur trois crampons une jatte en terre, ou un bassin de
cuivre. On allume un petit feu de charbon ou de menus morceaux de bois,
et cet appareil peu compliqué suffit à la confection des aliments fort
simples qui composent la nourriture populaire: c’est-à-dire du riz cuit
à l’eau avec ou sans sel, des _patates_[20], du poisson frit dans
l’huile d’arachide, et, comme régal, de loin en loin, du porc coupé en
petits morceaux et cuit dans sa graisse.
[20] Pommes de terre un peu aqueuses.
[Illustration: Yves faisait la cuisine devant sa paillotte.]
Yves consacra une piastre à monter son ménage, et, sur une planche de sa
_cai-nha_ (cagna)[21], vinrent s’aligner: trois jattes de terre, quatre
boîtes de conserves ramassées vides auprès de l’hôtel, deux petites
tasses en porcelaine grossière, une théière en faïence, et une boîte de
fer-blanc pour enfermer le thé, seul objet de luxe qu’il se fût permis.
Tout cela était soigneusement astiqué, rangé, et tenu en état. Il aimait
naturellement l’ordre et la propreté, et le capitaine Simon, fort sévère
sous ce rapport, lui avait fait contracter des habitudes rigoureuses
qu’il ne perdit jamais. Mais, pour nettoyer, il faut des torchons et des
serviettes, et le trousseau de notre gars n’en contenait guère. Son
ingéniosité suppléait à ce déficit. Tous les bouts de serpillière, de
cordages, de toiles d’emballage, qui, avant lui, se perdaient dans le
chantier, trouvèrent leur emploi. Le soir, quand sa journée était finie,
ou le matin avant l’ouverture des bureaux, il s’occupait de son
intérieur. Il s’était fabriqué des balais avec de la bruyère (doux
souvenir de Bretagne!), des brosses avec des cordes détordues; il
récurait au sable ses fers-blancs et les rendaient luisants comme de
l’argent; il lessivait ses vêtements de toile de coton, n’y laissant ni
trou ni tache, et sa vie était si bien remplie qu’il s’étonnait qu’on
pût trouver le temps d’aller s’abrutir dans les fumeries d’opium ou
perdre son argent dans les maisons de jeux, comme le faisaient la
plupart de ses camarades. Ceux-ci le jalousaient un peu; ils lui
reprochaient sa sauvagerie, et ce qu’ils appelaient son avarice. Mais le
petit Breton tenait bon, laissait dire et, chaque mois, ajoutait une
piastre ou deux au trésor qu’il avait confié à M. Émile Gerbier.
[21] Case-maison.
Il n’avait point d’ami intime, ce qui est un peu triste pour un jeune
garçon, mais quand les bateaux de France arrivaient, il trouvait souvent
parmi les matelots ou les soldats quelque compatriote,--la Bretagne
fournit tant de marins!--et alors, il passait de bons moments à parler
du pays, à demander des nouvelles des uns et des autres, et comme il
était bon et serviable, il s’ingéniait à rendre service aux nouveaux
arrivants.
Un dimanche matin qu’il flânait sur le port sans trop savoir que faire
de son jour de congé, il s’entendit appeler par son nom, et, à sa grande
joie, reconnut un gars de Fouesnant un peu plus âgé que lui, dont les
parents demeuraient tout près de chez Mlle Martineau. Il lui sauta au
cou, et l’excès de son émotion lui coupa tout d’abord la parole. Après
l’avoir embrassé à plusieurs reprises, il reprit un peu de sang-froid et
assaillit son camarade d’un déluge de questions:
--As-tu vu Corentine? et Alain? et Mlle Martineau? et qu’y a-t-il de
neuf là-bas? et qu’es-tu venu faire à Saïgon? etc., etc., etc.
Guillerm Menez répondait de son mieux, sans grande chaleur cependant.
C’était un garçon d’une vingtaine d’années environ, peu communicatif, sa
physionomie sournoise ne prévenait pas en sa faveur, et, si notre ami
Yves, au lieu de se laisser emporter par le plaisir de revoir un
compagnon d’enfance, avait remué à fond ses souvenirs, il y aurait
trouvé celui d’une formidable paire de claques reçue de sa mère, un jour
qu’il avait employé tout un jeudi à jouer à pile ou face avec Guillerm,
et la défense formelle de fréquenter le dit Guillerm. Mais tant de
choses s’étaient passées depuis ce temps-là! Et puis, à trois mille
lieues de son pays, on oublie tout ce qui n’est pas la joie de se
retrouver!
--Tu vas venir déjeuner avec moi, dit Yves, le cœur bondissant de
plaisir et, pour aujourd’hui, je dis adieu à ma cuisine. Je sais un
petit restaurant annamite où je mangeais les premiers temps de mon
arrivée ici, et où l’on n’est pas mal du tout. C’est moi qui régale.
--Et moi, je t’offrirai le café, dit Guillerm, chez Lambert, sur le
port.
--Tu connais donc Saïgon?
--Parbleu, c’est la troisième fois que j’y viens! deux fois avec un
bateau marchand et cette fois-ci avec l’_Européen_, où je fais mon
service.
--C’est vrai! tu as le col bleu, et _Européen_ en lettres d’or sur ton
béret. Et tu as pu descendre à terre?
--Oui, jusqu’à ce soir.
--Eh bien! allons dire deux mots aux poulets frits de ma cambuse, tu
verras que ça se laisse manger.
--Très volontiers, mais d’abord prenons l’absinthe, c’est de rigueur.
Et les deux jeunes gens partirent bras dessus, bras dessous.
Deux heures plus tard, attablés sous l’auvent de toile du café Lambert,
ils savouraient une tasse de café, où, il faut l’avouer, l’eau-de-vie
entrait pour une bonne moitié. Yves, peu habitué aux boissons
alcooliques, commençait à être plus qu’émoustillé. Il avait les joues
ardentes, les yeux brillants; il parlait, parlait sans arrêter, invitait
les survenants à _prendre quelque chose_ pour fêter son pays, «son bon
camarade, son ami d’enfance, Guillerm Menez,--ce bon Guillerm»,
répétait-il la langue pâteuse et la voix attendrie.
Celui-ci ne sourcillait guère et continuait à boire et à fumer presque
sans mot dire. Trois ou quatre matelots de sa connaissance étaient venus
s’asseoir à la même table que lui; après quelques pipes fumées et
quelques verres d’absinthe bus, la conversation devint languissante et
Guillerm proposa de faire un _trois-sept_[22]. L’idée fut reçue avec
acclamation; on apporta un paquet de cartes graisseuses, et la partie
commença.
[22] Jeu de cartes pour lequel les Bretons sont passionnés.
Yves aimait le jeu, comme tout vrai Breton. Bien des fois, il s’était
arrêté à regarder les Annamites jouant au Ba-couan[23]. Il avait parfois
risqué de petites sommes, mais sans jamais perdre son sang-froid,
s’arrêtant après le gain, et ne cherchant point à forcer la veine. Il
était même un peu vaniteux de sa supériorité en ce genre et de la force
d’âme qu’il déployait pour limiter la perte, de sorte qu’elle ne
dépassât en aucun cas la somme qu’il avait prévue. Que de fois, les
mains dans ses poches, il avait haussé les épaules devant les
désespoirs, les cris de rage, les fureurs des joueurs malheureux.
[23] Ce jeu a quelque analogie avec celui de la roulette. Il est tenu
par un banquier qui a devant lui une table sur laquelle sont écrits
en croix les chiffres 1, 2, 3, 4. Dans un coin se trouve un tas de
sapèques. Le banquier en sépare un certain nombre sous une tasse
renversée, puis les joueurs misent sur un des quatre chiffres. On
découvre les sapèques, on les compte; suivant que leur nombre est un
multiple de 4 plus 1, 2, 3 ou 4, c’est le chiffre 1, 2, 3 ou 4 qui
gagne. Dans tous les cas, le banquier paie 3 fois la mise.
«Faites comme moi, disait-il. Quand j’ai gagné deux piastres, j’en
retire une du jeu, et je joue avec l’autre; si je gagne encore, je mets
de côté la moitié de mon gain, si je perds, je m’en vais et tout est
dit.»
M. Émile Gerbier, un jour que le jeune garçon lui expliquait sa théorie,
et, comme preuves à l’appui, lui montrait un petit revolver qu’il avait
acheté avec le produit de ses gains, avait froncé le sourcil.
--Prends garde à toi, Yves, avait-il dit, tu es sur une mauvaise voie;
elle va en pente rapide, on ne peut pas toujours s’y arrêter, et quand
on glisse, on tombe si bas qu’on se casse le cou. Tu dis que tu es assez
fort pour te retenir à temps, tu n’en es pas sûr. Quand la fièvre du jeu
vous saisit, elle vous affole, on n’est plus maître de soi. J’en sais
quelque chose, je ne suis pas joueur, pas du tout. Eh bien! un soir à
Monte-Carlo, j’ai perdu cinq mille francs, tout ce que j’avais sur moi,
et il m’a fallu engager ma montre pour payer ma dépense à l’hôtel. Et
puis, en mettant tout au mieux, en supposant que tu gagnes toujours,
crois-tu que cela soit une chose honorable de s’enrichir des dépouilles
d’autrui? L’argent du jeu est un bien mal acquis: c’est le fruit du vice
et non le produit légitime du travail. Un honnête homme n’a point de
plaisir à s’en servir pour se faire des cadeaux.
Yves avait baissé la tête, et s’était éloigné mécontent de M. Gerbier et
de lui-même, mais au bout de quelques pas:
--Il a beau dire, je n’en ai pas moins ce bijou-là, sans qu’il m’en
coûte rien, pensa-t-il en faisant jouer la gachette de son revolver,--et
toute envie de se corriger disparut absolument.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La nuit descendait, amenant la fraîcheur sur la rivière; les feux
allumés pour le souper tachaient de grands points lumineux les masses
sombres des sampans déjà groupés; les cris des femmes, les rires ou les
pleurs des enfants, les aboiements des chiens sur les rives, jetaient
une note vivante non dépourvue d’un charme étrange.
Peu à peu, cependant, le mouvement cessa, le bruit fit place au calme,
le sommeil vint régner sur la terre et sur l’onde, et la lune, qui
brillait dans un ciel pur, répandit ses rayons paisibles sur le fleuve
silencieux...
Yves et ses compagnons jouaient encore. Ils étaient rentrés dans
l’intérieur du cabaret, et, à la lueur d’une lampe fumeuse, au milieu du
nuage épais sortant de leurs pipes, ils échangeaient d’une voix rauque
les termes du jeu, coupés par de violents jurons. Yves était dégrisé
depuis longtemps; un vice avait chassé l’autre, d’ailleurs il n’était
pas buveur, mais le démon du jeu l’avait saisi dans ses griffes. D’abord
gagnant, puis perdant, puis regagnant encore, poursuivant la chance qui
semblait à chaque instant lui faire de séduisantes avances, il oubliait
tout, dans l’enivrement d’un espoir avide, sans cesse renaissant et sans
cesse déçu. Il avait affaire à forte partie: trois de ses adversaires
étaient des joueurs de profession, rompus à toutes les ruses du jeu; à
minuit, quand on mit tout le monde dehors pour fermer boutique, il avait
dépensé tout ce qu’il avait d’argent sur lui et perdu sur parole une
centaine de francs.
--Tu auras ton argent demain, dit-il d’un ton brusque à Guillerm qui lui
offrait une revanche et insistait pour la lui faire accepter. Que te
faut-il de plus? Toi et tes camarades vous m’avez dépouillé ce soir de
tout ce que j’avais mis de côté à grand’peine depuis six mois, mais tant
pis pour moi, je n’avais qu’à ne pas jouer. J’ai perdu, je paierai, mais
laissez-moi tranquille!
Ceci fut dit en d’autres termes et d’une façon si énergique, que les
matelots qui avaient commencé à se moquer de lui, cessèrent leurs
plaisanteries grossières et échangèrent un regard d’intelligence.
--Il n’est pas commode, le petit gars, dit l’un d’eux à demi-voix.
--Bah! s’il nous paie, c’est l’essentiel, mais je crois bien qu’il n’y a
plus rien à tirer de lui.
Guillerm donna à Yves une poignée de main très peu cordiale et s’éloigna
avec ses camarades pour regagner le bord.
Notre héros avait fait bonne contenance tant qu’il s’était trouvé en
compagnie, mais une fois seul, n’étant plus soutenu par son orgueil, ses
nerfs se détendirent, il se laissa tomber sur un monceau de bambous à
quelques pas du fleuve, et... faut-il l’avouer! se mit à pleurer
amèrement. D’humiliation, d’abord; lui qui se croyait si fort, qui se
moquait des joueurs imprudents, n’était-il pas descendu à leur niveau
maintenant? Qu’elle s’était promptement réalisée, la prédiction de M.
Émile Gerbier! Ah! la pente! comme elle était glissante! comme elle vous
entraînait! Et puis quel désastre dans sa vie! Ce pauvre petit pécule,
amassé sou à sou avec des soins de fourmi diligente, au prix de tant de
privations, où était-il?... disparu, en quelques heures,... anéanti
comme s’il s’était englouti dans l’eau vaseuse qui formait des remous à
ses pieds.
Et ce n’était pas tout! il avait perdu plus qu’il ne
possédait,--dix-huit francs de plus! Où les trouver? tout son mobilier
ne valait pas deux piastres. Et cependant, les dettes de jeu on les paie
tout de suite, tout le monde sait cela. La loi ne les reconnaît pas,
c’est pour cela qu’on les appelle des dettes d’honneur. Certes, c’est un
nom qui ne leur convient guère, car il n’y a point d’honneur à se livrer
à ses passions, mais quand on a promis, il faut tenir: c’est là que
l’honneur est en question, et quand on s’assied devant une table de jeu
et qu’on commence une partie, il est convenu qu’on paiera si l’on perd;
c’est une parole donnée d’avance; si on y manque, on est un coquin. Yves
avait entendu un jour le capitaine Simon et M. Gerbier causer sur ce
sujet et ce qu’ils avaient dit s’était gravé dans son esprit...
La fraîcheur le gagnait; il se leva, se secoua, et se mit à marcher à
grands pas le long de la rivière.
--C’est assez pleurer comme cela, se dit-il, je ne suis plus un enfant!
Ce n’est pas avec des pleurs que je mettrai ordre à mes affaires. J’ai
fait une sottise, il faut que j’en subisse les conséquences. C’est comme
le jour où nous avions été, Alain et moi, pour dépecer l’épave et où
nous avons failli y rester. J’en suis sorti et j’ai même tiré mes
souliers du fond de l’eau, mais je crois bien que cette fois-ci je ne
tirerai pas même mes souliers, car il faudra tout vendre au Juif pour
avoir ces dix-huit francs! Et mon argent qui est chez M. Gerbier! Je
serai forcé d’aller le lui demander, et lui dire pourquoi encore! C’est
ça qui sera une rude corvée!
Les édifices en construction dessinaient leurs masses noires sur la nuit
claire. Yves les considéra et poussa un gros soupir.
--Oui, dans quelques heures, je serai là, au pied de ces bâtisses,--pas
fier! oh! non!--à la porte du bureau, attendant M. Émile pour lui faire
ma confession. Ah! hier matin, quand je me suis levé si joyeux, que j’ai
mis mes habits du dimanche avec tant de plaisir, qui m’aurait dit
qu’aujourd’hui ils ne seraient plus à moi! car il faudra bien que je les
vende aussi... Dix-huit francs! c’est une grosse somme! Personne ici ne
peut me la prêter; et puis, quand la rendrais-je? Mais je n’ai rien fait
pour être renvoyé du chantier, je n’ai pas perdu ma place; en
travaillant bien et en économisant, je me referai un petit magot, et
celui-là je ne le perdrai pas au jeu! ah! mais non, par exemple!
La campagne était déserte, les sampans réunis en groupes compacts
faisaient de grands espaces noirs sur l’eau du fleuve, où tremblotaient
les rayons de la lune. Le silence n’était rompu que par les aboiements
des chiens annamites ou la courte et lugubre mélopée des matelots de
quart à bord des navires de l’État, annonçant toutes les demi-heures:
bon quart à tribord!--bon quart devant!--bon quart à bâbord!--bon quart
derrière.
--Quand je rôderais là toute la nuit comme un malfaiteur, pensa Yves, à
quoi cela m’avancera-t-il? Je serai éreinté demain et hors d’état de
faire mon service. Ce ne sera pas le moyen de me rendre agréable à M.
Gerbier. Allons dormir!
C’est bientôt dit: «Allons dormir!» ce n’est pas aussitôt fait quand on
a la conscience troublée. Jamais notre gars n’avait trouvé son oreiller
si dur et son lit si peu confortable. Jamais les moustiques ne l’avaient
tenu éveillé ainsi avec leur intolérable zomm, zomm.
En temps ordinaire, moulu de fatigue, il dormait à poings fermés, mais
le sommeil, cet ami bienfaisant, ne clôt pas les yeux brûlés par
l’alcool, la fumée des tabagies, les regards fiévreux sur les cartes.
Les heures sonnaient à l’horloge du chantier; qu’elles semblaient
longues au pauvre Yves!
Enfin, une bande claire, d’un gris rougeâtre, étendit une zone lumineuse
à l’horizon: les coqs chantèrent, les coolies commencèrent à arriver...
C’était la vie de tous les jours qui reprenait son cours.
A huit heures, Yves, dans sa tenue la plus soignée, frappait à la porte
du bureau de M. Émile.
Par un sentiment de délicatesse inné chez lui, il avait deviné que, dans
un cas aussi grave, il n’était plus Yves, le boy, arrivant avec ses
sandales de paille et son costume de coton, pour se mettre aux ordres du
patron, mais Yves Kerhélo, déjà presque un homme pour la raison si ce
n’est par l’âge, venant avouer ses fautes et demander aide et protection
à un ami.
--Entrez, dit une voix, et, le cœur serré d’une angoisse très
douloureuse, Yves poussa la porte et s’arrêta sur le seuil.
[Illustration: Yves poussa la porte.]