NOTES DE VOYAGE

Je n’ai pas vu Suez de près, car j’étais resté dans le canot avec le

capitaine. Aussi ne puis-je t’en faire une longue description.

La ville s’étend au milieu d’un vaste désert de sable, au pied de

grandes montagnes tristes et dénudées. Le mont Sinaï, si célèbre dans

l’histoire des Hébreux, s’aperçoit quand on entre dans la mer Rouge. Je

ne sais pourquoi on l’appelle la mer Rouge. Ce n’est sûrement pas la

couleur de ses eaux qui lui a fait donner ce nom, car elles sont d’un

beau vert d’émeraude. Les bords, c’est du sable, et toujours du sable,

jusqu’à ce qu’on approche du détroit de Bab-el-Mandeb. Nous avons rasé

de très près l’île de Périm, roc absolument aride où les Anglais ont une

garnison qui change tous les trois mois. Le manque d’eau et la chaleur y

rendent la vie intolérable. Les hommes deviendraient fous s’ils y

restaient plus longtemps.

De Périm à Aden, la côte est très pittoresque; elle est formée par des

montagnes rocheuses fort élevées et découpées d’une façon tout à fait

bizarre. Nous sommes arrivés le 16 au soir à Steamer-Point, qui est le

port d’Aden; il faisait un clair de lune magnifique, et M. Gerbier a

voulu descendre à terre pour aller voir Aden. Il a demandé au capitaine

la permission de m’emmener, et comme celui-ci a des affaires qui le

retiendront à Steamer-Point toute la journée de demain, il y a consenti;

tu penses si j’étais content! Nous voilà partis tous deux dans une bonne

voiture, marchant au galop de deux chevaux vigoureux. Au bout d’une

demi-heure de ce train-là, nous arrivons à une porte fortifiée gardée

par des Anglais. M. Gerbier leur a si bien parlé qu’ils nous ont laissé

passer et nous entrons dans un défilé de dix mètres de large, entre des

rochers à pic de cinquante mètres de haut, au moins. Il m’a semblé

d’abord qu’il y faisait très noir; peu à peu mes yeux se sont habitués à

l’obscurité et j’ai commencé à distinguer sur le bord de la route des

masses grisâtres qui étaient des maisons. A la sortie du défilé nous

étions devant Aden. Une petite ville toute blanche, sous les rayons de

lune, des constructions basses et carrées à un seul étage, s’étendant

sur une plaine entourée de tous côtés par des collines rocheuses très

hautes. On nous a dit que, pendant le jour, ces rocs taillés à pic

renvoient la chaleur comme les parois d’un four. Il n’y a ni source, ni

rivière à Aden. Pour donner de l’eau à la ville, on a construit de

vastes réservoirs qui se remplissent pendant la saison des pluies et

peuvent contenir la provision d’eau pour trois ans. Nous avons été les

voir le matin après avoir passé quelques heures à dormir à l’hôtel. On a

profité, pour les établir, d’une sorte de crevasse très évasée, creusée

contre deux immenses rochers, dont la pente est telle, que toute l’eau

qui tombe sur les rochers voisins la suit et vient s’écouler au pied.

Pour l’empêcher de se perdre et créer ainsi une sorte de bassin, on a

cimenté les parois du rocher et construit, du côté qui regarde la ville,

une énorme digue en maçonnerie.

Nous avons déjeuné à Steamer-Point. M. Gerbier a eu la bonté de me faire

déjeuner avec lui. J’étais d’abord un peu embarrassé; il y avait sur la

table un tas de choses que je n’avais jamais vues et dont j’ignorais

l’usage, car le service de la table dans un hôtel anglais ne ressemble

pas à la gamelle de la _Vendée_, mais je me suis souvenu de nos repas

chez Mlle Martineau, et comme elle nous apprenait à nous bien tenir et à

manger convenablement.--Pour le reste, c’est-à-dire pour les choses

nouvelles, j’ai regardé faire M. Gerbier et j’ai tâché de faire comme

lui, le moins maladroitement possible.

Nous sommes revenus à bord vers une heure et nous avons trouvé le bateau

entouré de petites pirogues creusées dans un tronc d’arbre et montées

par des enfants indigènes qui criaient comme des mouettes. Je ne

comprenais pas d’abord ce qu’ils disaient; c’était: _A la mer! à la mer!

dgita! dgita!_ (jette), et puis ils piquaient une tête, plongeaient et

remontaient dans leurs pirogues.

M. Gerbier qui connaissait leurs talents a jeté une petite pièce blanche

de monnaie du pays valant environ 20 centimes. Aussitôt une douzaine de

gamins couleur de bronze se précipitent pour la rattraper pendant

qu’elle coule; et voilà des batailles, des empoignées à trois ou quatre

mètres sous l’eau... on les voyait très distinctement, la mer étant

d’une limpidité extraordinaire. Le vainqueur, revenu enfin sur l’eau, a

montré sa pièce d’un air triomphant et l’a fourrée dans le coin de sa

bouche, tout prêt à recommencer un nouveau combat.

A trois heures, la _Vendée_ appareillait, et nous nous sommes dirigés

entre Socotora et Guardafui. Là nous avons pêché un requin. Oh! la

vilaine bête avec son immense gueule, presque sous le ventre, et ses

dents tranchantes qui vous coupent une jambe ou un bras en une seconde.

Brrr..., cela fait frémir rien que d’y penser! On n’ose pas se baigner

en mer à cause de ces gaillards-là, qui vont après le navire comme les

mendiants de chez nous, après les enterrements. Pour les prendre, on

jette à la mer un _émerillon_[12] fixé solidement au bout d’une chaîne

et amorcé avec un gros morceau de lard. Le requin happe tout avec

avidité, le croc s’engage dans ses entrailles, on laisse filer la chaîne

et le monstre suit le bateau en faisant des bonds, des soubresauts si

violents que l’eau de mer rejaillit jusqu’au bordage. Quand il a épuisé

ses forces, on le hale sur le pont; mais il faut avoir la patience

d’attendre qu’il soit bien mort ou, au moins, mourant. Le nôtre ne

l’était qu’à moitié, il donnait encore des coups de queue terribles. On

l’a éventré et dépecé; nous avons fait la soupe avec des morceaux de sa

chair; ce n’était pas un régal, tant s’en faut! On a gardé la peau qui

est très résistante et sert à confectionner beaucoup d’objets utiles.

[12] Hameçon très fort.

Le 19 nous avons passé devant le cap Guardafui, et nous sommes entrés

dans l’océan Indien. Le 25, nous avons vu à quelque distance les îles

Laquedives et Maldives. Le 27, nous étions au sud de Ceylan, les 28, 29,

30 rien que le ciel et l’eau; le 31 au soir, un feu a brillé à

l’horizon, c’était celui du phare qui s’élève à la pointe nord de

Sumatra. Le lendemain nous entrions dans le détroit de Malacca. Oh! que

c’est beau à voir! on ne se lasse pas de regarder! Du côté de la

Malaisie, d’immenses forêts, couvrant les montagnes, descendent jusqu’à

la mer. Sur les eaux, flottent des troncs d’arbres, des branchages, des

lianes et même des îlots mouvants qu’ont formés les mousses, les gazons,

les herbes détachées du rivage: des milliers d’oiseaux, fatigués sans

doute d’avoir traversé la mer des Indes, s’y reposent. De loin en loin,

on voit, au milieu de la verdure, des groupes d’habitations, ou, sur

quelque petit promontoire, un phare entouré d’une haute muraille comme

une forteresse. M. Gerbier m’a expliqué que ces murs sont faits pour

défendre les gardiens contre les tigres, très nombreux dans ce pays-là.

Il m’a, à ce propos, raconté une histoire très drôle arrivée à un de ses

amis, employé des postes. Ce jeune homme, le jour même de son arrivée à

Saïgon, était allé vers deux heures de l’après-midi à l’estacade pour

chercher un canot et s’amuser à faire un tour de rivière. En approchant

de l’appontement, il aperçoit une énorme masse étendue en travers.

C’était un tigre qui dormait au soleil le plus paisiblement du monde. Le

voyageur n’eut garde de le troubler; pris d’une terreur folle, il

s’enfuit à toutes jambes et courut s’enfermer dans sa chambre à l’hôtel.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_3 avril._--Depuis hier, nous naviguons dans les eaux de Singapoor.

Notre bateau suit des petits canaux qui font mille détours, passe entre

des îles parées d’une végétation splendide; il y a là des arbres, des

fleurs dont je n’ai jamais vu les pareils. Je suis dans

l’émerveillement. Et quel beau temps! quel beau ciel! quelles belles

vagues claires et vertes!...

Demain, nous serons dans la mer de Cochinchine, et dans quelques jours à

Saïgon.

Mes notes cessent ici, car mon voyage maritime est presque terminé.

X

A M. Alain Le Pennec, chez M. Le Pennec, charpentier à Fouesnant

(Finistère).

Saïgon.

Mon cher Alain,

C’est toi que je charge cette fois-ci de donner de mes nouvelles à

Corentine; elle n’en sera pas jalouse, car elle sait bien quel ami tu es

pour moi. Je te rends bien ton amitié, va! Je pense tous les jours à

toi, et plus d’une fois par jour. Quand je vois quelque chose

d’intéressant, je me dis tout de suite: Ah! si Alain était là! Mais

comme tu n’y es pas, je veux que de loin tu puisses voir par mes yeux,

autant que possible, ce pays si différent de notre Bretagne. Il est six

heures du matin, nous sommes à dimanche, tu n’en es encore qu’à samedi.

Nous avons vu le soleil sept heures avant toi. Pendant que je t’écris,

tu dors à poings fermés sur ta couette de balle; quand tes yeux

s’ouvriront, ils verront la grande cheminée avec son banc, le coffre et

l’armoire, et par la petite fenêtre, les poiriers du courtil tout

couverts de fleurs blanches. Les miens pour l’instant regardent les

rizières verdissantes, les palétuviers baignant leurs racines dans l’eau

boueuse de la rivière, et les bosquets de bambous et de palmiers

entourant les petites cases rouges à toits de chaume. C’est qu’il y a

plus de la moitié du monde entre toi et moi, et le soleil nous montre sa

face rayonnante bien longtemps avant qu’il se lève sur la France.

Hier nous sommes entrés dans la rivière de Saïgon; il faut la remonter

pendant quatre-vingts kilomètres pour arriver à la capitale de la

Cochinchine; elle coule entre des berges basses qui, sans cesse,

s’écroulent, et, délayées dans l’eau, lui fournissent de la vase dont

celle n’a certes pas besoin. A Saïgon même, il n’y a pas de quais à

cause du peu de solidité de la rive[13].

[13] Dans tout ce qui va suivre il faut remarquer que le récit dépeint

l’Indo-Chine il y a vingt ans; ce n’est que dans les derniers

chapitres qu’il parlera de choses contemporaines.

A peine notre bateau était-il mouillé, que nous avons été entourés d’une

foule de petits sampans, c’est-à-dire de petites barques du pays qui

venaient chercher des passagers pour les transporter à terre.

M. Gerbier étant très pressé d’aller voir son père, n’a pas voulu

attendre un des canots du bord; il est donc descendu dans un sampan et

m’a pris avec lui à ma grande joie.

Imagine-toi une barque assez longue avec une voile en paille, oui, en

paille tressée comme un paillasson, et deux petites plates-formes, l’une

à l’avant, l’autre à l’arrière. Sur celle de devant se tenait un homme

qui faisait marcher la barque avec un seul aviron; sur celle d’arrière,

sa femme manœuvrait un autre aviron, et, tout en le maniant, elle

dirigeait très adroitement le gouvernail avec son pied. Sous un toit de

paille, une _paillotte_, comme on dit ici, dans un petit espace de deux

mètres de large, sur trois mètres de long environ, était blottie toute

sa nichée. Ils étaient là dedans, je ne sais combien d’enfants de tous

les âges et de toutes les tailles; on ne voyait que des têtes; pour les

bras et les jambes, je ne sais vraiment pas où ils avaient pu trouver de

la place pour se loger. Les sampans--comme chez nous les

barques--servent à une foule d’usages. On y fait la pêche; on y

transporte des personnes, des animaux, des pierres, des briques, du riz,

du sel, des légumes, des poteries, enfin tout ce qu’on veut envoyer d’un

endroit dans un autre. Comme il n’y a que peu de routes, pas du tout de

chemins de fer[14], et, qu’au contraire, les cours d’eau (qu’on appelle

_arroyos_) abondent, il est bien plus facile de se servir de barques que

de voitures et de chevaux pour les transports. M. Gerbier, qui a

beaucoup voyagé, m’a dit qu’en Hollande et à Venise, il en était de

même. Les _treschuyten_ et les _peate_[15] sont les sampans européens.

[14] Yves écrit en 1872.

[15] Le treschuyt est le bateau hollandais, la peata le bateau

vénitien.

Aussitôt débarqué à Saïgon, nous avons couru chez M. Gerbier père. Il

habite un petit hôtel tout près de son chantier.

Pendant que M. Émile était avec sa famille je suis resté à l’attendre

tout en regardant travailler les ouvriers, qui sont pour la plupart des

gens du pays. Au bout d’un quart d’heure, environ, un domestique est

venu me chercher pour me conduire auprès de M. Gerbier. J’étais un peu

intimidé, mais la vue de son fils qui se tenait près de lui, l’air tout

joyeux, m’a donné de l’aplomb. Ces messieurs ont été excellents pour moi

et m’ont dit de revenir les trouver demain vers dix heures du matin. Ce

soir, je suis retourné à bord de la _Vendée_ que je ne quitterai pas

sans regret, car j’aime beaucoup le capitaine Simon.

Adieu, mon brave Alain, je suis ton ami pour la vie.

Yves Kerhélo.

Yves Kerhélo · 第 15 / 34 题