IX

En rivière de Saïgon, le 7 avril.

Ma bonne petite sœur,

Un canot va porter le courrier à terre; j’en profite pour faire un

paquet de toutes les feuilles que j’ai écrites depuis Aden et te les

envoyer. Tu vois que ton frère devient un fameux écrivain. Je dois ma

science en littérature (vois comme je sais faire de belles phrases

maintenant!) à ce bon M. Gerbier, qui depuis que je lui ai repêché son

portefeuille est plein de bontés pour moi. Toutes les fois que j’ai

quelques heures de libres, il me fait venir près de lui pour travailler;

il m’apprend le français, l’anglais, un peu d’histoire et de géographie,

et aussi l’arithmétique. Il m’a même dit, l’autre jour, que je faisais

beaucoup de progrès et que, si le métier de mousse ne me va pas, il me

fera entrer dans les bureaux de son père, comme petit employé. Tu penses

bien que j’aime mieux cela que de servir les maçons ou de carguer des

voiles. Je suis donc plein d’espérance et de courage. En attendant

mieux, je ne néglige pas la besogne du bord. Je vois bien que le

capitaine Simon est content de moi parce que, de temps en temps, il me

tire l’oreille,--si fort qu’il me fait crier,--mais ça me fait plaisir

tout de même. Il faut que je termine ma lettre, car nous allons partir

dans un moment. Je t’embrasse très vite, très fort, et je te prie de

présenter mes respects à Mlle Martineau.

Surtout n’oublie pas mes amitiés pour Alain.

Yves Kerhélo.

Yves Kerhélo · 第 14 / 34 题