IX

CE QUI SE PASSE EN MÉSOPOTAMIE.--LE GOUVERNEMENT

NATIONALISTE ARABE DE KERBELLAH.--LES ALLIÉS DES

KÉMALISTES.--L'ÉTENDARD DE LA RÉVOLTE EN PERSE ET EN

ARABIE.--L'ÉMIR ALI.--L'ATTAQUE DES CONVOIS ANGLAIS

DU TIGRE.--SUR LES RIVES DE L'EUPHRATE.--ARABES ET

KÉMALISTES.--A LA FRONTIÈRE PERSANE.

J'ai pu voir ici un officier kémaliste blessé, de l'entourage immédiat

de Nihad pacha, rentré dernièrement du front de Mésopotamie et qui m'a

donné de précieuses informations sur ce qui se passe dans ces provinces

éloignées de l'Asie.

En Mésopotamie, la paix est bien loin d'être rétablie et la situation

ne s'est guère éclaircie non plus, comme on l'annonçait dernièrement en

Angleterre.

Les Anglais, il est vrai, ont réussi à s'établir dans le delta et dans

les provinces de Bassorah et de Kourna, où leurs troupes ont culbuté

les rebelles arabes qui se sont retirés vers l'intérieur. Mais ceux-ci

reviennent à l'attaque et à présent, en Mésopotamie, l'armée anglaise

combat sur un front de plus de 600 kilomètres, c'est-à-dire de Bagdad à

Bassorah. Elle est en outre attaquée de flanc par les révolutionnaires

persans descendant de Kermanchah dans le Pouchti Kouh.

Un émir arabe, l'émir Ali, parent de l'émir Hussein, très influent en

Mésopotamie, leva le premier l'étendard de la révolte, il y a un an

de cela. Ce fut le début de la révolution arabe dans l'Irak contre

l'Angleterre.

Ce chef rebelle entra à Kerbellah, d'où la petite garnison anglaise

dût se retirer, et y installa un gouvernement provisoire à l'instar de

Kémal pacha à Angora.

Quelque temps plus tard, tandis que les Arabes du Monentefîck et du

Djebell se soulevaient, l'émir Ali envoya une délégation en Anatolie

pour conclure une alliance avec les Kémalistes. Ceux-ci s'empressèrent

d'accepter et envoyèrent une mission à Kerbellah, accompagnée

d'officiers d'Etat-Major demandés par l'Emir. C'est ainsi qu'à la fin

de l'été 1920, les Arabes, suffisamment organisés et très nombreux,

entreprenaient la lutte depuis Bagdad jusqu'à la mer. D'autre part,

le 13º corps d'armée kémaliste, sous les ordres du général Nihad

pacha-alors à Diarbékir se mit à descendre le Tigre et il investissait

Mossoul où la garnison anglaise, coupée de Bagdad, ne put résister.

Nihad pacha continua son avance et installa en octobre dernier

son Quartier général à Mossoul, tandis que ses 2º et 5º divisions

combattaient avec l'aide des Arabes à Samara.

Les Persans à leur tour, ayant proclamé un gouvernement nationaliste

à Tabriz, s'allièrent aux Kémalistes et ne tardèrent pas à faire

irruption en Mésopotamie. C'est ainsi que les troupes britanniques

virent un troisième front surgir sur le champ de bataille.

Quoique très mal équipées et mal organisées, ces bandes persanes

causent de grands dommages aux Anglais, car ils mènent sur la rive

gauche du Tigre une guerre de guérillas qui retient de ce côté une

quantité de troupes obligées de protéger les convois de ravitaillement

remontant le Tigre vers Bagdad.

Ces convois sont souvent attaqués par des insurgés arabes qui,

blottis par milliers dans les roseaux et les bambous des rives et des

marécages, ne cessent de mitrailler tous les navires qui passent.

Ceux-ci sont naturellement tous armés et les Anglais ont organisé

des escadrilles de moteurs blindés accompagnés d'hydro-avions qui

parcourent sans cesse tout le cours du fleuve y faisant la police.

Dans chaque village riverain sont installés des postes munis de fortes

garnisons et entourés de fils de fer barbelés, ce qui n'empêche pas

les Arabes de les attaquer sans trêve et tout le voyage des bateaux

circulant de Bassorah à Bagdad s'effectue le plus souvent sous une

pluie de balles.

A l'organisation impeccable des Anglais le long du Tigre, les Arabes

répondent par le nombre de leurs combattants, qui pullulent et sont

bien approvisionnés en armes et munitions.

L'émir Ali a réussi à se procurer quelques batteries de canons de

campagne et de nombreuses mitrailleuses.

Les insurgés arabes en Mésopotamie emploient audacieusement une

singulière tactique pour attaquer et détruire les convois fluviaux

britanniques quoique ceux-ci soient armés.

De nuit, des centaines de soldats arabes se munissent de peaux de

moutons qu'ils gonflent en guise de bouée et ils entrent sous cet

accoutrement dans le fleuve se laissant ainsi entraîner par le courant

en masses compactes pour se cramponner à l'étrave des bateaux et se

hisser sur le pont à l'aide de bambous recourbés. Ils font alors

irruption de tous les côtés à la fois et attaquent au poignard les

passagers et les équipages; ceux-ci ne pouvant plus se défendre avec

leurs armes sont massacrés de la sorte.

Le bateau, après qu'ils l'ont échoué, est dévalisé par les insurgés.

L'émir Ali a installé son gouvernement à Kerbellah où sont concentrés

les principaux ministères. Percevant les impôts sur toute la population

de l'Euphrate, ce gouvernement, dont l'existence est inconnue peut-être

en Europe, à son budget et fonctionne presque normalement. L'émir

lutte pour l'indépendance de la Mésopotamie et l'on m'assure qu'il a

plusieurs fois déclaré son attachement à la France et aux Turcs. C'est

un homme âgé d'une quarantaine d'années, très énergique et très aimé de

tous les Arabes de l'Irak.

L'Angleterre se heurte avec lui à un ennemi puissant, respecté et en

parfaite solidarité avec les kémalistes turcs qui luttent à ses côtés.

[Illustration]

X

L'EXILÉE D'ANGORA.--HALIDÉ EDIB HANUUM.--UNE VISITE À

SA FERME.--LA ROMANCIÈRE KÉMALISTE.--L'AMAZON D'ANATOLIE.--

LES FUSILS DANS LA PÉNOMBRE.--DÉSENCHANTÉE 1920.--LA FUITE

D'HALIDE DE CONSTANTINOPLE.--CE QU'ELLE DIT DU MOUVEMENT

NATIONAL.

A la direction générale de la presse kémaliste, un ami m'avait proposé

d'aller voir, avant de quitter Angora, Halidé Edib Hanoum, fougueuse

propagandiste de la cause nationaliste et écrivain d'une indéniable

valeur. Le soir même une voiture nous menait avec force cahots, à

travers les rues mal pavées de l'antique Ancyre. Nous avancions sur

une route poudreuse menant à la ferme modèle, dépendance de l'Ecole

d'agriculture d'Angora sise à environ une heure de la ville.

De temps en temps, nous croisions sur notre chemin quelques «tchétés»

kémalistes armés et montés sur de beaux chevaux. Ils font partie de ces

bandes, de formation nouvelle, qui s'exercent à la petite guerre en

attendant d'être dirigées vers le front.

Chacune des bandes de «tchétés» est munie d'une mitrailleuse et

comprend 50 cavaliers armés jusqu'aux dents. Les grenades à main qu'ils

suspendent à leur ceinture et que ces cavaliers trimballent avec eux,

sont la terreur constante des habitants d'Angora.

Au café où ils s'attablent, ils conservent toujours ces dangereux

joujoux auprès d'eux, parfois ils s'amusent à les démonter et les

explosions par accident ne sont pas rares, qui font voler en éclats

tout le café, tables chaises et clients!

Aussi le gouvernement a-t-il pris la décision d'interdire le port de

ces bombes à l'intérieur de la ville.

Tandis que notre voiture passe, je les vois esquisser une merveilleuse

«fantasia» sur leurs fringants chevaux qu'ils montent admirablement

bien.

Au bout d'une heure de course nous arrivons à une ferme champêtre

et gaie émergeant d'un bouquet de feuillage, le long d'une petite

rivière aux eaux claires et très poissonneuses. Devant la ferme est un

grand verger, puis une prairie ombragée où paissent tranquillement des

vaches. Tout est calme et silencieux. C'est un lieu bien choisi pour

servir de refuge à l'àme ténébreuse et mélancolique qui est venue s'y

exiler... Tout à coup un galop pressé retentit. Nous voyons arriver de

loin une femme montée sur un superbe pur sang. Le vent s'engouffre dans

les plis de son «tcharchaf» noir. Elle est chaussée de bottes d'homme.

Sa ceinture s'orne d'une cartouchière et d'un revolver à la «cow-boy».

C'est Halidé Edib Hanoum.

⁂

Quelques minutes plus tard, nous étions dans une petite pièce située au

prcmier étage et transformée en salon. Quelques meubles purement turcs

d'une simplicité rustique.

Dans un coin, luit dans la pénombre l'acier poli d'une dizaine de

fusils, revolvers et poignards rangés avec précaution. Sur une petite

table est un «samovar» russe et au milieu de la pièce un grand

«mangal»[2] de cuivre.

[2] Réchaud à charbon turc.]

Nous nous asseyons sur des «minders»[3] à la turque adossés aux

fenêtres donnant sur le balcon d'où la vue s'étend sur de riches

plantations. Halidé Edib a pris place en face de nous. Elle a gardé son

«tcharchaf», le voile relevé.

[3] Divan à la turque.]

Tandis qu'elle parle, je l'observe. Notre interlocutrice est une belle

femme entre les deux âges, aux yeux noirs et au regard langoureux. Les

péripéties de sa fuite en compagnie de son mari, le docteur Adnan bey,

méritent d'être narrés.

⁂

Déguisés en villageois et ayant chargé leurs effets sur un char à bœufs

plein de paille, des «tcharik» aux pieds, un aiguillon en main, c'est

en cet agreste équipage que Halidé Edib s'achemina sur la route menant

de Scutari à Alemdagh.

Mari et femme errèrent ainsi quinze jours durant, le long de chemins

isolés, logeant dans des hans affreux et peuplés de vermine... Ils ne

furent reconnus qu'a leur arrivée à Ada-Bazar.

Halidé Edib nous retient à prendre le thé. Une petite paysanne nous

sert sur un plateau du beurre frais provenant de la ferme et des

confitures préparées par la fermière.

«Nous ne manquons de rien, me dit Halidé Edib Hanoum, la terre de nos

aïeux, la belle et riche Anatolie, malgré toutes ses blessures béantes,

est encore généreuse. L'Europe a beau ne rien envoyer, nous trouverons

longtemps encore sur la terre de l'exil des tchariks pour nous chausser

et des vêtements de bure...»

Puis, tandis que je la questionnais sur le mouvement national,

l'éminente romancière et poète turque me répondit sans hésitation:

_«Vous nous voyez ici, nous avons tout laissé derrière nous, maisons,

famille, notre Bosphore chéri aux-riantes rives... Nous avons

abandonné tout cela pour prendre les armes et lutter à la défense de

nos monts et de nos terres que l'on veut faire envahir par nos plus

vils ennemis..._

_«Au commencement de la guerre générale qui a déchaîné le feu dans le

monde entier, je me trouvais à Constantinople. Lu ruée germanique sur

la Belgique, fut douloureusement ressentie par la plupart des Turcs,

car la Turquie elle aussi sait jusqu'où va la violence de certaines

nations européennes que l'ambition rend aveugles..._

_«Les vrais Turcs sentaient l'approche d'un malheur... ils savaient

que l'Allemagne avait entre les mains les rênes de l'Empire, mais ils

frémirent tous d'horreur à la destruction de Louvain, aux horreurs

germaniques en Belgique. Il serait inutile de rappeler l'indignation

que la violation de la Belgique par les armées du Kaiser, souleva dans

le monde entier._

_«Pourtant, cinq années plus tard, une violation plus monstrueuse

encore était accomplie envers la Turquie qui avait déposé les armes en

se fiant à l'armistice de Moudros et au 12^e principe de Wilson qui lui

donnait droit à la souveraineté turque sur les territoires turcs de

l'Empire ottoman..._

_«On jeta sur un peuple désarmé, l'armée grecque qui occupa Smyrne,

y commit des massacres sans précédent et mit à sac les plus belles

provinces de l'Anatolie... Aujourd'hui, des villes d'Aïdine, de

Ménémen, Nazeli, il ne reste qu'un amas de décombres..._

_«A toutes ces horreurs, personne n'eut de cris d'indignation, pas

un sursaut de révolte ne se manifesta et pourtant ces villes, ces

populations, ces contrées dévastées, mises à feu et à sang, font partie

de l'humanité!_

_«Et l'on prétend que les nationalistes turcs sont dans leur tort I

Mais quel peuple au monde n'en aurait pas fait autant sinon plus?_

_«Les misères et les horreurs sans précédent dont la population turque

de Constantinople est victime depuis que les Anglais y sont les maîtres

sont indescriptibles._

_«Les étrangers, parmi lesquels de rares officiers français restés à

Stamboul, sont témoins des occupations à main armée des maisons turques

qui ont plu à MM. les Officiers anglais._

_«A tout cela d'autres témoignages viennent s'ajouter: les coups

de crosse et de cravache administrés par des soldats australiens,

polynésiens--apôtres de la civilisation britannique--aux malheureux

voyageurs qui sont obligés d'attendre dix jours sur pied pour obtenir

un visa anglais au quai de Galata. Et les familles jetées sans raison

dans la rue, et les harems violés, les arrestations brutales pour ceux

qui sont connus être francophiles convaincus, et l'horrible censure

interalliée, anglaise plutôt, qui étouffe la voix de la presse turque

laissant les feuilles grecques et arméniennes déverser des articles

mensongers et injurieux envers la Turquie, que de tracasseries,

odieuses et pires!_

_«La Turquie n'est pas entrée de sa propre volonté dans la guerre

générale; c'est elle, néanmoins, qui a été le plus injurieusement

traitée, plus que l'Allemagne, plus que l'Autriche et même que la

Bulgarie._

_«Un peuple qui a le moindre sentiment de patriotisme ne devait-il pas

prendre les armes pour soutenir une lutte désespérée... et ne sait-on

pas que les peuples exaspérés sont souvent redoutables?_

_«Mustapha Kémal, dans la lutte suprême qu'il a entreprise, a réveillé

d'autres peuples? asiatiques opprimés._

_«Le bolchevisme se changera fatalement en Asie en un soulèvement

général, car les droits de tout peuple de disposer de lui-même que

Wilson a proclamés, ainsi que les idées des communistes envers les

capitalistes ont réveillé l'Asie._

_«Nous sommes aujourd'hui liés étroitement aux Musulmans de la Chine et

des Indes et nous savons exactement vers quel dénouement marchent les

événements que quelques diplomates inconscients ont provoqués._

_«Le grand Congrès asiatique de Bakou est un pas en avant. La révolte

des peuples opprimés de l'Asie est proche. Demain, lorsque toutes les

colonies britanniques seront mises à feu, M. Lloyd Georges réfléchira

sur la fatalité qui pèse sur des oppresseurs nourris d'ambitions...»_

Il me souvient d'avoir visité naguère, sur les rives du lac de Genève,

à Coppet, le château où s'exila Mme de Staël. La ferme de Halidé Edib

m'a rappelé involontairement ce pittoresque refuge de Mme de Staël.

A l'instar de l'auteur de Corinne, l'exilée d'Angora entretient une

active correspondance. Elle écrit environ trente lettres par jour à

différents personnages en vue, d'Angleterre et d'Amérique. Elle compte

publier, à ce qu'elle m'a affirmé, un recueil de «Lettres d'Anatolie»,

qui sera évidemment du plus vif intérêt.

Mais que dirait Pierre Loti de ces «Désenchantées» nouveau style!

Les voilà à l'œuvre et en plein dans la vie active...

À Angora auprès de Mustafa Kemal · 第 21 / 23 题