«Le 15 mai 1919.
«Notre correspondance avec Smyrne occupée par les
Hellènes s'est trouvée interrompue. Détails parvenus
ici annoncent massacres sur population musulmane commis
par troupes grecques. Caractère occupation imprécis.
Population extrêmement surexcitée.»
«Commandant de la 57^e Division,
«CHEFICK».
«Panderma, le 16-5-1919.
«Population Panderma extrêmement surexcitée suite occupation
injustifiée Smyrne.»
«C. div. 14^e C. Armée,
«YUSSOUF IZZET».
«Aïdine (très urgent), le 16-5-1919.
«...Le 14-5-19, six transports hellènes, protégés par quelques
torpilleurs, commencèrent à entrer dans le port de Smyrne.
La population grecque s'assembla en masse sur le quai.
Tout d'abord, une compagnie de 300 Efzones débarqua sur le
quai, suivie par d'autres groupes. Les forces débarquées se
divisèrent en deux colonnes, dont l'une prit la direction de
la caserne et l'autre celle de Punta. La population indigène
armée accompagnait ces troupes; aussitôt les quartiers grecs,
sis aux environs du quai, bissèrent des drapeaux hellènes.
Au moment où la première colonne fut près de la tour de la
place de la caserne, un coup de feu éclata. Là-dessus un
choc s'engagea entre nos soldats d'une part et les soldats
hellènes et la population armée d'autre part. Des deux côtés
aux prises sur les lieux, les pertes se montent à plus de
700. Le choc dura une heure. Une partie de nos officiers et
soldats se trouvant dans la caserne, furent faits prisonniers.
On les conduisit à bord du cuirasé Avcroff. D'autres soldats
ottomans se sont retirés avec leurs armes hors de la ville.
Les habitants grecs de Seydi-Keuy et des environs, accourus
en armes durant le choc, se mirent à piller le local du
Gouvernement, la caserne et les magasins appartenant aux
Musulmans. Après l'occupation des établissements officiels et
de ceux de la Sûreté publique, l'armée se joint aux bandes
grecques pour commettre des atrocités tant dans la ville que
dans les environs. La malheureuse population musulmane est
assassinée et torturée. Guidés par des bandes grecques,
les soldats hellènes se saisirent de quelques-uns de nos
officiers et arrachèrent leurs uniformes à coups de crosse. La
population musulmane se réunit dans le cimetière juif, dans
l'intention de s'élever contre l'annexion et de sauvegarder
ses droits. Elle ne voulut pas se disperser et passa la nuit
du 15 au 16 dans le cimetière Israélite continuant ses
manifestations nationales. Après minuit, des coups de fusils
et de mitrailleuses se firent entendre aux environs de ce
cimetière. Le feu continua dans ce quartier et dura environ
quatre heures. La population musulmane, exposée à ce massacre,
dût se disperser.
«Durant toute la nuit, on entendait partout dans la ville
des coups de fusil et de bombes. Les dépôts d'armes et de
munitions, ainsi que les caisses des établissements officiels
furent entièrement pillés par la population locale grecque.
L'agression se manifesta avec une fureur telle que les
soldats hellènes en vinrent jusqu'à faire usage de leurs
mitrailleuses.
«Les atrocités des Grecs furent portées au-delà des limites
de la ville, des bandes grecques formées dans les villages se
mirent à attaquer aussi les trains et les villages musulmans.
«Dans plusieurs villages, des bandes helléniques et grecques
ont commis aussi de nombreuses agressions et leurs actes de
violence se sont étendus jusqu'aux environs de Kouche-Ada et
de Soke.
«Les violences ainsi commises par les Grecs indigènes, tant
en groupes qu'individuellement, à l'encontre des lois de
l'humanité, ont vivement indigné la population musulmane
d'Aïdine et de ses dépendances. Tant que l'occupation de
Smyrne par la Grèce durera et que les violences des bandes
grecques continueront, l'énervement de la population musulmane
doit fatalement croître et, par conséquent, il y aura lieu de
s'attendre à des événements regrettables.
«Donc, au nom de l'humanité, il est d'une importance extrême
de faire les démarches nécessaires auprès des représentants de
l'Entente afin que, dans le cas où l'occupation de la ville
serait nécessaire pour l'Entente, des contingents ententistes
anglais, français et américains viennent seuls effectuer cette
occupation.
«Le Commandant de la 57^e Division,
«CHEFICK».
Aïdine, 17 5-19.
(SUITE TÉLÉGRAMME N° 892)
«1º) Les membres de l'Etat-Major du corps d'armée et des
divisions ont été arrêtés à Smyrne le jour de l'occupation.
«2º) Les massacres et les pillages commis à Smyrne contre la
population musulmane et contre nos soldats n'ont nullement été
provoqués par les nôtres, mais il existe, au contraire, des
preuves indiquant qu'ils ont été commis avec préméditation
par les Grecs indigènes et les soldats hellènes.
«CHEFICK.»
Le passage suivant, d'un autre rapport du général Nadir pacha, sur les
horreurs de Smyrne, vaut aussi d'être cité:
«A ce moment furent commis des crimes et atrocités
inimaginables, que réprouveraient les peuples même les moins
civilisés.
«Des Grecs, armés de revolvers, tiraient continuellement sur
le groupe des officiers turcs, traversant la rue au milieu de
deux rangées de soldats hellènes d'occupation.
«La population grecque n'a rien épargné pour insulter,
humilier, torturer et frapper les officiers.
«Tous ceux qui étaient à bord des bateaux grecs, le long des
quais, ainsi que tous les soldats hellènes descendus dans
la rue et la population grecque de la ville elle-même, ont
participé par tous les moyens à cette scène tragique. Les
officiers turcs, mains en l'air, furent contraints de crier
«Zito» et un grand nombre d'officiers et de soldats furent
impitoyablement massacrés ou blessés. Une pluie battante,
mêlée de grêle qui commença à tomber peu après, contribua
heureusement à détourner sensiblement ce déchaînement de
barbarie.»
Si je devais transcrire, ici, la suite de dépêches annonçant la
destruction d'Aïdine, de Ménémen, les massacres de Magnésie, etc., la
série n'en finirait pas.
Aussi Riza bey me dit que si quelqu'un lui demandait pourquoi
l'Anatolie est rebelle et s'est ainsi soulevée, il montrerait ce
recueil qu'il gardait précieusement.
Nous causâmes ensuite de la Cilicie. Je remarquai avec plaisir
qu'aucune rancune envers la France n'existait chez ces officiers.
Seulement Riza bey me donna deux proclamations qui venaient d'être
rédigées pour être jetées par avion sur les troupes françaises. Je les
reproduis ici à titre documentaire et parce qu'ils font ressortir les
vœux que formaient alors les nationalistes turcs sur la Cilicie.
«SOLDATS DE FRANCE!
«Combattants de la République et apôtres de la
justice, demandez à vos chefs pourquoi vous versez encore votre sang
pour la conquête inutile de la Cilicie turque qui ne vous est même pas
cédée par le traité de Versailles?
«Poilus de France! Songez que votre patrie vient de gagner une belle
victoire en vous rendant l'Alsace et la Lorraine, mais vous tacheriez
l'œuvre de vos camarades morts au champ d'honneur, en voulant
déchiqueter le peuple turc qui ne demande qu'à vivre libre et en bonne
amitié avec vous.
«Soldats de France!
«Si vous poursuivez ces projets, les Turcs sont à la veille de
s'allier aux rebelles arabes. Un exemple frappant est sous vos veux.
En Mésopotamie, les Anglais ont une armée de 100.000 hommes, qui est
harcelée de tous côtés. Leurs troupes ont leurs arrières coupés, sont
attaquées chaque jour par les Turco-Arabes et périssent par milliers.
En Cilicie, vous êtes en face d'un péril identique et imminent!
«Aujourd'hui, l'époque des conquêtes est passée!...
«Est-ce le moment pour la France républicaine de dévoiler son ambition,
ou celui de se mettre au travail et de chercher ses vrais intérêts là
où ils sont autrement que par la force?... Cela demandez le à vos chefs,
et s'ils ne peuvent vous répondre, consultez votre conscience; elle
vous refusera de déshonorer votre histoire en vous ruant sur un peuple
qui ne demande qu'à vivre libre et tranquille!...»
«POILUS DE FRANCE!
«Vous avez laissé bien loin derrière vous vos villages, vos foyers
chéris...
«La guerre est finie depuis longtemps, l'Alsace et la Lorraine sont
redevenues françaises, mais vous, que cherchez-vous encore ici?
«Le moment est venu de prendre la truelle en main et de réparer les
sanglantes blessures de la Patrie.
«Le moment est venu pour l'humanité entière de respirer, non de
conquérir, de brûler encore et de verser inutilement du sang.
«Poilus de France égarés en Cilicie, qu'avez-vous à attaquer les Turcs
qui ne demandent qu'à vivre tranquilles et amis de la France?
«N'oubliez pas vos traditions d honneur et de justice, ne perdez pas
ainsi vos vrais intérêts en Orient!
«Vous combattez pour les beaux yeux de l'Angleterre, qui est pour nous
tous l'ennemi commun.
«Poilu de France! Rentre chez toi, profite de la victoire et mets toi à
l'œuvre avant les Allemands...
«Ne pense pas à vouloir le bien d'autrui!...
«Rentre dans ta douce France, laissons les armes pour reprendre la
charrue et nous remettre enfin à travailler en paix!
«Chacun chez soi! Dieu avec tous!...»
Tandis que nous étions en train de lire ces proclamations, le général
Fevzi pacha entra dans la pièce.
Il me dit quelques mots sur la Cilicie que je reproduis ici
textuellement. Je n'ai pas eu la possibilité de m'entretenir longuement
avec lui, car il dût me quitter précipitamment pour îles affaires
urgentes.
Mais ces déclarations, si concises quelles soient, confirment les
précédentes.
_Jusqu'à présent_, remarque Fevzi pacha, _nous avions négligé ce front,
car nos principaux efforts tendaient à résister par tous les moyens
à l'invasion hellène. Quelques milices de volontaires réussissent
toutefois, non sans éclat, à rendre critique, à certains moments, la
situation militaire française. Mais nous avons toujours voulu régler
les affaires de Cilicie, sans effusion de sang avec la France, car elle
a tout intérêt à le faire._
_L'esprit militaire l'a emporté et les Français n'ont pas hésité à armer
des bandes arméniennes pour les lancer dans nos paisibles campagnes.
Si les Français ne veulent pas conclure avec nous un accord qui leur
serait favorable, la guerre de guérillas continuera de plus belle avec
l'aide et l'appui que nous apporteront les rebelles arabes!_
[Illustration]