ANGORA, L'ANTIQUE ANCYRE.--CE QU'ON VOIT DANS SES RUES.--LA
CRISE DES LOGEMENTS.--OU IL ME FAUT LOGER DANS UNE ARMOIRE.
--LE CHEF DES NATIONALISTES.--CE QU'EST LE SOULÈVEMENT
KÉMALISTE.--SON BUT.--SON ARMÉE.--KÉMALISTES, BOLCHEVIKS ET
PEUPLES DE L'ASIE.
Plusieurs heures de route encore et nous longeons un cours d'eau aux
rives boisées et bordées de jardins. On devine sous le feuillage les
rustiques villas où les citoyens de l'antique Ancyre viennent habiter
durant la chaude saison. De loin en loin, on rencontre des fiacres,
occupés par des beys ou pachas enfuis de l'enfer constantinopolitain.
Ils sont tous coiffés de kalpacks kémalistes noirs. Ce sont des
ministres, des sous-secrétaire d'État qui vont passer leur soirée à la
campagne. Soudain, notre voiture contourne une colline et l'on peut
apercevoir dans toute sa splendeur, l'horrible «trou» qu'est Angora.
Le nouveau venu se trouve désillusionné. Figurez-vous un amas de
maisons aux murs de boue, dont la moitié a été dévastée, au cours
de la guerre, par un incendie. Seuls, vers le centre de la ville,
quelques bâtiments de pierre ont résisté aux ravages des flammes. Bien
lamentable est, au premier abord, la capitale des Kémalistes.
Les rues sont envahies par une foule grouillante et bizarre. Voici des
tchétés que l'on voit circuler, la poitrine couverte de cartouches,
armés jusqu'aux dents, la tête enturbannée du bachlik large qui leur
donne des airs guerriers et même parfois terrifiants. Plus loin
défilent des troupes régulières revenant de quelque corvée ou de
l'exercice. Puis ce sont les beys de Stamboul que l'on voit passer en
voilure... et quelques petites hanems qui ont suivi leurs parents,
maris ou Irères, préférant le voile épais qu'elles sont obligées de
porter en Anatolie, aux «tcharchafs» plus que transparents, en usage à
Stamboul.
Les voyageurs à peine débarqués devant le «han» sont accueillis avec un
sourire narquois par les hôteliers. Pas un mètre de disponible, car,
à Angora, on loge au mètre carré, et le voyageur doit se considérer
heureux de trouver une marche d'escalier inoccupée, car les dites
marches constituent autant de couchettes dûment numérotées.
Après de laborieuses recherches, j'ai obtenu une armoire pour y dormir
moyennant une livre turque de loyer par nuit s.v.p. Angora regorge de
monde, disons-nous, on a même de la peine à se frayer un passage dans
les rues principales de la ville, tant la foule des plus hétéroclites
qui s'y coudoie est nombreuse. On y rencontre des figures étranges,
depuis les Tartares et les Kirghiz du Turkestan qui sont venus en
Asie-Mineure, jusqu'à des Nègres et des Chinois, enfuis probablement de
la Russie bolchévique.
Après une installation sommaire, je rencontre des connaissances
appartenant à l'entourage de Mustapha Kemal pacha.
On me promet de m'introduire auprès du chef. Mais sied-il de me
présenter à lui avec une barbe de cinq jours? Entré chez le premier
coiffeur venu, je ressens «le frisson de la petite mort». Le cher
figaro est armé jusqu'aux dents et tandis que je lui abandonne
docilement ma joue, je contemple sa poitrine où brille tout un attirail
de guerre, trois rangées de cartouches, un browning et un poignard!
Mustapha Kemal habite une petite maison tout près de la station
d'Angora, à cinq minutes de la ville. On passe, pour s'y rendre, devant
un jardin public, où tout le monde se donne rendez-vous le soir. En
face est la Chambre ou Assemblée nationale qui siège dans une bâtisse
de construction récente, assez belle comparativement à celles qui
l'entourent.
A l'entrée du jardin de la gare, on me présenta à Mustapha Kémal.
Haut de taille, énergique d'aspect, le chef des nationalistes turcs
accuse environ la quarantaine. Son regard est des plus pénétrants
quoique fatigué et sa voix est très forte. Mais des affaires urgentes
l'appellent à son bureau, et notre première entrevue n'est pas longue.
Il m'invite d'ailleurs aimablement à venir le voir.
⁂
Qu'est-ce que le mouvement national? Ce n'est qu'après être arrivé à
Angora que je pus me rendre compte de sa portée politique. Et c'est le
deuxième jour que je résumais ainsi son programme dans un des premiers
articles que je reproduis ici[1]:
[1] Excelsior.
Angora... octobre...
Il est bien rare de voir quelque journaliste franchir le mur séparant
l'Anatolie du monde entier et d'approcher Mustafa Kémal en personne à
Angora.
Un nouvel Etat existe actuellement en Asie-Mineure; une deuxième
Turquie pour ainsi dire y a été créée par Mustapha Kémal qui a levé
l'étendard de la liberté et mène une guerre à outrance, refusant
d'accepter le Traité de Sèvres qui retire Smyrne et la Thrace à la
Turquie.
Ce nouvel Etat, dont la capitale est Angora, a été constitué très
rapidement avec ce qui restait encore de l'ancienne administration
ottomane. Mais, aujourd'hui, tous les ministères et le Parlement
siègent à Angora. Les ministres ont le titre de «vékil» (gérant) et ont
les mêmes pouvoirs que dans tous les pays.
Cet état anormal n'a pourtant pas provoqué de troubles locaux comme on
l'a annoncé. La sécurité règne en Asie-Mineure et chacun vaque à ses
affaires. Dans toutes les provinces, les impôts sont perçus par l'État
kémaliste; le budget d'Angora couvre les frais du nouveau gouvernement,
tandis que la Sublime-Porte de Stamboul est aux abois et ne sait
comment couvrir son déficit.
L'armée grecque, concentrant tous ses effectifs en Asie-Mineure,
réussit tout d'abord à bousculer les armées de Mustapha Kémal, dont
l'artillerie était incomplète. Mais depuis son avance vers l'intérieur,
le front hellène est maintenant trois fois plus étendu qu'auparavant
et s'est par conséquent affaibli considérablement, tandis que les
nationalistes, reforment leurs troupes et organisent de nouveaux corps
réguliers.
Les Turcs consolident leur front en vue d'une nouvelle offensive et
mènent, dans tous les territoires occupés par les Grecs, une guerre
de francs-tireurs. Ils étaient tout d'abord dépourvus de matériel
et étaient presque complètement désarmés au débarquement de l'armée
héllène à Smyrne. Mustapha Kémal cependant a réussi peu à peu à
réorganiser une petite armée d'environ 150.000 hommes aidés par des
milices populaires dites de défense et des corps de volontaires.
Après l'occupation de Bakou par les Bolcheviks, qui prirent en outre
Nakhichevan, à la frontière russo-persane, les Kémalistes gagnèrent une
route libre et purent communiquer facilement avec la Russie. C'est par
cette voie un peu longue, qu'aujourd'hui ils se procurent des armes et
des munitions.
D'autre part, une contrebande d'armes effrénée existe sur toutes les
côtes de l'Asie-Mineure, où l'on échange simplement un sac de farine ou
des moutons contre des fusils ou des mitrailleuses.
Ancien organisateur de la guerre en Tripolitaine, Mustapha Kémal
adopte les mêmes méthodes en Anatolie et en Mésopotamie, où il a
réussi à gagner la collaboration des Arabes. Sur tous les fronts, les
nationalistes forment des bandes armées qu'ils lancent sur les arrières
des armées d'occupation, attaquant surtout les Anglais et les Grecs. A
l'intérieur, par exemple à Sivas et à Konia, des fabriques de munitions
ont été établies et fonctionnent assez régulièrement. Et tandis qu'en
Europe, tout à l'air de rentrer en paix, la guerre semble commencer
seulement maintenant en Asie.
Mustapha Kémal s'efforce de créer, en Asie, un mouvement qui
succéderait au bolchevisme à son déclin. Il a réussi pour mener sa
lutte à s'allier à certains peuples de l'Asie. C'est ainsi qu'à Angora
il existe plusieurs ambassades, telles que celles de l'Afghanistan, du
Belouchistan, de la Perse nationaliste, de l'Azerbaïdjan, du Bokhara et
du Turkestan.
Les rues sont pleines d'une foule bigarrée, représentant tous les
peuples de l'Asie, depuis l'Hindou jusqu'au Chinois, et l'on se demande
si, un jour, toutes ces peuplades indisciplinées, que veulent armer les
Soviets, ne parviendront pas à troubler l'ordre mondial!...
Tous ces gens se sont attablés, pour la première fois dans l'histoire,
autour d'un tapis vert au premier Congrès asiatique de Bakou. Mustapha
Kémal s'est attaché à déchirer le traité de paix turc en cherchant à
mettre le feu aux colonies anglaises de l'Asie, et il travaille nuit et
jour dans ce but.