III

ANGORA, L'ANTIQUE ANCYRE.--CE QU'ON VOIT DANS SES RUES.--LA

CRISE DES LOGEMENTS.--OU IL ME FAUT LOGER DANS UNE ARMOIRE.

--LE CHEF DES NATIONALISTES.--CE QU'EST LE SOULÈVEMENT

KÉMALISTE.--SON BUT.--SON ARMÉE.--KÉMALISTES, BOLCHEVIKS ET

PEUPLES DE L'ASIE.

Plusieurs heures de route encore et nous longeons un cours d'eau aux

rives boisées et bordées de jardins. On devine sous le feuillage les

rustiques villas où les citoyens de l'antique Ancyre viennent habiter

durant la chaude saison. De loin en loin, on rencontre des fiacres,

occupés par des beys ou pachas enfuis de l'enfer constantinopolitain.

Ils sont tous coiffés de kalpacks kémalistes noirs. Ce sont des

ministres, des sous-secrétaire d'État qui vont passer leur soirée à la

campagne. Soudain, notre voiture contourne une colline et l'on peut

apercevoir dans toute sa splendeur, l'horrible «trou» qu'est Angora.

Le nouveau venu se trouve désillusionné. Figurez-vous un amas de

maisons aux murs de boue, dont la moitié a été dévastée, au cours

de la guerre, par un incendie. Seuls, vers le centre de la ville,

quelques bâtiments de pierre ont résisté aux ravages des flammes. Bien

lamentable est, au premier abord, la capitale des Kémalistes.

Les rues sont envahies par une foule grouillante et bizarre. Voici des

tchétés que l'on voit circuler, la poitrine couverte de cartouches,

armés jusqu'aux dents, la tête enturbannée du bachlik large qui leur

donne des airs guerriers et même parfois terrifiants. Plus loin

défilent des troupes régulières revenant de quelque corvée ou de

l'exercice. Puis ce sont les beys de Stamboul que l'on voit passer en

voilure... et quelques petites hanems qui ont suivi leurs parents,

maris ou Irères, préférant le voile épais qu'elles sont obligées de

porter en Anatolie, aux «tcharchafs» plus que transparents, en usage à

Stamboul.

Les voyageurs à peine débarqués devant le «han» sont accueillis avec un

sourire narquois par les hôteliers. Pas un mètre de disponible, car,

à Angora, on loge au mètre carré, et le voyageur doit se considérer

heureux de trouver une marche d'escalier inoccupée, car les dites

marches constituent autant de couchettes dûment numérotées.

Après de laborieuses recherches, j'ai obtenu une armoire pour y dormir

moyennant une livre turque de loyer par nuit s.v.p. Angora regorge de

monde, disons-nous, on a même de la peine à se frayer un passage dans

les rues principales de la ville, tant la foule des plus hétéroclites

qui s'y coudoie est nombreuse. On y rencontre des figures étranges,

depuis les Tartares et les Kirghiz du Turkestan qui sont venus en

Asie-Mineure, jusqu'à des Nègres et des Chinois, enfuis probablement de

la Russie bolchévique.

Après une installation sommaire, je rencontre des connaissances

appartenant à l'entourage de Mustapha Kemal pacha.

On me promet de m'introduire auprès du chef. Mais sied-il de me

présenter à lui avec une barbe de cinq jours? Entré chez le premier

coiffeur venu, je ressens «le frisson de la petite mort». Le cher

figaro est armé jusqu'aux dents et tandis que je lui abandonne

docilement ma joue, je contemple sa poitrine où brille tout un attirail

de guerre, trois rangées de cartouches, un browning et un poignard!

Mustapha Kemal habite une petite maison tout près de la station

d'Angora, à cinq minutes de la ville. On passe, pour s'y rendre, devant

un jardin public, où tout le monde se donne rendez-vous le soir. En

face est la Chambre ou Assemblée nationale qui siège dans une bâtisse

de construction récente, assez belle comparativement à celles qui

l'entourent.

A l'entrée du jardin de la gare, on me présenta à Mustapha Kémal.

Haut de taille, énergique d'aspect, le chef des nationalistes turcs

accuse environ la quarantaine. Son regard est des plus pénétrants

quoique fatigué et sa voix est très forte. Mais des affaires urgentes

l'appellent à son bureau, et notre première entrevue n'est pas longue.

Il m'invite d'ailleurs aimablement à venir le voir.

⁂

Qu'est-ce que le mouvement national? Ce n'est qu'après être arrivé à

Angora que je pus me rendre compte de sa portée politique. Et c'est le

deuxième jour que je résumais ainsi son programme dans un des premiers

articles que je reproduis ici[1]:

[1] Excelsior.

Angora... octobre...

Il est bien rare de voir quelque journaliste franchir le mur séparant

l'Anatolie du monde entier et d'approcher Mustafa Kémal en personne à

Angora.

Un nouvel Etat existe actuellement en Asie-Mineure; une deuxième

Turquie pour ainsi dire y a été créée par Mustapha Kémal qui a levé

l'étendard de la liberté et mène une guerre à outrance, refusant

d'accepter le Traité de Sèvres qui retire Smyrne et la Thrace à la

Turquie.

Ce nouvel Etat, dont la capitale est Angora, a été constitué très

rapidement avec ce qui restait encore de l'ancienne administration

ottomane. Mais, aujourd'hui, tous les ministères et le Parlement

siègent à Angora. Les ministres ont le titre de «vékil» (gérant) et ont

les mêmes pouvoirs que dans tous les pays.

Cet état anormal n'a pourtant pas provoqué de troubles locaux comme on

l'a annoncé. La sécurité règne en Asie-Mineure et chacun vaque à ses

affaires. Dans toutes les provinces, les impôts sont perçus par l'État

kémaliste; le budget d'Angora couvre les frais du nouveau gouvernement,

tandis que la Sublime-Porte de Stamboul est aux abois et ne sait

comment couvrir son déficit.

L'armée grecque, concentrant tous ses effectifs en Asie-Mineure,

réussit tout d'abord à bousculer les armées de Mustapha Kémal, dont

l'artillerie était incomplète. Mais depuis son avance vers l'intérieur,

le front hellène est maintenant trois fois plus étendu qu'auparavant

et s'est par conséquent affaibli considérablement, tandis que les

nationalistes, reforment leurs troupes et organisent de nouveaux corps

réguliers.

Les Turcs consolident leur front en vue d'une nouvelle offensive et

mènent, dans tous les territoires occupés par les Grecs, une guerre

de francs-tireurs. Ils étaient tout d'abord dépourvus de matériel

et étaient presque complètement désarmés au débarquement de l'armée

héllène à Smyrne. Mustapha Kémal cependant a réussi peu à peu à

réorganiser une petite armée d'environ 150.000 hommes aidés par des

milices populaires dites de défense et des corps de volontaires.

Après l'occupation de Bakou par les Bolcheviks, qui prirent en outre

Nakhichevan, à la frontière russo-persane, les Kémalistes gagnèrent une

route libre et purent communiquer facilement avec la Russie. C'est par

cette voie un peu longue, qu'aujourd'hui ils se procurent des armes et

des munitions.

D'autre part, une contrebande d'armes effrénée existe sur toutes les

côtes de l'Asie-Mineure, où l'on échange simplement un sac de farine ou

des moutons contre des fusils ou des mitrailleuses.

Ancien organisateur de la guerre en Tripolitaine, Mustapha Kémal

adopte les mêmes méthodes en Anatolie et en Mésopotamie, où il a

réussi à gagner la collaboration des Arabes. Sur tous les fronts, les

nationalistes forment des bandes armées qu'ils lancent sur les arrières

des armées d'occupation, attaquant surtout les Anglais et les Grecs. A

l'intérieur, par exemple à Sivas et à Konia, des fabriques de munitions

ont été établies et fonctionnent assez régulièrement. Et tandis qu'en

Europe, tout à l'air de rentrer en paix, la guerre semble commencer

seulement maintenant en Asie.

Mustapha Kémal s'efforce de créer, en Asie, un mouvement qui

succéderait au bolchevisme à son déclin. Il a réussi pour mener sa

lutte à s'allier à certains peuples de l'Asie. C'est ainsi qu'à Angora

il existe plusieurs ambassades, telles que celles de l'Afghanistan, du

Belouchistan, de la Perse nationaliste, de l'Azerbaïdjan, du Bokhara et

du Turkestan.

Les rues sont pleines d'une foule bigarrée, représentant tous les

peuples de l'Asie, depuis l'Hindou jusqu'au Chinois, et l'on se demande

si, un jour, toutes ces peuplades indisciplinées, que veulent armer les

Soviets, ne parviendront pas à troubler l'ordre mondial!...

Tous ces gens se sont attablés, pour la première fois dans l'histoire,

autour d'un tapis vert au premier Congrès asiatique de Bakou. Mustapha

Kémal s'est attaché à déchirer le traité de paix turc en cherchant à

mettre le feu aux colonies anglaises de l'Asie, et il travaille nuit et

jour dans ce but.

À Angora auprès de Mustafa Kemal · 第 15 / 23 题