A CASTAMOUNI.--LA VILLE DÉSERTE; TOUS SOLDATS; LE
VENDREDI.--L'ART ET LES PAYSANS.--LES MERVEILLES DE CASTAMBOL.
--DJEMAL BEY.--DÉPART.--LES MONTS DE L'ILKAZ.--DISTRACTIONS DE
ROUTE ET COMPAGNONS DE VOYAGE.--LES RELAIS À L'INTÉRIEUR DE
L'ASIE MINEURE.--L'HOSPITALITÉ TRADITIONNELLE DES TURCS.--LA
MONOTONIE DES LONGUES ROUTES.--TCHANGHRI.--KALEDJIK.--ENFIN
ANGORA.
La première étape du voyageur venu de Constantinople par voie de mer
et se rendant en Anatolie est, après Inéboli, la coquette localité de
Castambol.
Grand fut mon étonnement, à mon arrivée en cette ville, de la trouver
entièrement déserte. Dans les rues et les cafés, pas âme qui vive. Les
boutiques étaient closes. Seules quelques femmes emmitouflées dans des
«tcharchafs» passaient à pas pressés. Dans l'hôtel où je débarquai,
personne.
Un placide vieillard à barbe blanche qui fumait son narghilé me
donna la clef du mystère. Nous étions un vendredi, jour fixé pour
l'entraînement militaire de toute la population locale.
Après m'être installé dans l'hôtel, car je comptais rester à Castamouni
deux jours, je sortis et me dirigeai vers le champ de manœuvre, où je
trouvais le gouverneur Djemal bey à la tête de sa population armée et
répartie en bataillons dits de Défense nationale.
Comme le soir venait, les exercices prirent fin et la milice populaire
se rangea pour rentrer en ville.
La file était longue. Elle était précédée d'une fanfare militaire
et d'un groupe de jeunes gens brandissant des drapeaux rouges et
verts. Suivait un détachement de cavalerie portant un accoutrement
pittoresque et guerrier. Les citoyens de Castambol venaient ensuite.
Fonctionnaires, bourgeois, paysans dans leurs habits de travail
défilaient, n'ayant de commun que leur visage bronzé par le brûlant
soleil de l'Anatolie. De bruyantes musiques orientales, que le
«davoul» dominait de sa voix grave, couvraient le bruit de leurs pas.
Tout cela avait un air martial dépeignant en petit le soulèvement d'un
peuple contre ceux qui veulent l'anéantir. On y sent un enthousiasme,
une vitalité, une volonté inébranlable et persistant malgré tant
de souffrances endurées depuis plusieurs années de lutte pour
l'indépendance turque.
Le défilé est très long, et j'estime à huit ou neuf mille environ le
nombre d'hommes présents.
Et c'est ainsi tous les vendredis, jour saint de l'Islam, où plus d'un
million de baïonnettes brillent encore dans l'Anatolie qu'on croyait
complètement désarmée et prête à être déchiquetée...
Tandis que nous rentrions en ville avec Djemal bey qui demandait des
nouvelles de Stamboul, je lui débitais tout le chapelet des misères
endurées par cette pauvre population de Constantinople depuis l'arrivée
des Anglais exécrés de tous sauf des Grecs, leurs serviteurs dévoués.
Et c'est de lui que j'entendis les premières paroles me décrivant vers
quel but unique: celui de vivre, Mustapha Kémal luttait contre tant
d'ennemis bien équipés. D'un mot, il a su soulever un peuple abattu...
«Allez à Angora, ajouta-t-il, et, à votre retour, nous causerons...»
Castamouni a plusieurs curiosités et même quelques merveilles
dignes d'être visitées. Djemal bey me recommande à l'un des hauts
fonctionnaires de la Préfecture qui me mène d'abord visiter la grande
forteresse surplombant Castambol, construite du temps des Janissaires.
De ses tours crénelées et admirablement conservées, on aperçoit
distinctement la cime neigeuse des monts de l'Ilkaz, haute de 2.980
mètres. C'est près du sommet que passe la route que nous devons
franchir.
Je visite ensuite l'Ecole des arts et métiers, d'une construction
récente et d'une propreté remarquable. Cette école étonne le voyageur,
ne fût-ce qu'en pensant que des machines énormes, dynamos, etc., ont pu
être amenées jusqu'ici par les tortueuses routes traversant tant de
montagnes.
Et, merveille digne de figurer dans un musée, un piano entièrement
construit par un paysan de Tache Keupru. Le tout est exécuté avec une
adresse et une habileté consommées. Hassan agha, le constructeur,
en vit un pour la première fois à Constantinople, il réussit à en
faire autant au sein de l'Anatolie, dans son village. Il en fabriqua
plusieurs qu'il vendit ensuite.
Le soir, tandis que nous nous rendions chez le cadi (juge religieux),
où était descendu Mouheddine pacha, j'y rencontrais de nouveau Djemal
bey le vali. Là, autres merveilles. C'étaient les œuvres d'art, les
sculptures que le cadi gravait dans du bois avec une finesse étonnante.
Durant toute la soirée j'y admirai sa collection.
Décidément il ne manque à Castamouni qu'un Musée. Et l'on dit que les
Turcs sont insensibles aux Arts!...
Le lendemain, à l'aube, me voici de nouveau en roule et durant toute la
matinée. Notre voiture gravit lentement une mauvaise route sinueuse
qui s'engouffre dans des ravins couverts d'arbres, au fond desquels on
entend le bruit des cascades.
C'est la montée des monts Ilkaz. On m'avait recommandé à Castamouni
de prendre des couvertures par précaution car, dans ces régions
montagneuses et hautes, les froids sont fort vifs.
Les chevaux, fourbus, nous obligent vers midi à faire halte à
mi-montée, à Giaour-Han, où nous déjeunons sur l'herbe. Nous y
trouvâmes une autre voilure et cela rassura un peu mon cocher qui me
dit que le trajet était encore long et qu'à la nuit nous serions en
pleine forêt.
Une heure après nous nous remettons en route et nous commençons à
franchir l'Ilkaz... Notre voiture pénètre dans un océan d'arbres, de
sapins immenses; l'impression est indescriptible. Il est déjà tard
lorsque nous franchissons ce col élevé (2.700 mètres). Nous passons à
côté du caracol de gendarmerie qui s'y trouve... Quelques gendarmes
postés à la garde de la route sont groupés et se chauffent autour d'un
grand feu.
Les monts de l'Ilkaz franchis, avec toutes ses sombres et épaisses
forêts de sapins, où pullulent des ours et autres fauves, la route
dévale vers une belle vallée au fond de laquelle on distingue des
villages. Leurs maisonnettes, groupées autour d'une mosquée teinte de
chaux blanche, font l'effet de têtes d'épingles.
Enfin, les montagnes s'élargissent et une nouvelle vallée profonde et
sinueuse se déroule aux yeux du voyageur. C'est celle de Kotch-Hissar,
très riche en pâturages et dont les habitants vivent principalement de
l'exportation du bétail.
La traversée de l'Ilkaz est assez périlleuse. Dans ces gorges
escarpées, on risque plusieurs fois d'être précipité dans les ravins
avec voitures et chevaux et réduit en miettes. Il fait nuit lorsque
nos arabas parties ensemble arrivent à une hôtellerie nommée Kalé
Han. L'endroit est très pittoresque, au bord d'une rivière aux rives
boisées; mais le han est déplorable.
Un han est d'habitude un relais où les voitures sont remisées, les
chevaux aussi et où l'on trouve parfois une ou deux chambres pour
dormir.
Ici, je suis obligé de dresser mon lit de camp dans une horrible
chambre au plancher à demi effondré qui laisse voir en bas des chevaux
s'ébrouant ou se vautrant dans l'écurie.
Mais le vieux handji m'apporte des œufs au plat que je dévore tellement
la faim me tiraille l'estomac après avoir tant respiré l'air des
montagnes et bu de l'eau des sources fraîches le long du chemin.
Une de nos principales distractions de la journée avait été en effet
d'aller puiser de l'eau minérale à une source sulfureuse jaillissant
toute chaude de la terre au pied de l'Ilkaz...
Après nous être reposés à Kalé Han, nous plions bagage à l'aube pour
nous remettre en route.
Au lever du soleil, nous traversons une grande rivière qui n'est autre
que le Devrek, un des affluents du Kiril Irmak, et nous voilà repartis
à gravir d'autres monts aussi hauts que ceux de l'Ilkaz, mais à peu
près dénudés.
Il est quatre heures de l'après-midi quand, après avoir retrouvé en
route la voiture de Mouheddine pacha, nous arrivons à Tchanghri. Comme
Castamouni, la ville de Tchanghri est surmontée d'un donjon construit
par les janissaires. Mais les maisons sont toutes faites de boues et
les rues pleines de poussière.
Tchanghri n'est renommé que par les beaux jardins fruitiers qui
l'entourent, et surtout par l'hospitalité de ses habitants, de vrais
turcs, qui ont gardé leurs coutumes et leurs habits nationaux...
Nous sommes retenus, la pacha et moi dans la maison d'un directeur
d'école, qui est en même temps un des notables de l'endroit et assis
tous trois à la turque, le soir, autour des mets préparés avec un goût
raffiné, nous goûtons la douce paix du foyer et du bon accueil de notre
hôte.
Le lendemain, jour de repos pour nos chevaux, nous passons le temps à
visiter les curiosités de la ville; elles ne sont pas nombreuses, mais
méritent d'être mentionnées. A Tchanghri, tout habitant a, au bord de
la rivière boisée, quelque jardin fruitier où l'on va se rafraîchir.
Partis à cheval avec Mouheddine pacha, nous déjeunâmes sur l'herbe des
près.
Puis, tandis que nous rentrions en ville, je rencontrai un soldat
blessé revenant du front, en congé. Il nous fit en quelques mots le
tableau des batailles que livraient, au début, quelques poignées
d'hommes contre des armées entières. Cet homme avait assisté autrefois
à la guerre de Tripolitaine et nous déclara que la même lutte se livre
actuellement en Anatolie. Que Dieu nous vienne en aide!
Nous repartons de Tchanghri à l'aube, alors que l'éternel carillon des
caravanes de mules se fait entendre.
Ce sont d'interminables files qui s'en vont le long des routes, porter
les riches produits de l'Asie-Mineure vers les ports de la Mer Noire.
Tout le long du chemin nous ne rencontrons ainsi que des chameaux, qui
avancent lentement en ruminant.
Les villes de l'intérieur de l'Asie-Mineure me rappellent les
descriptions de Chiraz et d'Ispahan par Pierre Loti... C'est à peu
près le même cachet oriental, les mêmes échos de l'Asie, dans son
avant-garde rapprochée de l'Europe, l'Anatolie mystérieuse.
Les routes deviennent monotones après Tchanghri. Ce n'est qu'une
infinité de plaines qui se suivent, quelques villages perdus dans la
campagne aux masures construites en pisé et d'où l'on voit toujours
émerger un minaret blanc.
Partout les paysans font leur «harman». Le harman, c'est le partage
du blé, qui se fait avec un traîneau tiré par des bœufs et qui tourne
sur des épis couchés à terre. Ces travaux des champs semblent des plus
primitifs au voyageur qui traverse pour la première fois l'Anatolie.
Nos voitures avancent à présent plus vite et nous arrivons au
crépuscule à Kuledjik, qui veut dire «la petite forteresse».
Kuledjik est notre dernière étape avant Angora.
Nous descendons à l'Hôtel des Postes et nous dressons nos lits dans
l'une des chambres.
Avant de quitter Tchanghri, les braves gens chez qui nous avions
été généreusement reçus avaient garni nos voitures de provisions et
de paniers de fruits. Cette attention qui s'appelle le «Yolouk» est
d'usage en Anatolie.
En route de nouveau et après avoir visité Rali, le champ de bataille où
le Sultan Bayazid tomba prisonnier de Timour-Ling, nous repartons.