II

A CASTAMOUNI.--LA VILLE DÉSERTE; TOUS SOLDATS; LE

VENDREDI.--L'ART ET LES PAYSANS.--LES MERVEILLES DE CASTAMBOL.

--DJEMAL BEY.--DÉPART.--LES MONTS DE L'ILKAZ.--DISTRACTIONS DE

ROUTE ET COMPAGNONS DE VOYAGE.--LES RELAIS À L'INTÉRIEUR DE

L'ASIE MINEURE.--L'HOSPITALITÉ TRADITIONNELLE DES TURCS.--LA

MONOTONIE DES LONGUES ROUTES.--TCHANGHRI.--KALEDJIK.--ENFIN

ANGORA.

La première étape du voyageur venu de Constantinople par voie de mer

et se rendant en Anatolie est, après Inéboli, la coquette localité de

Castambol.

Grand fut mon étonnement, à mon arrivée en cette ville, de la trouver

entièrement déserte. Dans les rues et les cafés, pas âme qui vive. Les

boutiques étaient closes. Seules quelques femmes emmitouflées dans des

«tcharchafs» passaient à pas pressés. Dans l'hôtel où je débarquai,

personne.

Un placide vieillard à barbe blanche qui fumait son narghilé me

donna la clef du mystère. Nous étions un vendredi, jour fixé pour

l'entraînement militaire de toute la population locale.

Après m'être installé dans l'hôtel, car je comptais rester à Castamouni

deux jours, je sortis et me dirigeai vers le champ de manœuvre, où je

trouvais le gouverneur Djemal bey à la tête de sa population armée et

répartie en bataillons dits de Défense nationale.

Comme le soir venait, les exercices prirent fin et la milice populaire

se rangea pour rentrer en ville.

La file était longue. Elle était précédée d'une fanfare militaire

et d'un groupe de jeunes gens brandissant des drapeaux rouges et

verts. Suivait un détachement de cavalerie portant un accoutrement

pittoresque et guerrier. Les citoyens de Castambol venaient ensuite.

Fonctionnaires, bourgeois, paysans dans leurs habits de travail

défilaient, n'ayant de commun que leur visage bronzé par le brûlant

soleil de l'Anatolie. De bruyantes musiques orientales, que le

«davoul» dominait de sa voix grave, couvraient le bruit de leurs pas.

Tout cela avait un air martial dépeignant en petit le soulèvement d'un

peuple contre ceux qui veulent l'anéantir. On y sent un enthousiasme,

une vitalité, une volonté inébranlable et persistant malgré tant

de souffrances endurées depuis plusieurs années de lutte pour

l'indépendance turque.

Le défilé est très long, et j'estime à huit ou neuf mille environ le

nombre d'hommes présents.

Et c'est ainsi tous les vendredis, jour saint de l'Islam, où plus d'un

million de baïonnettes brillent encore dans l'Anatolie qu'on croyait

complètement désarmée et prête à être déchiquetée...

Tandis que nous rentrions en ville avec Djemal bey qui demandait des

nouvelles de Stamboul, je lui débitais tout le chapelet des misères

endurées par cette pauvre population de Constantinople depuis l'arrivée

des Anglais exécrés de tous sauf des Grecs, leurs serviteurs dévoués.

Et c'est de lui que j'entendis les premières paroles me décrivant vers

quel but unique: celui de vivre, Mustapha Kémal luttait contre tant

d'ennemis bien équipés. D'un mot, il a su soulever un peuple abattu...

«Allez à Angora, ajouta-t-il, et, à votre retour, nous causerons...»

Castamouni a plusieurs curiosités et même quelques merveilles

dignes d'être visitées. Djemal bey me recommande à l'un des hauts

fonctionnaires de la Préfecture qui me mène d'abord visiter la grande

forteresse surplombant Castambol, construite du temps des Janissaires.

De ses tours crénelées et admirablement conservées, on aperçoit

distinctement la cime neigeuse des monts de l'Ilkaz, haute de 2.980

mètres. C'est près du sommet que passe la route que nous devons

franchir.

Je visite ensuite l'Ecole des arts et métiers, d'une construction

récente et d'une propreté remarquable. Cette école étonne le voyageur,

ne fût-ce qu'en pensant que des machines énormes, dynamos, etc., ont pu

être amenées jusqu'ici par les tortueuses routes traversant tant de

montagnes.

Et, merveille digne de figurer dans un musée, un piano entièrement

construit par un paysan de Tache Keupru. Le tout est exécuté avec une

adresse et une habileté consommées. Hassan agha, le constructeur,

en vit un pour la première fois à Constantinople, il réussit à en

faire autant au sein de l'Anatolie, dans son village. Il en fabriqua

plusieurs qu'il vendit ensuite.

Le soir, tandis que nous nous rendions chez le cadi (juge religieux),

où était descendu Mouheddine pacha, j'y rencontrais de nouveau Djemal

bey le vali. Là, autres merveilles. C'étaient les œuvres d'art, les

sculptures que le cadi gravait dans du bois avec une finesse étonnante.

Durant toute la soirée j'y admirai sa collection.

Décidément il ne manque à Castamouni qu'un Musée. Et l'on dit que les

Turcs sont insensibles aux Arts!...

Le lendemain, à l'aube, me voici de nouveau en roule et durant toute la

matinée. Notre voiture gravit lentement une mauvaise route sinueuse

qui s'engouffre dans des ravins couverts d'arbres, au fond desquels on

entend le bruit des cascades.

C'est la montée des monts Ilkaz. On m'avait recommandé à Castamouni

de prendre des couvertures par précaution car, dans ces régions

montagneuses et hautes, les froids sont fort vifs.

Les chevaux, fourbus, nous obligent vers midi à faire halte à

mi-montée, à Giaour-Han, où nous déjeunons sur l'herbe. Nous y

trouvâmes une autre voilure et cela rassura un peu mon cocher qui me

dit que le trajet était encore long et qu'à la nuit nous serions en

pleine forêt.

Une heure après nous nous remettons en route et nous commençons à

franchir l'Ilkaz... Notre voiture pénètre dans un océan d'arbres, de

sapins immenses; l'impression est indescriptible. Il est déjà tard

lorsque nous franchissons ce col élevé (2.700 mètres). Nous passons à

côté du caracol de gendarmerie qui s'y trouve... Quelques gendarmes

postés à la garde de la route sont groupés et se chauffent autour d'un

grand feu.

Les monts de l'Ilkaz franchis, avec toutes ses sombres et épaisses

forêts de sapins, où pullulent des ours et autres fauves, la route

dévale vers une belle vallée au fond de laquelle on distingue des

villages. Leurs maisonnettes, groupées autour d'une mosquée teinte de

chaux blanche, font l'effet de têtes d'épingles.

Enfin, les montagnes s'élargissent et une nouvelle vallée profonde et

sinueuse se déroule aux yeux du voyageur. C'est celle de Kotch-Hissar,

très riche en pâturages et dont les habitants vivent principalement de

l'exportation du bétail.

La traversée de l'Ilkaz est assez périlleuse. Dans ces gorges

escarpées, on risque plusieurs fois d'être précipité dans les ravins

avec voitures et chevaux et réduit en miettes. Il fait nuit lorsque

nos arabas parties ensemble arrivent à une hôtellerie nommée Kalé

Han. L'endroit est très pittoresque, au bord d'une rivière aux rives

boisées; mais le han est déplorable.

Un han est d'habitude un relais où les voitures sont remisées, les

chevaux aussi et où l'on trouve parfois une ou deux chambres pour

dormir.

Ici, je suis obligé de dresser mon lit de camp dans une horrible

chambre au plancher à demi effondré qui laisse voir en bas des chevaux

s'ébrouant ou se vautrant dans l'écurie.

Mais le vieux handji m'apporte des œufs au plat que je dévore tellement

la faim me tiraille l'estomac après avoir tant respiré l'air des

montagnes et bu de l'eau des sources fraîches le long du chemin.

Une de nos principales distractions de la journée avait été en effet

d'aller puiser de l'eau minérale à une source sulfureuse jaillissant

toute chaude de la terre au pied de l'Ilkaz...

Après nous être reposés à Kalé Han, nous plions bagage à l'aube pour

nous remettre en route.

Au lever du soleil, nous traversons une grande rivière qui n'est autre

que le Devrek, un des affluents du Kiril Irmak, et nous voilà repartis

à gravir d'autres monts aussi hauts que ceux de l'Ilkaz, mais à peu

près dénudés.

Il est quatre heures de l'après-midi quand, après avoir retrouvé en

route la voiture de Mouheddine pacha, nous arrivons à Tchanghri. Comme

Castamouni, la ville de Tchanghri est surmontée d'un donjon construit

par les janissaires. Mais les maisons sont toutes faites de boues et

les rues pleines de poussière.

Tchanghri n'est renommé que par les beaux jardins fruitiers qui

l'entourent, et surtout par l'hospitalité de ses habitants, de vrais

turcs, qui ont gardé leurs coutumes et leurs habits nationaux...

Nous sommes retenus, la pacha et moi dans la maison d'un directeur

d'école, qui est en même temps un des notables de l'endroit et assis

tous trois à la turque, le soir, autour des mets préparés avec un goût

raffiné, nous goûtons la douce paix du foyer et du bon accueil de notre

hôte.

Le lendemain, jour de repos pour nos chevaux, nous passons le temps à

visiter les curiosités de la ville; elles ne sont pas nombreuses, mais

méritent d'être mentionnées. A Tchanghri, tout habitant a, au bord de

la rivière boisée, quelque jardin fruitier où l'on va se rafraîchir.

Partis à cheval avec Mouheddine pacha, nous déjeunâmes sur l'herbe des

près.

Puis, tandis que nous rentrions en ville, je rencontrai un soldat

blessé revenant du front, en congé. Il nous fit en quelques mots le

tableau des batailles que livraient, au début, quelques poignées

d'hommes contre des armées entières. Cet homme avait assisté autrefois

à la guerre de Tripolitaine et nous déclara que la même lutte se livre

actuellement en Anatolie. Que Dieu nous vienne en aide!

Nous repartons de Tchanghri à l'aube, alors que l'éternel carillon des

caravanes de mules se fait entendre.

Ce sont d'interminables files qui s'en vont le long des routes, porter

les riches produits de l'Asie-Mineure vers les ports de la Mer Noire.

Tout le long du chemin nous ne rencontrons ainsi que des chameaux, qui

avancent lentement en ruminant.

Les villes de l'intérieur de l'Asie-Mineure me rappellent les

descriptions de Chiraz et d'Ispahan par Pierre Loti... C'est à peu

près le même cachet oriental, les mêmes échos de l'Asie, dans son

avant-garde rapprochée de l'Europe, l'Anatolie mystérieuse.

Les routes deviennent monotones après Tchanghri. Ce n'est qu'une

infinité de plaines qui se suivent, quelques villages perdus dans la

campagne aux masures construites en pisé et d'où l'on voit toujours

émerger un minaret blanc.

Partout les paysans font leur «harman». Le harman, c'est le partage

du blé, qui se fait avec un traîneau tiré par des bœufs et qui tourne

sur des épis couchés à terre. Ces travaux des champs semblent des plus

primitifs au voyageur qui traverse pour la première fois l'Anatolie.

Nos voitures avancent à présent plus vite et nous arrivons au

crépuscule à Kuledjik, qui veut dire «la petite forteresse».

Kuledjik est notre dernière étape avant Angora.

Nous descendons à l'Hôtel des Postes et nous dressons nos lits dans

l'une des chambres.

Avant de quitter Tchanghri, les braves gens chez qui nous avions

été généreusement reçus avaient garni nos voitures de provisions et

de paniers de fruits. Cette attention qui s'appelle le «Yolouk» est

d'usage en Anatolie.

En route de nouveau et après avoir visité Rali, le champ de bataille où

le Sultan Bayazid tomba prisonnier de Timour-Ling, nous repartons.

À Angora auprès de Mustafa Kemal · 第 14 / 23 题