De Passy, le 15 août 1778.
Vous pouvez vous rappeler, ma chère amie, que lorsque nous passâmes
dernièrement cette heureuse journée dans le délicieux jardin et
l'agréable société du Moulin-Joli, je m'arrêtai dans une allée, et
m'écartai quelque temps de la compagnie.
On nous avoit montré un nombre infini de cadavres d'une petite espèce de
mouche, appelée _éphémère_, dont les générations successives étoient,
nous dit-on, nées et mortes dans le même jour. J'en apperçus, sur une
autre feuille, une compagnie vivante, qui fesoit la conversation.
Vous savez que j'entends le langage de toutes les espèces inférieures à
la nôtre. Ma trop grande application à cette étude, est la meilleure
excuse que je puisse donner du peu de progrès que j'ai fait dans votre
charmante langue. La curiosité m'engagea à écouter ce que disoient ces
petites créatures: mais comme la vivacité qui leur est propre, les
fesoit parler trois ou quatre à la fois, je ne pus pas entendre bien
clairement leurs discours. Je compris seulement, par quelques
expressions interrompues, que je saisis de temps en temps, qu'elles
disputoient avec chaleur sur le mérite de deux musiciens étrangers, dont
l'un étoit un cousin, et l'autre un maringouin. Elles passoient leur
temps dans cette dispute, en paroissant aussi peu songer à la brièveté
de leur existence, que si elles avoient été sûres de vivre encore un
mois.--«Heureux peuple! dis-je en moi-même, vous vivez certainement sous
un gouvernement sage, équitable et doux, puisque vous n'avez à vous
plaindre d'aucun abus, et que l'unique sujet de vos contestations est la
perfection ou l'imperfection d'une musique étrangère.»
Je les laissai là, pour tourner la tête du côté d'un vieillard à cheveux
blancs, qui, seul sur une autre feuille, se parloit à lui-même. Son
soliloque m'amusa; et je l'ai écrit dans l'espoir qu'il pourra aussi
amuser la femme à qui je dois le plus délicieux de tous les plaisirs,
celui de sa société et de l'harmonie céleste qu'elle me fait entendre.
«L'opinion, dit-il, des savans philosophes de notre espèce, qui ont
fleuri long-temps avant ce temps-ci, étoit que ce vaste monde, qu'on
nomme _le Moulin-Joli_, ne pourroit pas subsister plus de dix-huit
heures; et je pense que cette opinion n'étoit pas sans fondement,
puisque par le mouvement apparent du grand luminaire, qui donne la vie à
toute la nature, et qui depuis que j'existe a, d'une manière sensible,
considérablement décliné vers l'océan[61], qui borne cette terre, il
faut qu'à cette époque, il termine son cours, s'éteigne dans les eaux
qui nous environnent, et laisse le monde dans le froid et dans les
ténèbres, qui produiront nécessairement une mort et une destruction
universelle.
[61] La Seine.
»J'ai déjà vécu sept de ces heures, long âge, qui n'est pas moins de
quatre cent vingt minutes. Combien peu d'entre nous existent aussi
long-temps! J'ai vu des générations naître, fleurir et disparoître. Mes
amis actuels sont les enfans et les petits-enfans de mes premiers amis,
qui, hélas! ne sont plus, et que je suivrai bientôt; car, quoique je me
porte bien, je ne puis pas m'attendre, suivant le cours de la nature, à
vivre encore plus de sept ou huit minutes. À quoi me servent à présent
tous mes travaux, tous mes soins, pour amasser sur cette feuille une
provision de rosée, dont je n'aurai pas le temps de jouir? Qu'importent
toutes les querelles politiques, dans lesquelles je me suis engagé pour
l'avantage de mes compatriotes qui habitent sur ce buisson? Qu'importent
les études philosophiques que j'ai entreprises pour le bien de notre
race en général? car, en politique, que peuvent les loix sans les
moeurs[62]? La génération présente de nos éphémères va, dans le cours de
quelques minutes, devenir aussi corrompue et par conséquent aussi
malheureuse que celles des buissons plus anciens. Et en philosophie,
combien nos progrès sont bornés! Hélas! l'art est long et la vie est
courte[63]. Mes amis voudroient me consoler, par l'idée d'un nom, qu'ils
prétendent que je laisserai après moi. Ils disent que j'ai assez vécu
pour la nature et pour la gloire. Mais qu'est la renommée pour un
éphémère qui n'existe plus? Et que deviendra l'histoire, lorsqu'à la
dix-huitième heure, le monde lui-même, le Moulin-Joli tout entier
arrivera à sa fin et sera enseveli dans les ruines universelles?»
[62] Quid leges sine moribus? HOR. _Od. 24. Lib. III._
[63] Ars longa, vita brevis, tempus preceps. HIPPOCR. _Aphor. I._
Pour moi, après toutes les entreprises auxquelles je me sais livré avec
ardeur, il ne me reste de solides plaisirs, que l'idée d'avoir passé ma
longue vie dans l'intention d'être utile, l'agréable conversation d'un
petit nombre de bonnes dames éphémères, et quelquefois le tendre sourire
et le doux chant de la toujours aimable _Brillant_.
MORALE
DES ÉCHECS.
Le jeu des échecs est le plus ancien et le plus généralement connu de
tous les jeux. Son origine remonte au-delà de toutes les notions
historiques; et pendant une longue suite de siècles il a été l'amusement
des Perses, des Indiens, des Chinois et de toutes les autres nations de
l'Asie. Il y a plus de mille ans qu'on le connoît en Europe. Les
Espagnols l'ont porté dans toutes leurs possessions d'Amérique, et
depuis quelque temps il est introduit dans les États-Unis.
Ce jeu est si intéressant par lui-même, qu'il n'a pas besoin d'offrir
l'appât du gain pour qu'on aime à le jouer. Aussi n'y joue-t-on jamais
de l'argent[64]. Ceux qui ont le temps de se livrer à de pareils
amusemens, n'en peuvent pas choisir un plus innocent. Le morceau
suivant, écrit dans l'intention de corriger chez un petit nombre de
jeunes gens, quelques défauts qui se sont glissés dans la pratique de ce
jeu, prouve en même-temps que, dans les effets qu'il produit sur
l'esprit, il peut être non-seulement innocent, mais utile au vaincu
ainsi qu'au vainqueur.
[64] Excepté en France et en Angleterre, où l'on joue quelquefois
beaucoup d'argent aux échecs. (_Note du Traducteur._)
Le jeu des échecs n'est pas un vain amusement. On peut, en le jouant,
acquérir ou fortifier plusieurs qualités utiles dans le cours de la vie,
et se les rendre assez familières pour s'en servir avec promptitude dans
toutes les occasions. La vie est une sorte de partie d'échecs, dans
laquelle nous avons souvent des pièces à prendre, des adversaires à
combattre, et nous éprouvons une grande variété de bons et de mauvais
évènemens, qui sont, en partie, l'effet de la prudence ou de
l'étourderie. En jouant aux échecs, nous pouvons donc acquérir.
1º. La _prévoyance_, qui regarde dans l'avenir et examine les
conséquences que peut avoir une action; car un joueur se dit
continuellement:--«si je remue cette pièce, quel sera l'avantage de ma
nouvelle position? Quel parti mon adversaire en tirera-t-il contre moi?
De quelle autre pièce pourrai-je me servir pour soutenir la première, et
me garantir des attaques qu'on me fera?»
2º. La _circonspection_, qui surveille tout l'échiquier, le rapport des
différentes pièces entr'elles, leur position, le danger auquel elles
sont exposées, la possibilité qu'elles ont de se secourir mutuellement,
la probabilité de tel ou tel mouvement de l'adversaire, pour attaquer
telle ou telle autre pièce, les différens moyens qu'on a d'éviter ses
attaques, ou de les faire tourner à son désavantage.
3º. La _prudence_, qui jamais n'agit trop précipitamment. La meilleure
manière d'acquérir cette qualité, est d'observer strictement les règles
du jeu. Elles portent que lorsqu'une pièce est touchée, elle doit être
jouée, et que toutes les fois qu'elle est posée dans un endroit, il faut
qu'elle y reste. Il est d'autant plus utile que ces règles soient
suivies, qu'alors le jeu en devient encore plus l'image de la vie
humaine, et particulièrement de la guerre. Si, lorsque vous faites la
guerre, vous vous êtes imprudemment mis dans une position dangereuse,
vous ne pouvez espérer que votre ennemi vous laisse retirer vos troupes
pour les placer plus avantageusement, et vous devez éprouver toutes les
conséquences auxquelles vous a exposé trop de précipitation.
4º. Enfin, nous acquérons par le jeu des échecs, l'habitude de ne pas
nous décourager, en considérant le mauvais état où nos affaires semblent
être quelquefois, l'habitude d'espérer un changement favorable, et celle
de persévérer à chercher des ressources. Une partie d'échecs offre tant
d'évènemens, tant de différentes combinaisons, tant de vicissitudes; et
il arrive si souvent qu'après avoir long-temps réfléchi, nous découvrons
le moyen d'échapper à un danger qui paroissoit inévitable, que nous
sommes enhardis à continuer de combattre jusqu'à la fin, dans l'espoir
de vaincre par notre adresse, ou au moins, de profiter de la négligence
de notre adversaire pour le faire mat. Quiconque réfléchit aux exemples
que lui fournissent les échecs, à la présomption que produit
ordinairement un succès, à l'inattention qui en est la suite, et qui
fait changer la partie, apprend, sans doute, à ne pas trop craindre les
avantages de son adversaire, et à ne pas désespérer de la victoire,
quoiqu'en la poursuivant il reçoive quelque petit échec.
Nous devons donc rechercher l'amusement utile que nous procure ce jeu,
plutôt que d'autres, qui sont bien loin d'avoir les mêmes avantages.
Tout ce qui contribue à augmenter le plaisir qu'on y trouve, doit être
observé; et toutes les actions, tous les mots peu honnêtes, indiscrets,
ou qui peuvent le troubler de quelque manière, doivent être évités,
puisque les joueurs n'ont que l'intention de passer agréablement leur
temps.
1º. Si l'on convient de jouer suivant les règles, il faut que les règles
soient strictement suivies par les deux joueurs, non pas que tandis que
l'un s'y soumet, l'autre cherche à s'en affranchir; car cela n'est pas
juste.
2º. Si l'on ne convient pas d'observer exactement les règles, et qu'un
joueur demande de l'indulgence, il faut qu'il consente à accorder la
même indulgence à son adversaire.
3º. Il ne faut pas que vous fassiez jamais une fausse marche, pour vous
tirer d'un embarras, ou obtenir un avantage. On ne peut plus avoir aucun
plaisir à jouer avec quelqu'un qu'on a vu avoir recours à ces ressources
déloyales.
4º. Si votre adversaire est lent à jouer, vous ne devez ni le presser,
ni paroître fâché de sa lenteur. Il ne faut pas, non plus, que vous
chantiez, que vous siffliez, que vous regardiez à votre montre, que vous
preniez un livre pour lire, que vous frappiez avec votre pied sur le
plancher, ou avec vos doigts sur la table, ni que vous fassiez rien qui
puisse le distraire; car tout cela déplaît et prouve non pas qu'on joue
bien, mais qu'on a de la ruse et de l'impolitesse.
5º. Vous ne devez pas chercher à tromper votre adversaire en prétendant
avoir fait une fausse marche, et en disant que vous voyez bien que vous
perdrez la partie, afin de lui inspirer de la sécurité, de la négligence
et d'empêcher qu'il aperçoive les pièges que vous lui tendez; car ce ne
seroit point de la science, mais de la fraude.
6º. Quand vous avez gagné une partie, il ne faut pas que vous vous
serviez d'expressions orgueilleuses et insultantes, ni que vous montriez
trop de satisfaction. Il faut, au contraire, que vous cherchiez à
consoler votre adversaire, par des expressions polies, qui ne blessent
point la vérité. Vous pouvez lui dire, par exemple:--«Vous savez le jeu
mieux que moi; mais vous manquez un peu d'attention».--Ou:--«Vous jouez
trop vîte».--Ou bien:--«Vous aviez d'abord l'avantage: mais quelque
chose vous a distrait, et c'est ce qui m'a fait gagner».
7º. Lorsqu'on regarde jouer quelqu'un, il faut avoir grand soin de ne
pas parler; car en donnant un avis, on peut offenser les deux joueurs
à-la-fois. D'abord, celui contre qui il est donné, parce qu'il peut lui
faire perdre la partie; ensuite celui à qui on le donne, parce qu'encore
qu'il croie le coup bon et qu'il le joue, il n'a point autant de plaisir
que si on le laissoit penser jusqu'à ce qu'il l'eût apperçu lui-même. Il
faut aussi, quand une pièce est jouée, ne pas la remettre à sa place,
pour montrer qu'on auroit mieux fait de jouer différemment; car cela
peut déplaire, et occasionner de l'incertitude et des disputes sur la
véritable position des pièces. Toute espèce de propos adressé aux
joueurs, diminue leur attention, et conséquemment est désagréable. On
doit même s'abstenir de faire le moindre signe ou le moindre mouvement
qui ait rapport à leur jeu. Celui qui se permet de pareilles choses, est
indigne d'être spectateur d'une partie d'échecs. S'il veut montrer son
habileté à ce jeu, il doit jouer lui-même, quand il en trouve
l'occasion, et non pas s'aviser de critiquer, ou même de conseiller les
autres.
Enfin, si vous ne voulez pas que votre partie soit rigoureusement jouée,
suivant les règles dont je viens de faire mention, vous devez moins
désirer de remporter la victoire sur votre adversaire, et vous contenter
d'en remporter une sur vous-même. Ne saisissez pas avidement tous les
avantages que vous offre son incapacité, ou son inattention: mais
avertissez-le poliment du danger qu'il court en jouant une pièce, ou en
la laissant sans défense; ou bien dites-lui qu'en en remuant une autre,
il peut s'exposer à être mal. Par une honnêteté si opposée à tout ce
qu'on a vu interdit plus haut, vous pouvez peut-être perdre votre
partie, mais vous gagnerez, ce qui vaut beaucoup mieux, l'estime de
votre adversaire, son respect, et l'approbation tacite et la
bienveillance de tous les spectateurs impartiaux.
L'ART
D'AVOIR DES SONGES AGRÉABLES;
ADRESSÉ À MISS ...
ET ÉCRIT À SA SOLLICITATION.
Comme nous employons une grande partie de notre vie à dormir, et que
pendant ce temps-là nous avons quelquefois des songes agréables et
quelquefois des songes fâcheux, il est assez important de se procurer
les premiers et d'écarter les autres; car, réel ou imaginaire, le
chagrin est toujours chagrin, et le plaisir toujours plaisir.
Si nous pouvons dormir sans rêver, c'est un bien puisque les songes
fâcheux sont écartés. Si durant notre sommeil, nous pouvons avoir des
songes agréables, c'est, suivant l'expression des Français, _autant de
gagné_, c'est-à-dire, autant d'ajouté aux plaisirs de la vie.
Pour cela, il faut commencer par être très-soigneux de conserver sa
santé, en fesant un exercice convenable, et ayant beaucoup de
tempérance; car dans les maladies, l'imagination est troublée, et des
idées désagréables et quelquefois terribles la poursuivent. Il faut que
l'exercice précède les repas, et non pas qu'il les suive immédiatement.
Dans le premier cas, il facilite la digestion, et dans le second, il
l'empêche, à moins qu'il ne soit très-modéré. Si après que nous avons
fait de l'exercice, nous mangeons avec sobriété, la digestion est aisée
et bonne, le corps léger, le caractère gai, et toutes les fonctions
animales se font bien. Le sommeil qui suit est tranquille et doux. Mais
l'indolence, les excès de la table, occasionnent le cochemar et des
terreurs inexprimables. Alors on croit tomber dans des précipices, ou
être attaqué par des bêtes féroces, par des assassins, par des démons;
et on éprouve toutes sortes de peines.
Observez, cependant, que la quantité d'alimens et la quantité d'exercice
sont relatives. Ceux qui agissent beaucoup, peuvent et doivent manger
davantage. Ceux qui font peu d'exercice ne doivent manger que peu. En
général, depuis que l'art de la cuisine s'est perfectionné, les hommes
mangent deux fois autant que l'exige la nature. Les soupers ne sont
point dangereux pour les gens qui n'ont point dîné: mais les insomnies
sont ordinairement le partage de ceux qui dînent et qui soupent
beaucoup. Il est vrai que, comme il y a de la différence entre les
tempéramens, quelques personnes reposent fort bien à la suite de ce
double repas. Il ne leur en coûte seulement qu'un triste songe et une
apoplexie, après quoi elles s'endorment jusqu'au jour du jugement. Il
n'y a rien de plus commun dans les gazettes, que des exemples de gens
qui, après avoir bien soupé, ont été le lendemain matin, trouvés morts
dans leur lit.
Un autre moyen dont on doit se servir pour conserver sa santé, c'est de
renouveler constamment l'air dans la chambre où l'on couche. On a grand
tort de coucher dans des chambres très-closes et dans des lits avec des
rideaux. Il est très-mal-sain de ne pas laisser entrer dans une chambre
l'air extérieur, et de rester long-temps dans un endroit clos où l'air a
été plusieurs fois respiré. L'eau bouillante ne devient pas plus chaude
par une longue ébullition, si les parties qui reçoivent une plus grande
chaleur peuvent s'évaporer; de même les corps vivans ne se putréfient
point, si les parties putrides en sont exhalées à mesure qu'elles le
deviennent. La nature les pousse au dehors par les pores et par les
poumons; et, en plein air, elles sont emportées au loin: mais dans une
chambre close on les respire plusieurs fois, encore qu'elles se
corrompent de plus en plus.
Lorsqu'il y a un certain nombre de personnes dans une petite chambre,
l'air s'y gâte en peu de minutes, et il y devient même mortel comme dans
la caverne noire de Calcutta. On dit qu'une seule personne ne corrompt
qu'un galon[65] d'air par minute, et conséquemment il faut plus de temps
pour que tout celui que contient une chambre soit corrompu: mais il le
devient proportionnément; et c'est à cela que beaucoup de maladies
putrides doivent leur origine.
[65] Mesure de quatre pintes.
Mathusalem qui, ayant vécu plus long-temps qu'aucun autre homme, doit
avoir mieux conservé sa santé, dormoit, dit-on, toujours en plein air;
car quand il eut déjà vécu cinq cents ans, un ange lui dit:--«Lève-toi,
Mathusalem, et bâtis-toi une maison; car tu vivras encore cinq cents
ans».--Mais Mathusalem répondit:--«Si je ne dois vivre que cinq cents
ans de plus, ce n'est pas la peine que je me bâtisse une maison. Je veux
dormir à l'air, comme j'ai toujours eu coutume de le faire.»
Après avoir long-temps prétendu qu'on ne devoit point permettre aux
malades de respirer un air frais, les médecins ont enfin découvert qu'il
pouvoit leur être salutaire. C'est pourquoi on doit espérer qu'ils
découvriront aussi, avec le temps, que l'air frais n'est pas dangereux
pour ceux qui se portent bien, et qu'alors nous pourrons être guéris de
l'aërophobie, qui tourmente à présent les esprits faibles, et les engage
à s'étouffer, à s'empoisonner, plutôt que d'ouvrir la fenêtre d'une
chambre à coucher, ou de baisser la glace d'un carrosse.
Lorsque l'air d'une chambre close est saturé avec la matière
transpirable[66], il n'en peut pas recevoir davantage, et cette matière
doit rester dans notre corps et nous causer des maladies. Mais on a
auparavant des indices du danger dont elle peut être. On a un certain
mal-aise, d'abord léger, à la vérité, et tel que quant aux poumons, la
sensation en est assez foible, mais, quant aux pores de la peau, c'est
une inquiétude difficile à décrire, et dont un très-petit nombre des
personnes qui l'éprouvent, connoît la cause. Alors si l'on veille la
nuit et qu'on soit trop chaudement couvert, on a de la peine à se
rendormir. On se retourne souvent sans pouvoir trouver le repos d'aucun
côté. Ce fretillement, pour me servir d'une expression vulgaire, faute
d'en avoir une meilleure, est absolument occasionné par une inquiétude
de la peau, dont la matière transpirable ne s'échappe point, attendu que
les draps en ayant reçu une quantité suffisante, et étant saturés, ils
ne peuvent en prendre davantage.
[66] La matière transpirable est cette vapeur qui se détache de notre
corps, par les pores et par les poumons. On dit qu'elle est composée
des cinq huitièmes de ce que nous mangeons.
Pour connoître cette vérité, par expérience, il faut qu'une personne
reste au lit, dans la même position, et que relevant ses draps, elle
laisse une partie de son corps exposée à un air nouveau: alors elle
sentira cette partie tout-à-coup rafraîchie, parce que l'air soulagera
sa peau, en recevant et emportant au loin la matière transpirable qui
l'incommodoit.
Toute portion d'air frais qui approche la peau chaude, reçoit, avec une
partie de cette vapeur, un degré de chaleur qui la raréfie et la rend
plus légère; et alors elle est, avec la matière qu'elle a prise, poussée
au loin par une quantité d'air plus frais, et conséquemment plus pesant,
qui s'échauffe à son tour et fait bientôt place à une nouvelle portion.
Tel est l'ordre qu'a établi la nature pour empêcher les animaux d'être
infectés par leur propre transpiration. D'après le moyen que je viens
d'indiquer, on sentira quelle différence il y aura entre la partie du
corps exposée à l'air, et celle qui, restant couverte, n'en éprouvera
pas l'impression. L'inquiétude de cette dernière partie augmentera par
la comparaison, et on la sentira plus vivement que lorsque tout le corps
en étoit affecté.
Voilà donc une des grandes et principales causes des songes douloureux.
Quand le corps est mal à l'aise, l'ame en est troublée, et toutes sortes
d'idées désagréables en deviennent, dans le sommeil, la conséquence
naturelle. Je vais indiquer la manière certaine d'y remédier.
1º. En mangeant modérément, non-seulement on conserve sa santé, ainsi
que je l'ai dit plus haut, mais on transpire moins dans un temps donné.
Alors les draps du lit sont plus lentement saturés avec la matière
transpirable; et on peut, par conséquent, dormir plus long-temps, avant
de sentir l'inquiétude qu'on éprouve lorsqu'ils ne peuvent en recevoir
davantage.
2º. En ayant des draps légers et une couverture claire, la matière
transpirable s'échappe plus aisément; l'on en est moins incommodé et on
la supporte plus long-temps.
3º. Quand on est réveillé par l'inquiétude déjà décrite, et qu'on ne
peut pas se rendormir, il faut se lever, tourner et battre l'oreiller,
secouer les draps, au moins vingt fois de suite; ouvrir les rideaux et
laisser rafraîchir le lit. Pendant ce temps-là, on doit rester sans
s'habiller, se promener dans sa chambre, jusqu'à ce que les pores se
soient délivrés du poids qui les accable, ce qui s'opère plutôt lorsque
l'air est plus sec et plus froid.
Quand on commence à sentir l'air froid incommode, on peut rentrer dans
le lit. On s'endormira bientôt, et le sommeil sera doux et tranquille.
Tous les tableaux qui se présenteront à l'imagination, seront agréables.
J'ai souvent de ces songes, qui ne sont pas moins amusans pour moi que
les scènes d'un opéra.
S'il vous arrive d'avoir trop de paresse pour sortir du lit, vous pouvez
soulever vos draps avec la main et le pied, pour y introduire une assez
grande quantité d'air frais, et ensuite les laisser retomber, pour
forcer cet air à en sortir. En répétant cela vingt fois de suite, vous
délivrerez votre lit de la matière transpirable dont il sera imprégné;
et vous pourrez vous rendormir pour quelque temps. Mais cette méthode
est loin de valoir la première.
Si ceux qui craignent la fatigue et peuvent avoir deux lits, se
réveillent dans un lit chaud, ils auront grand plaisir à le quitter pour
passer dans celui qui est frais. Ce changement de lit est aussi
très-utile aux personnes attaquées de la fièvre, parce qu'il les
rafraîchit et leur procure souvent du sommeil. Un lit assez grand, pour
qu'on puisse passer d'une place chaude dans une place fraîche, a, en
quelque sorte, le même avantage que deux lits différens.
Un ou deux avis de plus termineront ce petit traité. Quand on se couche,
on doit avoir soin d'arranger son oreiller conformément à l'habitude
qu'on a de placer sa tête, afin d'être parfaitement à son aise. On doit
aussi étendre ses membres, de manière qu'ils ne se gênent pas l'un
l'autre. Il ne faut pas, par exemple, que la cheville d'un pied porte
sur l'autre. Quoiqu'une mauvaise situation ne soit pas d'abord
très-sensible, et qu'on y fasse à peine attention, elle devient bientôt
moins supportable, et l'incommodité peut s'en faire sentir dans le
sommeil, et troubler l'imagination.
Telles sont les règles de l'art. Mais quoiqu'elles doivent en général
conduire au but qu'on se propose, il est un cas où leur observation la
plus ponctuelle peut être totalement infructueuse. Vous n'avez pas
besoin que je vous dise quel est ce cas, ma chère amie: mais si je n'en
fesois pas mention, ce que j'écris sur l'art qui vous intéresse seroit
imparfait. Ce cas est donc celui où la personne qui veut se procurer des
songes agréables, n'a pas eu soin de conserver la chose la plus
nécessaire, UNE BONNE CONSCIENCE.
CONSEILS
À UN JEUNE ARTISAN.