LA MAIN GAUCHE

LA BELLE JAMBE

ET

LA JAMBE DIFFORME.

Il y a, dans le monde, deux sortes de gens, qui possédant également la

santé, les richesses, deviennent les uns heureux et les autres

malheureux. Cela provient, en très-grande partie, des différens points

de vue, sous lesquels ils considèrent les choses, les personnes et les

évènement, et de l'effet que cette différence produit sur leur ame.

Dans quelque situation que soient placés les hommes, ils peuvent y avoir

des agrémens et des inconvéniens; dans quelque société qu'ils aillent,

ils peuvent y trouver des personnes et une conversation plus ou moins

aimables; à quelque table qu'ils s'asseyent, ils peuvent y rencontrer

des mets et des boissons d'un meilleur ou d'un plus mauvais goût, des

plats un peu mieux ou un peu plus mal apprêtés; dans quelque pays qu'ils

demeurent, ils ont du beau et du mauvais temps; quel que soit le

gouvernement sous lequel ils vivent, ils peuvent y avoir de bonnes et de

mauvaises loix, et ces loix peuvent être bien ou mal exécutées; quelque

poëme, quelqu'ouvrage de génie qu'ils lisent, ils peuvent y voir des

beautés et des défauts; enfin, sur presque tous les visages, dans

presque toutes les personnes, ils peuvent découvrir des traits fins, et

des traits moins parfaits, de bonnes et de mauvaises qualités.

Dans ces circonstances, les deux sortes de gens dont nous venons de

parler s'affectent différemment. Ceux qui sont disposés à être heureux

ne considèrent que ce qu'il y a d'agréable dans les choses, et d'amusant

dans la conversation, les plats bien apprêtés, la délicatesse des vins,

le beau temps, et ils en jouissent avec volupté. Ceux qui sont destinés

à être malheureux, observent le contraire, et ne s'entretiennent pas

d'autre chose. Aussi, sont-ils, sans cesse mécontens, et par leurs

tristes remarques, troublent les plaisirs de la société, offensent

beaucoup de personnes et deviennent à charge par-tout où ils vont.

Si cette tournure d'esprit étoit donnée par la nature, les malheureux

qui l'ont seroient très-dignes de pitié. Mais comme la disposition à

critiquer, à trouver tout mauvais n'est, peut-être, d'abord qu'un effet

de l'imitation, et devient insensiblement une habitude, il est certain

que quelque forte qu'elle soit, ceux qui l'ont peuvent s'en défaire,

lorsqu'ils sont convaincus qu'elle nuit à leur repos. J'espère que ce

petit avis ne leur sera point inutile et les engagera à renoncer à un

penchant qui, quoique dicté par l'imagination, a des conséquences

très-sérieuses dans le cours de la vie, et cause des chagrins et des

malheurs réels.

Personne n'aime les frondeurs, et beaucoup de gens sont insultés par

eux. Aussi, ne les traite-t-on jamais qu'avec une politesse froide,

quelquefois même on la leur refuse; ce qui souvent les aigrit davantage

et leur occasionne des disputes et de violentes querelles. S'ils

désirent de s'élever à des emplois, et d'augmenter leur fortune,

personne ne s'intéresse à leur succès, et ne fait un pas, ni ne dit un

mot en leur faveur. S'ils essuient la censure publique, ou s'ils

éprouvent quelque disgrace, personne ne veut ni les défendre, ni les

justifier. Au contraire, une foule d'ennemis blame leur conduite, et

s'efforce de les rendre complétement odieux. S'ils ne changent donc

point d'habitude, et s'ils ne daignent pas trouver agréable ce qui

l'est, sans se chagriner eux-mêmes pour chagriner les autres, tout le

monde doit les éviter; car il est toujours fâcheux d'avoir des rapports

avec de pareilles gens, sur-tout lorsqu'on a le malheur de se trouver

mêlé dans leurs querelles.

Un vieux philosophe de mes amis étoit devenu, par expérience,

très-défiant à cet égard, et évitoit soigneusement d'avoir aucune

liaison avec les frondeurs. Il avoit, comme les autres philosophes, un

thermomètre, pour connoître le degré de chaleur de l'atmosphère, et un

baromètre, pour savoir à l'avance, si le temps seroit beau ou mauvais.

Mais comme on n'a point encore inventé d'instrument pour découvrir, au

premier coup-d'oeil, si un homme a le caractère chagrin, mon philosophe

se servoit, pour cela, de ses jambes. Il avoit une jambe très-bien

faite; mais l'autre ayant éprouvé un accident, étoit crochue et

difforme.

Lorsqu'il se trouvoit, pour la première fois, avec un homme qui

regardoit plus sa jambe crochue que l'autre, il commençoit à s'en

défier; et si cet homme lui parloit de sa vilaine jambe et ne lui disoit

rien de la belle, il n'en falloit pas davantage pour déterminer le

philosophe à n'avoir plus aucun rapport avec lui.

Tout le monde n'a pas le baromètre à deux jambes. Mais, avec un peu

d'attention, tout le monde peut observer les signes de cette fâcheuse

disposition à chercher des défauts, et on peut prendre la résolution de

fuir la connoissance de ceux qui ont le malheur de l'avoir. J'avertis

donc ces gens pointilleux, chagrins, mécontens, que s'ils veulent être

respectés, aimés et vivre heureux, ils doivent cesser de regarder la

_jambe crochue_.

CONVERSATION

D'UN ESSAIM D'ÉPHÉMÈRES,

ET

SOLILOQUE D'UN VIEILLARD.

Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même - Tome 1 Suivie de ses œuvres morales, politiques et littéraires · 第 32 / 41 题