Environ un mois après que cette lettre fût écrite, M. Smith arriva à
Philadelphie, et fut aussitôt placé à la tête du collége. Par ce moyen,
Franklin et les autres curateurs, purent exécuter le dessein de
perfectionner leur collége, et de lui donner le degré d'étendue et
d'utilité, dans lequel il s'est soutenu jusqu'à présent. Ils obtinrent
pour cela une charte additionelle, datée du 27 mai 1755.
Nous avons cru nécessaire de montrer de quelle importance les soins de
Franklin furent pour cette institution. Peu de temps après, il
s'embarqua pour l'Angleterre, où l'appeloit le service de son pays; et
comme depuis le même service l'a presque toujours occupé au dehors,
ainsi qu'on le verra dans la suite de ces mémoires, il n'eut plus que
peu d'occasions de prendre une part directe aux affaires du collége.
Lorsqu'en l'année 1785, il retourna à Philadelphie, il trouva les
chartes du collége violées, et ses anciens collègues, qui en étoient,
comme lui, les premiers fondateurs, privés de leurs droits
d'administration, par un acte de la législature. Quoique son nom eût été
inséré dans la liste des nouveaux curateurs, il refusa de prendre place
parmi eux, et de se mêler de l'administration jusqu'à ce qu'une loi eût
rétabli les choses dans leur premier état.
Cette loi fut rendue. Alors Franklin convoqua ses anciens collègues dans
sa maison. Ils le choisirent pour leur président; et, à sa
sollicitation, ils continuèrent long-temps à s'assembler chez lui.
Cependant, quelques mois avant sa mort, craignant que l'attention qu'il
donnoit aux affaires du collége, ne le fatiguât trop, ils lui
proposèrent de tenir leurs assemblées dans le collége même, et il y
consentit, quoiqu'avec quelque répugnance.
Non-seulement Franklin fut l'auteur de plusieurs institutions utiles,
mais il favorisa celles dont d'autres hommes avoient conçu l'idée. Vers
l'année 1752, le docteur Bond, célèbre médecin de Philadelphie, touché
de l'état déplorable des pauvres, qu'il visitoit dans leurs maladies,
forma le projet d'établir un hôpital. Quels que fussent ses efforts, il
ne put déterminer que peu de personnes à concourir à l'exécution d'un
plan aussi utile. Mais ne voulant pas y renoncer, il eut recours à
Franklin, qui travailla avec ardeur à le faire réussir, soit en
employant son crédit auprès de ses amis, soit en démontrant, dans sa
gazette, les avantages du projet.
Ses soins ne furent point inutiles. Les souscriptions s'élevèrent
bientôt à une somme considérable. Cependant cette somme étoit encore
au-dessous de ce qu'il falloit pour les premiers frais de
l'établissement. Franklin fit une nouvelle tentative. Il s'adressa à
l'assemblée; et après quelqu'opposition, il obtint la permission de
présenter un bill, qui disoit qu'aussitôt que les souscriptions pour
l'établissement de l'hôpital, s'élèveroient à deux mille livres
sterling, le trésor public fourniroit une pareille somme. Comme cette
somme étoit promise à des conditions, qu'on espéroit ne voir jamais
remplir, les opposans gardèrent le silence et le bill passa. Mais les
soutiens du projet redoublèrent d'efforts, pour obtenir les
souscriptions nécessaires, et ils ne tardèrent pas à y réussir. Ce
fut-là l'origine de l'hôpital de Philadelphie; institution qui, avec le
Mont-de-Piété et la maison où l'on distribue des remèdes, est une preuve
de l'humanité des habitans de cette ville.
Franklin avoit rempli avec tant d'intelligence l'emploi de directeur des
postes de Philadelphie, et il connoissoit si bien ce département, qu'on
jugea nécessaire de l'élever à une place plus distinguée. En 1753, il
fut nommé sous-directeur-général des postes des colonies britanniques.
Les profits de la poste aux lettres n'étoient pas une petite partie des
revenus que le gouvernement anglais retiroit de ses colonies. On prétend
que tandis que Franklin en fut chargé, les postes de l'Amérique
septentrionale produisirent annuellement trois fois autant que celles
d'Irlande.
Les frontières des colonies d'Amérique étoient très-exposées aux
incursions des Indiens, sur-tout lorsque la guerre avoit lieu entre la
France et l'Angleterre. Ces colonies étoient individuellement trop
foibles, pour que chacune pût prendre des mesures efficaces pour sa
propre défense, ou elles avoient trop peu de bonne volonté pour se
charger, en particulier, de construire des forts, d'entretenir des
garnisons, tandis que celle qui auroit fait ces entreprises, auroit vu
ses voisins partager le fruit de ses peines, sans avoir contribué à les
faire naître. Quelquefois aussi les querelles, qui subsistoient entre
les gouverneurs et les assemblées, empêchoient qu'on adoptât des moyens
de défense, comme nous avons déjà rapporté que cela avoit eu lieu en
Pensylvanie, en 1745.
Cependant il étoit à désirer que les colonies formassent un plan
d'union, et pour leur défense commune, et pour leurs autres intérêts.
Elles en sentirent la nécessité; et en conséquence, des commissaires des
provinces de New-Hampshire, de Massachusett, de Rhode-Island, de
New-Jersey, de Pensylvanie et de Maryland, se réunirent, en 1754, à
Albany. Franklin s'y rendit, en qualité de commissaire de la
Pensylvanie, et il y présenta un plan, qui, d'après le lieu où se tenoit
l'assemblée, a été communément appelé le _Plan d'Union d'Albany_.
Il proposoit dans ce plan, de demander au parlement d'Angleterre, un
acte d'après lequel on établiroit un gouvernement-général, composé d'un
président, nommé par le roi, d'un grand-conseil, dont les membres
seroient élus par les représentans des différentes colonies. Il vouloit,
en même-temps, que le nombre de ces représentans fût proportionné aux
sommes que chaque colonie verseroit dans le trésor public, avec cette
restriction, qu'aucune ne pourroit en avoir ni plus de sept, ni moins de
deux.
Toute l'autorité exécutive devoit être déléguée au président-général, et
l'autorité législative devoit résider dans le grand-conseil et le
président réunis; le consentement de ce dernier étant nécessaire pour
qu'un bill fût converti en loi. Le président et le conseil devoient
avoir le pouvoir de faire la guerre et la paix, de conclure des traités
avec les nations indiennes, de régler le commerce avec elles, et d'en
acheter des terres, soit au nom de la couronne d'Angleterre, soit au nom
de l'union coloniale; d'établir de nouvelles colonies, de faire des
loix, pour les gouverner, jusqu'à ce qu'elles fussent érigées en
gouvernemens séparés; de lever des troupes, de construire des
forteresses, d'équiper des vaisseaux, et d'employer tous les autres
moyens propres à la défense générale. En conséquence, ils auroient pu
aussi établir les impôts, ou mettre les taxes qu'il auroient cru
nécessaires, et les moins onéreuses au peuple.
Toutes ces loix devoient être envoyées en Angleterre, pour obtenir la
sanction du roi; et à moins qu'elles ne fussent improuvées avant trois
ans, elles devoient demeurer en vigueur. La nomination de tous les
officiers de terre et de mer devoit être faite par le président-général,
et approuvée par le conseil. Les officiers civils, au contraire,
devoient être nommés par le conseil, et approuvés par le président.
Telle est l'esquisse du plan que Franklin proposa au congrès d'Albany.
Après une discussion, qui dura quelques jours, ce plan fut agréé par
tous les commissaires; et l'on en envoya une copie à l'assemblée de
chaque province, ainsi qu'au conseil du roi. Sa destinée fut singulière.
Les ministres anglais le désapprouvèrent, parce qu'il accordoit trop
d'autorité aux représentans du peuple; et les assemblées coloniales n'en
voulurent point, parce qu'il donnoit au président-général, qui
représentoit le roi, une plus grande influence qu'elles ne le jugeoient
convenable dans un plan de gouvernement destiné à des hommes libres.
Peut-être ce double motif de rejet est ce qui prouve le mieux combien le
plan de Franklin étoit convenable dans la situation relative où se
trouvoient alors l'Amérique et la Grande-Bretagne. En homme intelligent
et sage, il avoit exactement ménagé leurs intérêts divers.
L'adoption de ce plan auroit fort bien pu empêcher que les colonies
anglaises ne se séparassent de leur métropole: mais c'est une question,
qu'il n'est nullement aisé de décider. On peut dire qu'en mettant les
colonies en état de se défendre elles-mêmes, on auroit écarté le
prétexte, qui a servi à faire passer au parlement d'Angleterre l'acte du
timbre, l'acte du thé et quelques autres, qui ont excité en Amérique un
esprit de mécontentement, et occasionné par la suite la séparation des
deux peuples. Mais d'un autre côté, on doit considérer que quand ces
actes ne seroient point émanés du parlement, les Américains n'auroient
pas tardé à briser les entraves que l'Angleterre mettoit à leur
commerce, en les forçant de ne vendre leurs productions qu'aux Anglais,
et de leur acheter les marchandises que le peu d'encouragement qu'il y
avoit dans leurs manufactures leur rendoit nécessaires, et que ces
Anglais leur fesoient payer beaucoup plus cher que ne l'auroient fait
les autres nations.
En outre, le président-général devant être nommé par le roi
d'Angleterre, il n'eût pas manqué de lui être exclusivement dévoué, et
conséquemment il auroit refusé son consentement aux loix les plus
salutaires, lorsque ces loix auroient eu la moindre apparence de blesser
les intérêts de son maître. De plus, le consentement même du président
n'eût pas suffi. Il auroit fallu que les loix eussent encore
l'approbation du roi, qui, dans toutes les circonstances, auroit, sans
doute, préféré l'avantage de ses états d'Europe à celui de ses colonies.
Cette préférence eût fait naître des discordes perpétuelles entre le
conseil et le président-général, et par conséquent entre le peuple
d'Amérique et le gouvernement d'Angleterre.--Tandis que les colonies
seroient restées faibles, elles auroient été obligées de se soumettre:
mais aussitôt qu'elles auraient acquis de la force, elles seroient
devenues plus pressantes dans leurs demandes; et secouant enfin le joug,
elles se seroient déclarées indépendantes.
Lorsque les Français étoient en possession du Canada, ils fesoient un
grand commerce avec les Sauvages; ils alloient même traiter jusqu'auprès
des frontières des colonies britanniques; et quelquefois ils formoient
de petits établissemens sur le territoire que les Anglais prétendoient
leur appartenir. Indépendamment du tort considérable que cela fesoit aux
Anglais relativement au commerce des pelleteries, leurs colonies étoient
sans cesse exposées à se voir dévastées par les Indiens qu'on excitoit
contr'elles.
En 1753, il y eut quelques ravages commis sur les frontières de la
Virginie. Les remontrances, qui furent faites à cet égard, restèrent
sans effet. En 1754, on envoya sur les lieux un corps de troupes dont le
commandement fut donné à Washington; car, quoique très-jeune encore, cet
officier s'étoit conduit, l'année précédente, de manière à prouver qu'il
méritoit cette confiance.
Tandis qu'il marchoit pour aller prendre possession du poste situé dans
l'endroit où se réunissent l'Allegany et le Monongahela, il apprit que
les Français y avoient déjà construit un fort. Un détachement de leurs
troupes s'avança aussitôt contre lui. Il se fortifia autant que les
circonstances le lui permirent; mais la supériorité du nombre l'obligea
bientôt à rendre le fort de _la Nécessité_. Il obtint une capitulation
honorable, et il retourna en Virginie.
Le gouvernement britannique crut ne pas devoir rester spectateur
tranquille de cette querelle. En 1755, il donna ordre au général
Braddock de marcher avec un corps de troupes régulières et quelques
milices américaines, pour chasser les Français du poste dont ils
s'étoient emparés. Lorsque les troupes furent rassemblées, il s'éleva
une difficulté, qui fut sur le point d'empêcher l'expédition. C'étoit le
manque de chariots. Franklin s'empressa d'en faire fournir; et, avec
l'aide de son fils, il en procura, en peu de temps, cent cinquante.
Braddock donna dans une embuscade, et y périt avec une grande partie de
son armée. Washington, qui étoit au nombre des aides-de-camp de ce
général, et l'avoit en vain averti de son danger, déploya alors de
grands talens militaires, en rassemblant les débris de l'armée, et
effectuant une jonction avec l'arrière-garde, que conduisoit le colonel
Dunbar, devenu commandant en chef par la mort de Braddock. Ce ne fut pas
sans peine qu'on parvint à conduire dans un endroit sûr les foibles
restes de ces troupes. On crut devoir, en même-temps, détruire les
chariots et le bagage pour empêcher qu'ils ne tombassent au pouvoir de
l'ennemi.
Franklin avoit fait des obligations, en son nom, pour les chariots qui
avoient été fournis à l'armée. Les propriétaires de ces chariots
déclarèrent que leur intention étoit de le forcer à leur en tenir
compte. S'ils avoient exécuté cette menace, il est certain que Franklin
auroit été ruiné. Mais le gouverneur Shirley voyant qu'il n'avoit
répondu des chariots que pour servir le gouvernement, se chargea de les
faire payer, et retira Franklin d'une situation très-désagréable.
La nouvelle de la défaite et de la mort du général Braddock, répandit
l'alarme dans les colonies anglaises. Toutes s'occupèrent de préparatifs
de guerre. Mais en Pensylvanie, le crédit des quakers empêcha qu'on
adoptât aucun systême de défense, qui pourroit forcer les citoyens à
prendre les armes. Franklin voulant faire organiser une milice, présenta
à l'assemblée, un bill, d'après lequel tout homme avoit la liberté de
prendre les armes, ou non. Les quakers restant ainsi maîtres de ne pas
s'armer, laissèrent passer le bill; car bien que leurs principes ne leur
permissent pas de combattre, ils ne les obligeoient pas à empêcher leurs
voisins de combattre pour eux.
D'après ce bill, les milices de Pensylvanie devinrent une troupe
respectable. L'idée d'un danger imminent enflamma d'une ardeur
belliqueuse tous ceux à qui leurs principes religieux ne l'interdisoient
pas. Franklin fut nommé colonel du régiment de Philadelphie, composé de
douze cents hommes.
L'ennemi ayant fait une invasion sur la frontière nord-ouest de la
province, on fut obligé de s'occuper à y porter des secours. Le
gouverneur chargea Franklin de prendre, à cet égard, toutes les mesures
nécessaires. Il reçut le pouvoir de lever des troupes, et de nommer
leurs officiers. Aussitôt il forma un régiment, avec lequel il se rendit
dans l'endroit qui exigeoit sa présence. Il y bâtit un fort, et y mit
une garnison en état de s'opposer aux incursions qui avoient,
jusqu'alors, inquiété les habitans. Il y séjourna même quelque temps,
afin de s'acquitter mieux des soins qui lui avoient été confiés.
Ensuite, l'intérêt du peuple demandant qu'il reparût dans l'assemblée,
il retourna à Philadelphie.
La défense des colonies de l'Amérique septentrionale étoit
très-dispendieuse pour l'Angleterre. Le meilleur moyen de diminuer cette
dépense, étoit de mettre des armes dans les mains des habitans, et de
leur enseigner le moyen de s'en servir. Mais l'Angleterre ne se soucioit
point que les Américains apprissent à connoître leurs propres forces.
Elle craignoit que dès qu'ils en seroient venus là, ils ne voulussent
plus se soumettre au monopole qu'elle exerçoit sur leur commerce, et qui
ne leur étoit pas moins onéreux qu'avantageux à elle-même. L'entretien
des flottes et des armées qu'elle avoit en Amérique, n'étoit rien, en
comparaison des profits du commerce qu'elle y fesoit.
Ce qu'elle crut pouvoir faire de mieux, pour retenir ses colonies dans
une soumission paisible, fut de leur rendre sa protection nécessaire.
Elle voulut écarter tout ce qui tendoit à montrer un esprit militaire;
et quoiqu'on fût alors dans le fort de la guerre entre l'Angleterre et
la France, le ministère anglais improuva l'acte par lequel l'assemblée
de Pensylvanie avoit permis l'organisation des milices. Les régimens qui
avoient été formés, furent licenciés; et on fit marcher des troupes
régulières pour défendre la province.
La guerre qui désoloit les frontières, n'empêchoit pas que les
propriétaires[43] et le peuple de la Pensylvanie, ne fussent toujours en
mésintelligence. L'appréhension même d'un danger commun ne suffisoit pas
pour les réconcilier un moment. L'assemblée prétendoit jouir du juste
droit de mettre des impôts sur les terres des propriétaires: mais les
gouverneurs refusoient opiniâtrement de donner à cette mesure, un
consentement sans lequel aucun bill ne pouvoit être converti en loi.
[43] Les héritiers Penn.
Indignée d'une résistance qu'elle regardoit comme une iniquité,
l'assemblée résolut enfin, de demander à la mère-patrie qu'elle y mît un
terme. Elle adressa au roi et à son conseil, une pétition, dans laquelle
elle montroit tout le tort que fesoient au peuple, et l'attachement
exclusif des propriétaires à leur intérêt particulier, et leur
indifférence pour le bien général de la colonie; et elle en demandoit
justice.
Franklin fut chargé d'aller présenter cette adresse, et nommé, en
conséquence, agent de la province de Pensylvanie. Il partit d'Amérique
au mois de juin 1757. Conformément aux instructions qu'il avoit reçues
de l'assemblée, il eut une conférence avec les héritiers Penn, qui
résidoient alors à Londres, et il essaya de les déterminer à abandonner
des prétentions dès long-temps contestées. Mais voyant qu'ils refusoient
toute espèce d'accommodement, il présenta au conseil-d'état, la pétition
de l'assemblée.
Pendant ce temps-là, le gouverneur Denny donna son assentiment à une loi
qui établissoit un impôt, sans faire aucune distinction en faveur des
biens de la famille Penn. Alarmée de cette nouvelle et des démarches de
Franklin, cette famille employa tout son crédit pour empêcher que la
sanction royale ne fût donnée à la nouvelle loi. Ils la représentèrent
comme une loi excessivement injuste, qui leur feroit bientôt supporter
tous les frais du gouvernement, et auroit les conséquences les plus
funestes pour eux et pour leur postérité.
Cette cause fut amplement discutée devant le conseil privé. Les
héritiers Penn y trouvèrent plusieurs zélés défenseurs; mais il y eut
aussi des membres du conseil, qui soutinrent, avec chaleur, la cause du
peuple. Après d'assez longs débats, on proposa que Franklin promît
solemnellement que la répartition de l'impôt seroit telle que les biens
des Penn ne paieroient pas au-delà de ce qu'ils devroient
proportionnément aux autres. Franklin n'hésita point à le promettre. La
famille Penn cessa de s'opposer à la sanction de la loi; et la
tranquillité fut rendue à la Pensylvanie.
La manière dont se termina ce différend, montre clairement la haute
opinion qu'avoient de l'honneur et de l'intégrité de Franklin, ceux
mêmes qui le considéroient comme opposé à leurs vues. Certes, cette
opinion n'étoit point mal fondée. La répartition de l'impôt fut faite
d'après les principes de la plus austère équité; et les terres des Penn
ne contribuèrent aux dépenses du gouvernement que proportionnément à
leur valeur.
Après la conclusion de cette importante affaire, Franklin demeura à la
cour de Londres, en qualité d'agent de la province de Pensylvanie. La
profonde connoissance qu'il avoit de la situation des colonies, et son
zèle constant pour leurs intérêts, le firent nommer aussi agent des
provinces de Massachusett, de Maryland et de Georgie. Sa conduite dans
cette place, le rendit encore plus cher à ses compatriotes.
Il eut alors occasion de cultiver la société des amis, que son mérite
lui avoit procuré pendant qu'il étoit encore éloigné d'eux. L'estime,
qu'ils avoient conçue pour lui, s'accrut, quand ils le connurent
personnellement. Ceux, qui avoient combattu les avantages de ses
découvertes en physique, se turent insensiblement, et les récompenses
littéraires lui furent prodiguées.
La Société royale de Londres, qui s'étoit d'abord refusée à insérer dans
ses transactions, les écrits de l'électricien de Philadelphie, pensa
bientôt qu'elle se feroit un honneur de l'admettre au nombre de ses
membres. D'autres compagnies savantes désirèrent également d'inscrire
son nom parmi ceux qui les illustroient. L'université de Saint-André, en
Écosse, lui conféra le titre de docteur ès loix; et cet exemple fut
suivi par les universités d'Edimbourg et d'Oxford. Les premiers
philosophes de l'Europe ambitionnèrent d'entrer en correspondance avec
lui. Les lettres qu'il leur écrivit, contiennent des idées savantes et
profondes, exprimées de la manière la plus simple et la plus naturelle.
Les Français possédoient alors le Canada, où ils avoient, les premiers,
fait des établissemens. Le commerce que cette colonie les mettoit à même
de faire avec les Sauvages, étoit extrêmement lucratif. Ils avoient
trouvé là, un débouché considérable pour les produits de leurs
manufactures, et ils recevoient en échange une grande quantité de belles
fourrures, qu'ils vendoient chèrement en Europe. Mais si la possession
du Canada étoit très-avantageuse à la France, les habitans des colonies
anglaises souffroient beaucoup de ce qu'il lui appartenoit. Les Sauvages
étoient en général jaloux de cultiver l'amitié des Français, qui leur
fournissoient abondamment des armes et des munitions. Quand la guerre
avoit lieu entre l'Angleterre et la France, les Sauvages s'empressoient
de ravager les frontières des colonies anglaises. Bien plus: ils
commettoient de pareils excès, lors même que la France et l'Angleterre
étoient en paix.
D'après ces considérations, il n'étoit pas douteux que l'Angleterre ne
fût intéressée à acquérir le Canada. Mais l'importance de cette
acquisition n'étoit pas très-bien sentie à Londres. Franklin publia
alors un pamphlet, dans lequel il démontra, avec la plus grande force,
les avantages qui résulteroient de la conquête du Canada.
On traça aussitôt le plan d'une expédition, à la tête de laquelle fut
mis le général Wolfe. Le succès en est connu. Par le traité de paix
signé en 1762, la France abandonna le Canada à la Grande-Bretagne; et
par la cession, qu'elle fit peu après, de la Louisiane, elle perdit
toutes ses possessions dans le continent d'Amérique.
Quoique Franklin fût alors très-occupé de politique, il trouvoit le
moyen de cultiver les sciences. Il étendit ses recherches sur
l'électricité, et fit un très-grand nombre de nouvelles expériences,
particulièrement sur le tourmalin. Il n'y avoit encore que très-peu de
temps qu'on avoit découvert la singulière propriété qu'a cette pierre de
s'électriser positivement, d'un côté, et négativement de l'autre, sans
friction, et par la seule action de la chaleur.
Le professeur Simpson de Glascow, communiqua à Franklin quelques
expériences que le docteur Cullen avoit faites sur le froid, produit par
l'évaporation. Franklin les répéta, et il trouva que lorsqu'on pompoit
l'air dans le récipient de la machine pneumatique, le froid y augmentoit
à un tel degré, même en été, que l'eau y étoit convertie en glace. Il se
servit de cette découverte pour expliquer un nombre de phénomènes, et
particulièrement un fait, dont les physiciens avoient jusqu'alors
cherché vainement la cause; c'est que la chaleur du corps humain, dans
un état de santé, n'excède jamais le quatre-vingt seizième degré du
thermomètre de Fareinheit, quoique l'atmosphère qui l'environne puisse
s'élever à un bien plus haut degré. Franklin attribua cela à
l'augmentation de transpiration, et par conséquent à l'évaporation
produite par la chaleur.
Dans une lettre écrite à M. Small, à Londres, et datée du mois de mai
1760, Franklin lui fit part d'un grand nombre d'observations, qui
servent à prouver que dans l'Amérique septentrionale, les tempêtes du
nord-est commencent dans le sud-ouest. Il paroît, d'après une
observation nouvelle, qu'une tempête du nord-est, qui s'étendit à une
distance considérable, commença à Philadelphie quatre heures avant de se
faire sentir à Boston.
Franklin essaya d'expliquer le fait, dont il rendoit compte, en
supposant que la chaleur occasionnoit une raréfaction de l'air dans les
environs du golfe du Mexique; qu'alors l'air plus froid qui étoit
immédiatement au nord, se portoit vers ce côté, et étoit remplacé par un
air plus froid, que suivoit un plus froid encore: ce qui formoit un
courant d'air continuel.
Le son produit par le frottement du bord d'un verre à boire avec un
doigt mouillé, étoit généralement connu. Un irlandois, nommé
_Puckeridge_, essaya de former un instrument harmonieux, en plaçant sur
une table un certain nombre de verres de diverse grandeur et à moitié
remplis d'eau. Une mort prématurée l'empêcha de perfectionner cette
invention. Mais d'autres profitèrent de sa découverte. La douceur des
sons, que rendoient ces verres, engagea Franklin à s'en occuper, et il
produisit, enfin, cet élégant instrument, auquel on a donné le nom
d'_harmonica_.
Dans l'été de 1762, Franklin retourna en Amérique. Dans la traversée, il
remarqua le singulier effet, produit par le mouvement d'un vase qui
contenoit de l'huile flottant sur l'eau. La surface de l'huile restoit
unie et calme, tandis que l'eau étoit très-violemment agitée. Nous ne
croyons pas que ce phénomène ait été encore expliqué d'une manière
satisfaisante.
Franklin reçut les remerciemens de l'assemblée de Pensylvanie, et pour
la fidélité avec laquelle il avoit rempli son devoir envers cette
province, et pour les nombreux et importans services qu'il avoit rendus
pendant son séjour à Londres, à toutes les colonies de l'Amérique
septentrionale. L'assemblée décréta, en même-temps, qu'il lui seroit
alloué une indemnité de cinq mille livres sterlings[44], pour les six
ans qu'il avoit passés à Londres.
[44] Il y a dans l'original, _argent courant de Pensylvanie_, qui vaut
à-peu-près un tiers de moins; mais on a traduit _sterling_, parce
qu'autrement, peu de lecteurs français auroient compris ce que cela
auroit signifié. (_Note du Traducteur._)
Pendant son absence, il avoit été élu tous les ans membre de l'assemblée
de Pensylvanie. À son retour, il reprit sa place dans ce corps, et il
continua à être le courageux défenseur des droits du peuple.
Il survint, dans le mois de décembre 1762, un évènement qui répandit
l'alarme dans la province. Une peuplade, composée d'une vingtaine
d'Indiens, étoit dès long-temps établie dans le comté de Lancaster, et
n'avoit pas cessé de se conduire paisiblement et amicalement envers les
colons anglais. Cependant les dévastations que d'autres Sauvages
commettoient sur les frontières, irritèrent tellement les colons, qu'ils
résolurent de s'en venger sur tous les Indiens. Environ cent vingt
habitans, qui, pour la plupart, étoient de Donnegal et de Peckstang ou
de Paxton, dans le comté d'York, montèrent à cheval, se rassemblèrent,
et prirent la route du petit établissement des paisibles et innocens
Indiens de Lancastre. Ces bons Sauvages furent avertis qu'on venoit les
attaquer: mais considérant les hommes blancs comme leurs amis, ils
crurent n'avoir rien à craindre.
Lorsque les colons arrivèrent dans le village de ces Indiens, ils n'y
trouvèrent que des femmes, des enfans, et quelques vieillards, parce que
le reste de la peuplade étoit allé vaquer à ses occupations accoutumées.
Ils égorgèrent tous ceux qu'ils rencontrèrent, entr'autres le chef,
nommé _Schahaès_, distingué par son attachement aux colons. Cette action
barbare excita l'indignation de tous ceux des habitans, qui avoient
quelque sentiment d'humanité.
Les malheureux Indiens, qui, s'étant trouvés absens de leur village,
avoient échappé à la mort, furent amenés à Lancastre et logés dans la
geole, afin qu'ils pussent être à l'abri des nouveaux attentats de leurs
assassins. Le gouverneur témoigna, par une proclamation, combien il
désapprouvoit le massacre des Indiens, offrit une récompense à ceux qui
feroient connoître les auteurs de cette barbarie, et défendit qu'on
portât la moindre atteinte au repos du reste de la peuplade. Mais, au
mépris de cette proclamation, les scélérats contre lesquels elle étoit
rendue, marchèrent droit à Lancastre, brisèrent les portes de la geole
et massacrèrent les infortunés Indiens qui y étoient renfermés.
Une seconde proclamation du gouverneur n'eut pas plus d'effet que la
première. Un détachement de colons s'avança vers Philadelphie, dans le
dessein d'égorger quelques Indiens amis qu'on y avoit conduits pour les
dérober à la mort. Plusieurs citoyens de cette ville prirent les armes
pour défendre ces malheureux. Les quakers même, à qui leurs principes
religieux ne permettent pas de combattre pour leur propre défense,
furent les plus ardens à protéger les Indiens[45].
[45] Ce trait, ce que Franklin rapporte du bon _Denham_, dans la
première partie de ces mémoires, et tout ce que j'ai observé
moi-même pendant mon séjour à Philadelphie, m'ont inspiré, je
l'avoue, une grande vénération pour les quakers. (_Note du
Traducteur._)
Les assassins entrèrent dans Germaintown[46]. Le gouverneur se sauva
dans la maison de Franklin, tandis que celui-ci marcha, avec quelques
autres personnes, à la rencontre des enfans de Paxton, car c'est le nom
qu'avoient pris les assassins. Franklin les harangua, et parvint à leur
persuader d'abandonner leur entreprise et de retourner chez eux.
[46] Petite ville à quatre milles de Philadelphie. Elle a été bâtie
par une colonie allemande, ainsi que l'indique son nom. (_Note du
Traducteur._)
Les disputes entre les propriétaires[47] et l'assemblée avoient été
long-temps appaisées. Elles se renouvelèrent. Les propriétaires
mécontens d'avoir cédé aux habitans, s'efforçoient de recouvrer leurs
priviléges; et quoiqu'ils eussent déjà consenti qu'on mît des impôts sur
leurs biens, ils vouloient qu'ils en fussent encore exempts.
[47] Les héritiers Penn.
En 1763, l'assemblée adopta un bill concernant les milices. Le
gouverneur refusa d'y donner son assentiment, à moins que l'assemblée
n'y fît quelques changemens qu'il proposa. Ces changemens consistoient
en une augmentation d'amende, en certains cas, et en une substitution de
la peine de mort à l'amende, en quelques autres. Il vouloit aussi que
les officiers fussent nommés par lui seul, et non élus par le peuple,
comme le portoit le bill. Mais l'assemblée considéra ces changemens
comme contraires à la liberté. Elle ne voulut point y souscrire. Le
gouverneur s'opiniâtra; le bill resta sans effet.
Cette circonstance et beaucoup d'autres du même genre, furent cause que
la mésintelligence qui subsistoit entre les propriétaires et
l'assemblée, s'accrut à un tel point, qu'en 1764, l'assemblée résolut de
présenter au roi une pétition, pour le prier de changer le gouvernement
_propriétaire_ en un gouvernement _royal_.
Il y eut beaucoup d'opposition à cette mesure, non-seulement dans
l'assemblée, mais dans les papiers publics. On publia un discours de M.
Dickenson[48], sur ce sujet, avec une préface du docteur Smith, qui
s'efforça de montrer combien la démarche proposée étoit déplacée et
impolitique.
[48] Auteur des fameuses _Lettres d'un Fermier de Pensylvanie_.
M. Galloway fit imprimer un discours en réponse à celui de M. Dickenson;
et Franklin y mit une préface, dans laquelle il combattit
victorieusement les principes de celle de Smith. Cependant, l'adresse au
roi n'eut aucun effet; le gouvernement propriétaire continua.
Lorsque vers la fin de l'année 1764, on fit les élections pour le
renouvellement de l'assemblée, les partisans de la famille des Penn,
firent tous leurs efforts pour exclure ceux qui leur étoient opposés, et
ils obtinrent une petite majorité dans la ville de Philadelphie.
Franklin perdit alors la place qu'il avoit occupée quatorze ans de suite
dans l'assemblée. Mais ses amis y conservoient encore une prépondérance
décidée. Ils le firent nommer, sur-le-champ, agent-général de la
province; et le parti opposé en fut si mécontent, qu'il protesta contre
sa nomination. Mais la protestation ne fut point inscrite sur le
registre, parce qu'elle étoit trop tardive. On la fit insérer dans les
papiers publics; et avant de s'embarquer pour l'Angleterre, il y
répondit d'une manière ingénieuse et piquante.
On connoît les troubles que produisit, en Amérique, l'acte du timbre,
présenté par le ministre Grenville[49], et les oppositions qu'il y
rencontra. Lorsque le marquis de Rockingham parvint au ministère, on
crut devoir chercher à calmer les colons, et on pensa qu'un des
meilleurs moyens d'y réussir, étoit la révocation de l'acte odieux. Pour
savoir comment le peuple américain étoit disposé à se soumettre à cette
loi, la chambre des communes fit venir Franklin à sa barre. Les réponses
qu'il y fit, ont été publiées; et elles sont une preuve frappante de
l'étendue, de la justesse de ses connoissances, et de la facilité avec
laquelle il s'exprimoit.
[49] Dans un discours que prononça, le 15 mai 1777, dans la chambre
des communes, Charles Jenkinson, devenu comte de Liverpool, il
déclara que l'acte du timbre n'étoit point de l'invention de M.
Grenville. On a su depuis que l'idée en étoit due à quelques
Américains réfugiés en Angleterre, et mécontens de leur patrie.
(_Note du Traducteur._)
Il présenta les faits avec tant de force, que tous ceux qui n'étoient
pas aveuglés par leurs préventions, virent aisément combien l'acte du
timbre étoit dangereux. Malgré quelqu'opposition, cet acte fut donc
révoqué une année après qu'il eut passé, et avant d'avoir été mis à
exécution.
En 1766, Franklin voyagea en Hollande et en Allemagne, et il y reçut les
plus grandes marques d'attention de la part de tous les savans.
Observateur constant, il apprit des matelots, en traversant la Hollande,
que l'effet d'une diminution d'eau dans les canaux, étoit de ralentir
nécessairement la marche des yachts. À son retour en Angleterre, il fit
un grand nombre d'expériences, qui toutes lui confirmèrent cette
observation. Il adressa ensuite à sir John Pringle, son ami, une lettre
qui contenoit le détail de ces expériences et l'explication du
phénomène. Cette lettre se trouve dans le volume de ses oeuvres
philosophiques.
L'année suivante[50], il se rendit en France, où il ne fut pas accueilli
d'une manière moins distinguée, qu'il ne l'avoit été en Allemagne. Il
fut présenté à plusieurs hommes de lettres célèbres, ainsi qu'au
monarque qui régnoit alors[51].
[50] En 1767.
[51] Louis XV.
Il tomba entre les mains de Franklin diverses lettres adressées par
Hutchinson, Oliver[52] et quelques autres, à des personnes qui
occupoient des places éminentes en Angleterre. Ces lettres contenoient
les plus violentes invectives contre les principaux habitans de la
province de Massachusett, et invitoient les ministres à employer des
moyens vigoureux pour forcer le peuple à leur obéir. Franklin transmit
ces lettres à l'assemblée générale de Massachusett, qui les publia. On
en fit passer aussi en Angleterre, des copies certifiées, avec une
adresse au roi, pour le prier de rappeler des hommes qui étoient devenus
odieux au peuple, en se montrant si indignement opposés à ses intérêts.
[52] Thomas Hutchinson étoit gouverneur de la province de
Massachusett, et Andrew Oliver, sous-gouverneur. (_Note du
Traducteur._)
La publication de ces lettres occasionna un duel entre M. Temple et M.
Whately[53], qui, tous deux, étoient soupçonnés de les avoir procurées
aux Américains. Franklin voulant prévenir de nouvelles querelles à ce
sujet, déclara, dans une des gazettes de Londres, qu'il avoit lui-même
envoyé les lettres en Amérique, mais qu'il ne diroit jamais de quelle
manière il les avoit eues. En effet, on ne l'a jamais découvert.
[53] Les lettres étoient adressées à Thomas Whately, secrétaire de la
trésorerie, sous le ministère de G. Grenville, et le duel eut lieu
entre William Whately, frère du premier, et John Temple, américain.
Ils commencèrent par se battre au pistolet, après quoi ils mirent
l'épée à la main. William Whately reçut cinq blessures. (_Note du
Traducteur._)
Bientôt après, l'adresse de l'assemblée de Massachusett fut examinée
devant le conseil-privé. Franklin s'y rendit en qualité d'agent de
l'assemblée; et se vit accabler d'un torrent d'injures, par le
solliciteur-général, qui servoit de défenseur à Oliver et à Hutchinson.
L'adresse fut déclarée inique et scandaleuse, et la demande qu'elle
contenoit, fut rejetée.
Le parlement de la Grande-Bretagne avoit, il est vrai, révoqué l'acte du
timbre; mais c'étoit sous prétexte que la révocation en étoit
nécessaire. Il n'en prétendoit pas moins avoir le droit de taxer les
colonies; et dans le même-temps où il révoqua l'acte du timbre, il en
promulgua un autre, par lequel il déclaroit que, dans tous les cas, il
avoit le droit de faire des loix pour les colonies, et de les
contraindre à y obéir. Ce langage étoit celui des membres du parlement
les plus opposés à l'acte du timbre, et entr'autres, de M. Pitt.
Les colons ne reconnurent jamais ce droit de contrainte: mais comme ils
se flattoient qu'on ne l'exerceroit pas, ils n'étoient pas très-ardens à
le combattre. Si les Anglais n'avoient pas eu la prétention de le faire
valoir, les Américains auroient volontiers continué à fournir leur part
des subsides, de la manière dont ils avoient coutume de le faire;
c'est-à-dire, d'après des décrets de leurs propres assemblées, rendus
sur la demande du secrétaire-d'état.
Si cet usage eût été maintenu, les colonies de l'Amérique septentrionale
étoient si bien disposées pour la métropole, que malgré les désavantages
que leur fesoit éprouver les entraves mises à leur commerce, et toute la
faveur accordée à celui des Anglais, une séparation entre les deux pays
eût, sans doute, été encore très-éloignée. Les Américains étoient, dès
leur enfance, instruits à révérer un peuple dont ils descendoient, et
dont les loix, les moeurs, le langage, étoient les leurs. Ils le
regardoient comme un modèle de perfection; et leurs préjugés à cet égard
étoient si grands, que les peuples les plus éclairés de l'Europe leur
paroissoient des barbares auprès des Anglais. Le seul nom d'Anglais
portoit dans l'ame des Américains, l'idée d'un être grand et bon. Tels
étoient les sentimens qu'on leur inspiroit de bonne heure. Il ne falloit
donc rien moins que des traitemens injustes, long-temps répétés, pour
les faire songer à rompre les liens qui les attachoient à l'Angleterre.
Mais les impôts mis sur le verre, sur le papier, sur les cuirs, sur les
matières propres à faire des couleurs, sur le thé et sur plusieurs
autres articles; les franchises enlevées à quelques colonies;
l'opposition des gouverneurs aux mesures législatives de quelques
autres; l'accueil dédaigneux qu'éprouvoient auprès du trône les humbles
remontrances, dans lesquelles elles demandoient le redressement de leurs
griefs, et beaucoup d'actes violens et oppressifs, excitèrent enfin un
ardent esprit d'insurrection. Au lieu de songer à l'appaiser, par une
conduite plus modérée et plus juste, les ministres anglais parurent
fermement décidés à exiger des colonies l'obéissance la plus servile.
Leur imprudence ne servit qu'à faire empirer le mal. Ce fut en vain
qu'on s'efforça de les faire renoncer à leurs desseins, en leur
représentant que l'exécution en étoit impossible, et que les
conséquences en deviendroient funestes à l'Angleterre. Ils persistèrent
à les suivre avec une opiniâtreté dont l'histoire fournit peu
d'exemples[54].
[54] Cet exemple se renouvelle de nos jours; et c'est un ministre
anglais qui le donne. William Pitt s'opiniâtre à faire la guerre à
la France, contre la volonté de presque tout le peuple anglais.
(_Note du Traducteur._)
La conservation des colonies de l'Amérique septentrionale étoit si
avantageuse à l'Angleterre, qu'il falloit avoir un entêtement
extravagant pour continuer à employer des moyens propres à donner à
leurs habitans l'idée de se séparer d'elle. Quand nous considérons les
grands progrès qu'on a faits dans la science du gouvernement,
l'extension des principes de liberté parmi les peuples de l'Europe, les
effets qu'ils ont déjà produits en France, ceux qu'ils auront
probablement ailleurs[55], et que nous voyons que tout cela est dû à la
révolution d'Amérique, nous ne pouvons nous empêcher de trouver étrange
que des évènemens, qui peuvent avoir une si grande influence sur le
bonheur du genre-humain, aient été occasionnés par la perversité ou
l'ignorance du cabinet de Londres.
[55] Cette prophétie, faite il y a cinq ans, est en partie accomplie.
(_Note du Traducteur._)
Franklin ne négligea rien pour engager les ministres anglais à prendre
d'autres mesures. Et dans des entretiens particuliers, qu'il eut avec
plusieurs chefs du gouvernement, et dans les lettres qu'il leur écrivit,
il leur démontra combien leur conduite, à l'égard des Américains, étoit
injuste et dangereuse. Il leur déclara que malgré l'attachement des
colons pour la métropole, les mauvais traitemens, qu'on leur fesoit
éprouver, finiroient par les aliéner. On n'écouta point cet avis. Les
ministres suivirent aveuglément leur plan, et mirent les colons dans
l'alternative d'opter entre la soumission absolue ou l'insurrection.
En 1775, Franklin voyant que tous ses efforts, pour rétablir l'harmonie
entre les colonies et la Grande-Bretagne, étoient inutiles, retourna en
Amérique. Il trouva que les hostilités avoient déjà commencé. Le
lendemain de son arrivée, il fut élu, par l'assemblée de Pensylvanie,
membre du congrès des États-Unis. Peu de temps après on le chargea,
ainsi que M. Lynch et M. Harrison, d'aller visiter le camp de Cambridge,
et de se concilier avec le commandant en chef, pour tâcher de persuader
aux troupes, qu'il étoit nécessaire qu'elles renouvelassent leur
enrôlement, dont le terme devoit bientôt expirer; et qu'elles
persévérassent à défendre leur pays.
Vers la fin de la même année, il se rendit en Canada, pour proposer aux
habitans d'embrasser, avec les autres colons, la cause de la liberté.
Mais il ne put les engager à s'opposer aux mesures du gouvernement
britannique. M. le Roy dit, dans une lettre écrite à ce sujet, que le
mauvais succès de la négociation de Franklin fut, en grande partie,
occasionné par la différence des opinions religieuses, et le
ressentiment que conservoient les Canadiens, de ce que leurs voisins
avoient plusieurs fois brûlé leurs églises.
Lorsqu'en 1776, lord Howe[56] passa en Amérique, avec le pouvoir de
traiter avec les colons. Il écrivit à Franklin, pour l'engager à
effectuer une réconciliation[57]. Franklin fut nommé, avec John Adams et
Édouard Rutledge, pour se rendre auprès des commissaires et savoir
jusqu'où s'étendoient leurs pouvoirs. Il apprit que ces pouvoirs se
bornoient à pardonner aux colons soumis. De pareilles conditions ne
convenoient point aux Américains: les commissaires ne purent remplir
leur mission.
[56] Lord Howe commandoit la flotte, et le chevalier Howe, son frère,
l'armée anglaise. Ils avoient, en même temps, le titre de
commissaires pacificateurs. (_Note du Traducteur._)
[57] Sa lettre et la réponse de Franklin seront imprimées dans le
deuxième volume de ce recueil.
L'importante question de l'indépendance des Américains fut bientôt
agitée; et c'étoit en présence des armées et des flottes formidables,
destinées à les soumettre. Avec des troupes nombreuses, il est vrai,
mais sans discipline, et ignorant absolument l'art de la guerre, sans
argent, sans escadres, sans alliés, n'ayant presque pour appui que le
seul amour de la liberté, les Américains se déterminèrent à se séparer
d'une mère-patrie, qui leur avoit fait subir une longue suite de
vexations et d'outrages. Lorsqu'on proposa cette mesure hardie, Franklin
fut un des premiers à l'adopter, et son opinion entraîna beaucoup
d'autres membres du congrès.
L'esprit du peuple avoit été déjà préparé à cet évènement par le célèbre
pamphlet de Thomas Paine, intitulé: _Le Sens Commun_. Il y a lieu de
croire que Franklin eut beaucoup de part à cet ouvrage, ou du moins,
qu'il fournit des matériaux à l'auteur.
Franklin fut élu président de la convention, qui s'assembla en 1776, à
Philadelphie, pour établir une nouvelle forme de gouvernement. La
constitution actuelle de l'état de Pensylvanie, fut le résultat des
travaux de cette assemblée, et peut être considérée comme le fruit des
principes politiques de Franklin. L'unité législative et la pluralité
exécutive semblent avoir été ses maximes favorites.
Vers la fin de la même année 1776, Franklin fut choisi pour aller suivre
les négociations, entamées par Silas Deane à la cour de France. La
certitude des avantages que la France pouvoit retirer d'un traité de
commerce avec l'Amérique, et le désir d'affoiblir l'empire britannique,
en le démembrant, étoient de puissans motifs pour engager le
gouvernement français à prêter l'oreille aux propositions d'alliance
avec les Américains. Mais il montroit pourtant une répugnance, que
firent cesser, et l'adresse de Franklin, et sur-tout le succès des armes
américaines contre le général Burgoyne[58]. En 1778, on conclut un
traité d'alliance offensive et défensive, et, en conséquence, la France
déclara la guerre à l'Angleterre.
[58] À Saratoga, où les généraux américains Arnold et Gates, le
forcèrent de se rendre prisonnier de guerre avec son armée. La
trahison d'Arnold a terni, depuis, la gloire qu'il acquit par cette
action. (_Note du Traducteur._)
Personne, peut-être, n'étoit aussi en état que Franklin, de servir
essentiellement les Américains, auprès de la cour de France. Ses
découvertes, ses talens y étoient connus, et on y avoit la plus profonde
estime pour son caractère. Il fut accueilli avec les plus grandes
marques de respect par tous les gens de lettres de Paris, et, en
général, par tous les Français. Cela lui donna bientôt une grande
influence, qui, avec divers ouvrages qu'il publia, contribua à établir
le crédit et l'importance des États-Unis. C'est à ses soins qu'on doit
attribuer, en grande partie, le succès des emprunts, négociés en
Hollande et en France, emprunts, qui ont si heureusement décidé le sort
de la guerre.
Le triste succès des armes britanniques, et sur-tout la prise de lord
Cornwalis et de son armée, convainquirent enfin les Anglais de
l'impossibilité de subjuguer les Américains. Les négocians demandoient
la paix à grands cris. Le ministère sentit qu'il ne pouvoit plus
long-temps s'opposer à leurs voeux. Les préliminaires furent signés à
Paris, le 30 novembre 1782, par M. Oswald, qui traitoit pour
l'Angleterre; et par MM. Franklin, Adams, Jay et Laurens, au nom des
États-Unis d'Amérique. Ces préliminaires formoient la base du traité
définitif, qui fut conclu le 3 septembre 1783, et signé par M. David
Hartley d'une part, et par MM. Franklin, Adams et Jay de l'autre.
Le 3 avril 1783, un traité d'amitié et de commerce entre les États-Unis
et la Suède, fut conclu à Paris, par Franklin et le comte de Krutz.
Un pareil traité fut conclu avec la Prusse en 1785, quelque temps avant
que Franklin abandonnât l'Europe.
Les affaires politiques n'étoient pas l'unique objet des occupations de
Franklin. Quelques-uns de ses ouvrages philosophiques furent publiés à
Paris. Leur but étoit, en général, de faire sentir les avantages de
l'industrie et de l'économie.
Lorsqu'en 1784, le magnétisme animal occupoit beaucoup les esprits en
Europe et sur-tout à Paris, on le crut d'une telle importance, que le
roi nomma des commissaires pour examiner les fondemens de cette science
prétendue. Franklin fut un de ces commissaires. Après avoir observé un
grand nombre des expériences de Mesmer, et dont quelques-unes étoient
faites sur eux-mêmes, ils décidèrent que ce n'étoit qu'un charlatanisme,
inventé pour en imposer à des gens ignorans et crédules: Mesmer fut
ainsi arrêté au milieu de la carrière par laquelle il croyoit arriver à
la fortune et à la gloire; et l'un des plus insolens moyens, dont on se
soit servi pour se jouer des hommes, fut anéanti.
Franklin ayant rempli le principal objet de sa mission, en coopérant à
l'établissement de l'indépendance américaine, et commençant à sentir les
infirmités de l'âge, désira de revoir son pays natal. Il demanda son
rappel au congrès, et l'obtint. M. Jefferson partit pour aller le
remplacer, en 1785; et au mois de septembre de la même année, Franklin
retourna à Philadelphie. Au bout de quelque temps, il fut nommé membre
du conseil suprême exécutif de cette ville, et bientôt après, il en fut
élu président.
En 1787, on forma une convention pour reviser, corriger les articles de
la confédération, et donner plus d'énergie au gouvernement des
États-Unis. Elle se rassembla à Philadelphie. Franklin fut nommé l'un
des délégués des Pensylvaniens. Il signa la constitution, proposée pour
cimenter l'union, et y donna son approbation dans les termes les moins
équivoques.
Il s'établit alors, à Philadelphie, une société destinée à s'occuper des
recherches politiques. Elle choisit Franklin pour son président, et tint
ses séances chez lui. Deux ou trois essais, lus dans cette société, ont
été publiés: mais elle n'a pas existé long-temps.
En 1787, il se forma, à Philadelphie, deux autres sociétés, fondées sur
les principes de l'humanité la plus noble et la plus généreuse. L'une
étoit la _Société Philadelphienne, pour le soulagement des prisonniers_;
et l'autre, la _Société Pensylvanienne_, dont l'objet est de travailler
à l'abolition de l'esclavage, de secourir les nègres naturellement
libres et retenus dans la servitude, et d'améliorer la condition des
Africains.--Franklin étoit président de ces deux sociétés. Leurs travaux
ont déjà eu beaucoup de succès, et elles continuent de marcher avec une
ardeur infatigable vers le but de leur institution.
Les infirmités de Franklin augmentant, il lui devint impossible
d'assister régulièrement au conseil; et en 1788, il renonça totalement
aux affaires publiques.
Son tempérament étoit très-robuste. Il n'étoit sujet à presqu'aucune
maladie, excepté quelques accès de goutte, qui le tourmentoient de temps
en temps, et qui cessèrent en 1781, époque où il fut attaqué de la
pierre, dont il s'est ressenti le reste de sa vie. Dans les intervalles
de cette cruelle maladie, il passoit beaucoup d'heures agréables, en se
livrant à une conversation gaie et instructive. Ni son esprit, ni ses
organes ne parurent affoiblis jusques au moment de sa mort.
En qualité de président de la société pour l'abolition de l'esclavage,
il signa le mémoire, présenté le 12 mai 1789 au congrès des États-Unis
de l'Amérique, pour le prier d'employer tout son pouvoir constitutionnel
à diminuer le trafic de l'espèce humaine. Ce fut le dernier acte public
de Franklin.
Dans les débats qu'occasionna ce mémoire, on tenta de justifier la
traite des nègres. Franklin fit insérer dans la gazette fédérative, du
25 mars, un morceau signé _Historicus_, et il y rapporta un discours,
qu'il dit avoir été prononcé dans le divan d'Alger, en 1787, à
l'occasion d'une pétition présentée par la secte des _Erika_, pour
demander l'abolition de la piraterie et de l'esclavage. Ce prétendu
discours algérien est une excellente parodie de ce qu'avoit dit un
représentant de la Georgie, nommé _Jackson_. Tous les argumens en faveur
de l'esclavage des nègres, y sont ingénieusement appliqués à la
justification des pirates qui enlèvent les vaisseaux des Européens et
les réduisent eux-mêmes à l'esclavage. Il démontre, en même-temps, la
futilité des raisonnemens dont on se sert pour défendre la traite des
nègres; et il fait voir combien l'auteur avoit encore de force d'esprit
et de talent à l'âge avancé où il étoit. Enfin, il n'offre pas une
preuve moins convaincante de la facilité avec laquelle Franklin imitoit
le style des anciens temps et des nations étrangères, que sa fameuse
parabole contre la persécution; et de même que cette parabole a engagé
plusieurs personnes à la chercher dans la bible, le discours algérien a
été cause que des curieux ont cherché dans diverses bibliothèques,
l'ouvrage d'où l'on disoit qu'il étoit tiré[59].
[59] Ce discours sera imprimé dans le deuxième volume de ce recueil.
Au commencement du mois d'avril suivant, il fut attaqué d'une fièvre et
d'une douleur de poitrine, qui mirent un terme à sa vie. Nous allons
transcrire les observations qu'a faites sur sa maladie, le docteur
Jones, son médecin et son ami.
«La pierre dont il étoit attaqué depuis long-temps, l'obligea, pendant
la dernière année de sa vie, à garder presque toujours le lit; et dans
les derniers paroxismes de cette cruelle maladie, il falloit qu'il prît
de fortes doses de _laudanum_ pour calmer ses souffrances. Cependant,
dans les intervalles de repos, non-seulement il s'amusoit à lire et à
converser gaiement avec sa famille, et avec quelques amis qui lui
rendoient visite, mais il s'occupoit d'affaires publiques et
particulières, avec diverses personnes qui venoient le consulter. Il
montroit encore ce désir de faire le bien, cet empressement à obliger,
qui le distinguoient dès long-temps. Il conservoit éminemment ses
facultés intellectuelles et il aimoit encore à dire des plaisanteries,
et à raconter des anecdotes qui fesoient un plaisir extrême à tous ceux
qui les entendoient.
»Environ seize jours avant sa mort, il eut des atteintes de fièvre, mais
sans aucun symptôme caractéristique. Ce ne fut que le troisième ou
quatrième jour qu'il se plaignit d'une douleur dans le côté gauche de la
poitrine, douleur qui s'accrut, devint extrêmement vive, et fut suivie
d'une toux et d'une respiration pénible. Quand il fut dans cet état, et
que l'excès de sa souffrance lui arrachoit quelques plaintes, il
disoit:--Qu'il craignoit bien de ne pas les supporter comme il le
devoit; qu'il savoit combien l'Être-Suprême avoit versé de bienfaits sur
lui, en l'élevant de l'obscurité, dans laquelle il étoit né, au rang et
à la considération dont il jouissoit parmi les hommes; et qu'il ne
doutoit pas que les douleurs qu'il lui envoyoit en ce moment, ne fussent
destinées à le dégoûter d'un monde, où il n'étoit plus capable de
remplir le poste qui lui avoit été assigné.
»Il resta dans cet état jusqu'au cinquième jour qui précéda sa mort.
Alors sa douleur et sa difficulté de respirer l'abandonnèrent
entièrement. Sa famille se flatta qu'il guériroit: mais un abcès qui
s'étoit formé dans le poumon, creva tout-à-coup, et rendit une grande
quantité de matière que le malade continua à cracher tant qu'il eut
quelque force. Aussitôt qu'il cessa de pouvoir rejeter cette matière,
les organes de la respiration s'affoiblirent par degrés. Il éprouva un
calme léthargique; et il expira tranquillement le 17 avril 1790, à onze
heures du soir. Il avoit vécu quatre-vingt-quatre ans et trois mois.
»Peut-être n'est-il pas inutile d'observer qu'en l'année 1735, Franklin
eut une dangereuse pleurésie, qui se termina par un abcès au côté gauche
de ses poumons, et il fut alors presque suffoqué par la quantité de
matière qu'il rendit. Quelques années après, il essuya encore une
maladie pareille: mais il en guérit promptement et sa respiration ne
s'en ressentit point.»
* * * * *
Plusieurs années avant sa mort, il composa lui-même son épitaphe. La
voici: