polie, gaie et d'une conversation agréable. Son appartement étoit
propre: mais tous les meubles consistoient en un matelas, une table sur
laquelle il y avoit un crucifix et un livre, et une chaise qu'elle me
donna pour m'asseoir. Sur la cheminée étoit un tableau de sainte
Véronique, déployant son mouchoir, où l'on voyoit l'empreinte
miraculeuse de la figure du Christ; ce qu'elle m'expliqua avec beaucoup
de gravité. Son visage étoit pâle; mais elle n'avoit jamais été malade;
et je puis la citer comme une autre preuve du peu qu'il faut pour
maintenir la vie et la santé.
À l'imprimerie, je me liai d'amitié avec un jeune homme d'esprit, nommé
_Wygate_, qui, étant né de parens riches, avoit reçu une meilleure
éducation que la plupart des autres imprimeurs. Il étoit assez bon
latiniste, parloit facilement français, et aimoit beaucoup la lecture.
Je lui appris à nager, ainsi qu'à un de ses amis, en me baignant
seulement deux fois avec eux. Ils n'eurent plus ensuite besoin de
leçons. Un jour nous fîmes la partie d'aller par eau à Chelsea, pour
voir le collége et les curiosités de don Saltero. Au retour, cédant aux
sollicitations du reste de la compagnie, dont Wygate avoit excité la
curiosité, je me déshabillai et m'élançai dans la Tamise. Je nageai
depuis Chelsea jusqu'au pont des Blackfriards[23], et je fis dans ce
trajet plusieurs tours d'adresse et d'agilité, soit à la surface de
l'eau, soit en plongeant. Cela causa beaucoup d'étonnement et de plaisir
à ceux qui le voyoient pour la première fois. Dès mes plus jeunes ans
j'avois beaucoup aimé cet exercice. Je connoissois et pouvois exécuter
toutes les évolutions et les positions de Thevenot; et j'en avois
inventé quelques autres, dans lesquelles je m'efforçois de réunir la
grace et l'utilité. Je ne négligeai pas de les montrer toutes dans cette
occasion, et je fus extrêmement flatté de l'admiration qu'elles
excitèrent.
[23] Des moines noirs.
Indépendamment du désir qu'avoit Wygate de se perfectionner dans l'art
de la natation, il m'étoit très-attaché, parce qu'il y avoit une grande
conformité dans nos goûts et dans nos études. Il me proposa de faire
avec lui le tour de l'Europe, en nous défrayant, en même-temps, par le
travail dans notre profession. J'étois sur le point d'y consentir; et
j'en fis part au quaker Denham, mon ami, avec lequel je me fesois un
plaisir de passer une heure, lorsque j'en avois le loisir. M. Denham
m'engagea à renoncer à ce projet, et me conseilla de songer à retourner
à Philadelphie, ce qu'il se proposoit de faire bientôt lui-même. Il faut
que je rapporte ici un trait du caractère de ce digne homme.
Il avoit fait autrefois le commerce à Bristol. Obligé de manquer, il
composa avec ses créanciers et partit pour l'Amérique, où à force de
travail et d'application, il acquit bientôt une fortune considérable. Il
repassa alors en Angleterre, dans le vaisseau où j'étois embarqué, ainsi
que je l'ai rapporté plus haut. Là, il invita tous ses créanciers à une
fête. Quand ils furent rassemblés, il les remercia de la facilité avec
laquelle ils avoient consenti à un accommodement favorable pour lui; et
tandis qu'ils ne s'attendoient à rien de plus qu'à un simple repas,
chacun trouva sous son assiette, au moment où il la retourna, un mandat
sur un banquier, pour le reste de sa créance et des intérêts.
M. Denham me dit que son dessein étoit d'emporter à Philadelphie une
grande quantité de marchandises, afin d'y ouvrir un magasin; et il
m'offrit de me prendre avec lui, en qualité de commis, pour avoir soin
de son magasin, copier ses lettres, et tenir ses livres, ce qu'il se
chargeroit de m'apprendre. Il ajouta qu'aussitôt que je serois au fait
du commerce, il m'avanceroit, en m'envoyant, avec une cargaison de bled
et de farine, aux îles de l'Amérique, et en me procurant d'autres
commissions lucratives; de sorte qu'avec de la conduite et de
l'économie, je pourrois, avec le temps, entreprendre des affaires
avantageuses pour mon compte.
Ces propositions me plurent. Londres commençoit à m'ennuyer. Les momens
agréables que j'avois passés à Philadelphie, se retracèrent à ma
mémoire, et je désirai de les voir renaître. En conséquence je
m'engageai avec M. Denham à raison de cinquante livres sterlings par an.
C'étoit à la vérité, moins que je ne gagnois comme compositeur
d'imprimerie: mais aussi j'avois une plus belle perspective. Je quittai
donc l'état d'imprimeur, et je crus que c'étoit pour toujours. Je me
livrai entièrement à mes nouvelles occupations. Je passois mon temps,
soit à accompagner M. Denham de magasin en magasin, pour acheter des
marchandises, soit à les faire emballer et à presser les ouvriers.
Cependant, lorsque tout fut à bord, j'eus quelques jours de loisir.
Durant cet intervalle, on vint me demander de la part d'un homme que je
ne connoissois que de nom. C'étoit sir William Wyndham. Je me rendis
chez lui. Il avoit entendu parler de la manière dont j'avois nagé entre
Chelsea et Blackfriards; et on lui avoit dit que j'avois enseigné, en
quelques heures, l'art de la natation, à Wygate et à un autre jeune
homme. Ses deux fils étoient sur le point de voyager en Europe. Il
désiroit qu'ils sussent nager avant leur départ; et il m'offrit une
récompense assez considérable, si je voulois le leur apprendre.
Ils n'étoient pas encore à Londres, et le séjour que j'y devois faire
moi-même étoit incertain; c'est pourquoi je ne pus accepter sa
proposition. Mais je supposai, d'après cet incident, que si j'eusse
voulu rester dans la capitale de l'Angleterre, et y ouvrir une école de
natation, j'aurois pu gagner beaucoup d'argent. Cette idée me frappa
même tellement, que si l'offre de sir William Wyndham m'eût été faite
plutôt, j'aurois renoncé, pour quelque temps, au dessein de retourner en
Amérique.
Quelques années après, nous avons eu, vous et moi, des affaires plus
importantes à traiter, avec l'un des fils de sir William Wyndham, devenu
comte d'Egremont. Mais n'anticipons pas sur les évènemens.
J'avois passé dix-huit mois à Londres, travaillant presque sans relâche
de mon métier, et ne fesant d'autre dépense extraordinaire pour moi, que
d'aller quelquefois à la comédie, et d'acheter quelques livres. Mais mon
ami Ralph m'avoit tenu dans la pauvreté. Il me devoit environ vingt-sept
livres sterlings, qui étoient autant de perdu, et qui, prises sur mes
petites épargnes, me paroissoient une somme considérable. Malgré cela,
j'avois de l'affection pour lui, parce qu'il possédoit beaucoup de
qualités aimables. Enfin, quoique je n'eusse rien fait pour ma fortune,
j'avois augmenté la somme de mes connoissances, soit par le grand nombre
d'excellens livres que j'avois lus, soit par la conversation des savans
et des gens de lettres, avec lesquels je m'étois lié.
Nous fîmes voile de Gravesende le 23 juillet 1726. Je ne vous dirai rien
ici des incidens de mon voyage. Vous les trouverez dans mon journal, où
toutes les circonstances en sont particulièrement détaillées. Nous
arrivâmes à Philadelphie le 11 octobre suivant.
Keith avoit perdu son emploi de gouverneur de Pensylvanie, et étoit
employé par le major Gordon. Je le trouvai dans la rue, où il se
promenoit en simple particulier. Il fut un peu honteux de me voir, et
passa sans me rien dire.
J'aurois été moi-même aussi honteux en voyant miss Read, si sa famille,
désespérant avec raison de mon retour, d'après la lecture de ma lettre,
ne lui eût conseillé de renoncer à moi et d'épouser un potier nommé
_Rogers_, à quoi elle consentit. Mais ce Rogers ne la rendit point
heureuse, et bientôt elle se sépara de lui, renonçant même à porter son
nom, parce qu'on prétendoit qu'il avoit une autre femme. Son habileté
dans sa profession avoit séduit les parens de miss Read: mais il étoit
aussi mauvais sujet qu'excellent ouvrier. Il contracta beaucoup de
dettes, et en 1727 ou 1728, il s'enfuit aux Antilles, où il mourut.
Pendant mon absence, Keimer avoit pris une maison plus considérable, où
il tenoit un magasin bien fourni de papier et de divers autres articles.
Il s'étoit procuré quelques caractères neufs et un certain nombre
d'ouvriers, qui, tous, étoient pourtant très-médiocres. Il paroissoit ne
pas manquer d'ouvrage.
M. Denham loua un magasin dans Water-Street[24], où nous étalâmes nos
marchandises. Je m'appliquai au travail; j'étudiai la partie des
comptes, et en peu de temps, je devins habile commerçant. Je logeois et
mangeois chez M. Denham. Il m'étoit sincèrement attaché, et me traitoit
comme s'il eût été mon père. De mon côté, je le respectois et l'aimois.
Ma situation étoit heureuse: mais ce bonheur ne fut pas de longue durée.
[24] C'est la rue la plus près du port, et la plus commerçante de
Philadelphie. (_Note du Traducteur._)
Au commencement du mois de février 1727, époque où j'entrois dans ma
vingt-deuxième année, nous tombâmes malades, M. Denham et moi. Je fus
attaqué d'une pleurésie, qui faillit à m'emporter. Je souffrois
beaucoup; je crus que c'en étoit fait de moi, et lorsqu'ensuite je
commençai à me rétablir, j'éprouvai une autre sorte de peine; j'étois
fâché d'avoir encore à éprouver, tôt ou tard, une scène aussi
désagréable.
J'avois oublié la maladie de M. Denham. Elle dura long-temps, et enfin
il y succomba. Il me laissa, par son testament, un petit legs, comme un
témoignage de son amitié; et je me trouvai encore une fois abandonné à
moi-même dans ce vaste monde, car l'exécuteur testamentaire s'étant mis
à la tête du magasin, je fus congédié.
Mon beau-frère Holmes, qui se trouvoit alors à Philadelphie, me
conseilla de reprendre mon premier état. Keimer m'offrit des
appointemens considérables, si je voulois me charger de conduire son
imprimerie, parce qu'il vouloit lui-même ne s'occuper que de son
magasin. Sa femme et les parens, qu'il avoit à Londres, m'avoient donné
une mauvaise idée de son caractère, et je répugnois à me lier d'affaires
avec lui. Je cherchai à me placer chez quelque marchand, en qualité de
commis; mais ne pouvant y réussir tout de suite, j'accédai aux
propositions de Keimer.
Voici quels étoient alors ceux qui travailloient dans son imprimerie:
Hugh Meredith, pensylvanien, âgé d'environ trente-cinq ans. Il avoit
passé sa jeunesse à cultiver la terre. Il étoit honnête, sensé, avoit
quelqu'expérience et aimoit beaucoup la lecture: mais il s'adonnoit trop
à la boisson.
Stephen Potts, jeune campagnard sortant de l'école, étant aussi
accoutumé aux travaux de l'agriculture, mais doué de qualités qui
n'étoient pas communes, et de beaucoup d'intelligence et de gaîté. Il
étoit pourtant un peu paresseux. Keimer avoit arrêté ces deux ouvriers à
très-bas prix: mais il avoit promis de les augmenter tous les trois
mois, d'un schelling par semaine, pourvu qu'ils le méritassent par leurs
progrès dans l'art typographique. Cette augmentation de gages étoit
l'appât dont il s'étoit servi pour les séduire.
John Savage, irlandois, qui n'avoit appris aucune espèce de métier, et
dont Keimer s'étoit procuré le service pour quatre ans, en l'achetant
d'un capitaine de navire. Il devoit être pressier.
Un étudiant d'Oxford, nommé _George Webb_, que Keimer avoit aussi acheté
pour quatre ans, et qu'il destinoit à être compositeur. Je ne tarderai
pas à parler encore de lui.
Enfin, David Harry, jeune homme de la campagne, entré chez Keimer comme
apprenti.
Je m'apperçus bientôt que Keimer ne m'avoit engagé à un prix fort
au-dessus de celui qu'il avoit coutume de donner, que pour que je
formasse tous ces ouvriers ignorans, qui ne lui coûtant presque rien, et
étant tous liés avec lui par des contrats, pourroient, aussitôt qu'ils
seroient suffisamment instruits, le mettre en état de se passer de moi.
Malgré cela, je fus fidèle à notre accord. L'imprimerie étoit dans la
plus grande confusion: je la mis en ordre; et j'amenai insensiblement
les ouvriers à être attentifs à leur travail et à l'exécuter d'une assez
bonne manière.
Il étoit assez singulier de voir un étudiant d'Oxford, vendu pour le
paiement de son passage. Il n'avoit pas plus de dix-huit ans, et voici
les particularités qu'il me raconta. Né à Glocester, il avoit été élevé
dans une pension, et s'étoit distingué parmi ses camarades, par la
manière supérieure dont il jouoit, lorsqu'on leur fesoit représenter des
pièces de théâtre. Il étoit membre d'un club littéraire, et plusieurs
pièces de vers, et plusieurs morceaux de prose de sa composition,
avoient été insérés dans les journaux de Glocester. De là, il fut envoyé
à Oxford, où il demeura environ un an. Mais il n'y étoit pas content. Ce
qu'il désiroit le plus, c'étoit de voir Londres, et de devenir comédien.
Enfin, ayant reçu quinze guinées pour payer le quartier de sa pension,
il quitta le collège, cacha sa robe d'écolier dans une haie et se rendit
dans la capitale. Là, n'ayant point d'ami qui pût le diriger, il fit de
mauvaises connoissances, dépensa bientôt ses quinze guinées, ne trouva
aucun moyen de se faire présenter aux comédiens, devint méprisable, mit
ses hardes en gage et manqua de pain.
Un jour qu'il marchoit dans la rue, ayant faim et ne sachant que faire,
on lui mit dans la main un billet d'enrôleur, par lequel on offroit un
repas soudain et une prime à ceux qui voudroient aller servir en
Amérique. Aussitôt il se rendit au lieu indiqué dans le billet,
s'engagea, fut mis à bord d'un vaisseau, et conduit à Philadelphie, sans
avoir jamais écrit une ligne à ses parens, pour les informer de ce qu'il
étoit devenu. La vivacité de son esprit et son bon naturel, en fesoient
un excellent compagnon: mais il étoit indolent, étourdi et excessivement
imprudent.
L'irlandais John déserta bientôt. Je commençai à vivre très-agréablement
avec les autres. Ils me respectoient d'autant plus qu'ils voyoient que
Keimer étoit incapable de les instruire, et qu'avec moi ils apprenoient
tous les jours quelque chose. Nous ne travaillions jamais le samedi,
parce que c'étoit le sabbat de Keimer: ainsi nous avions chaque semaine
deux jours à consacrer à la lecture.
Je fis de nouvelles connoissances dans la ville parmi les personnes qui
avoient de l'instruction. Keimer me traitoit avec beaucoup de politesse
et avec une apparente estime; et rien ne me causoit de l'inquiétude,
sinon la créance de Vernon, que j'étois encore hors d'état de payer, mes
épargnes ayant été jusqu'alors très-peu de chose.
Notre imprimerie manquoit souvent de caractères, et il n'y avoit point
en Amérique d'ouvrier qui sût en fondre. J'avois vu pratiquer cet art
dans la maison de James à Londres, sans y faire beaucoup d'attention.
Cependant, je trouvai le moyen de fabriquer un moule. Les lettres que
nous avions me servirent de poinçons; je jetai mes nouveaux caractères
en plomb dans des matrices d'argile, et je pourvus ainsi assez
passablement à nos besoins les plus pressans.
Je gravois aussi, dans l'occasion, divers ornemens; je fesois de
l'encre; je donnois un coup-d'oeil au magasin; en un mot, j'étois le
_factotum_ de la maison. Mais quelqu'utile que je me rendisse, je
m'appercevois chaque jour qu'à mesure que les autres ouvriers se
perfectionnoient, mes services devenoient moins importans. Lorsque
Keimer me paya le second quartier de mes gages, il me donna à entendre
qu'il les trouvoit trop considérables, et qu'il croyoit que je devois
lui faire une diminution. Il devint, par degrés, moins poli et affecta
davantage le ton de maître. Il trouvoit souvent à reprendre; il étoit
difficile à contenter; et il sembloit toujours sur le point d'en venir à
une querelle pour se brouiller avec moi.
Malgré cela, je continuai à le supporter patiemment. J'imaginois que sa
mauvaise humeur étoit en partie causée par le dérangement et l'embarras
de ses affaires. Enfin, un léger incident occasionna notre rupture.
Entendant du bruit dans le voisinage, je mis la tête à la fenêtre pour
voir ce que c'étoit. Keimer étoit dans la rue; il me vit, et d'un ton
haut et courroucé, il me cria de faire attention à mon ouvrage. Il
ajouta quelques mots de reproche, qui me piquèrent d'autant plus qu'ils
étoient prononcés dans la rue, et que les voisins, que le même bruit
avoit attirés à leurs fenêtres, étoient témoins de la manière dont on me
traitoit.
Keimer monta sur-le-champ à l'imprimerie, et continua à déclamer contre
moi. La querelle s'échauffa bientôt des deux côtés; et Keimer me
signifia qu'il falloit que je le quittasse dans trois mois, comme nous
l'avions stipulé, regrettant d'être obligé de me garder encore si
long-temps. Je lui dis que ses regrets étoient superflus, parce que je
consentois à le quitter sur-le-champ. Je pris, en effet, mon chapeau, et
je sortis de sa maison, priant Meredith de prendre soin de quelques
objets que je laissois, et de les apporter chez moi.
Meredith vint le soir. Nous parlâmes quelque temps du mauvais procédé
que je venois d'essuyer. Il avoit conçu une grande estime pour moi, et
il étoit affligé de me voir quitter la maison tandis qu'il y restoit. Il
m'engagea à renoncer au projet que je formois, de retourner dans ma
patrie. Il me rappela que Keimer devoit plus qu'il ne possédoit; que ses
créanciers commençoient à être inquiets; qu'il tenoit son magasin d'une
manière pitoyable, vendant souvent les marchandises au prix d'achat pour
avoir de l'argent comptant, et fesant continuellement crédit sans tenir
aucun livre de comptes; que conséquemment il feroit bientôt faillite; et
que cela occasionneroit un vide dont je pourrois profiter.
J'objectai mon manque d'argent. Sur quoi il me dit que son père avoit
une très-haute opinion de moi, et que d'après une conversation, qui
avoit eu lieu entr'eux, il étoit sûr qu'il nous avanceroit tout ce qui
seroit nécessaire pour nous établir, si je consentois à entrer en
société avec lui.--«Le temps, que je dois rester chez Keimer,
ajouta-t-il, expirera au printems prochain. En attendant, nous pouvons
faire venir de Londres une presse et des caractères. Je sais que je ne
suis pas ouvrier: mais si vous acceptez ma proposition, votre habileté
dans le métier sera balancée par les fonds que je fournirai, et nous
partagerons également les profits.»
Ce qu'il désiroit étoit raisonnable, et nous fûmes bientôt d'accord. Son
père, qui se trouvoit en ville, approuva notre arrangement. Il
n'ignoroit pas que j'avois de l'ascendant sur son fils, puisque j'avois
réussi à lui persuader de s'abstenir, pendant long-temps, de boire de
l'eau-de-vie, et il espéroit que quand je serois plus étroitement lié
avec lui, je parviendrois à le faire renoncer entièrement à cette
malheureuse habitude.
Je fournis une liste des objets qu'il étoit nécessaire de faire venir de
Londres. Il la remit à un négociant, et l'ordre fut aussitôt donné. Nous
convînmes que nous garderions le secret jusqu'à l'arrivée de nos
caractères et de notre presse, et qu'en attendant, je ferois en sorte de
travailler dans une autre imprimerie. Mais il n'y avoit point de place
vacante, et je restai oisif.
Au bout de quelques jours Keimer eut l'espoir d'obtenir l'impression de
quelque papier-monnoie, pour la province de New-Jersey, impression qui
exigeoit des caractères et des gravures que je pouvois seul fournir.
Craignant alors que Bradford ne m'engageât et ne lui enlevât cette
entreprise, il m'envoya un message très-poli, par lequel il disoit que
d'anciens amis ne devoient point rester brouillés pour quelques paroles,
qui n'étoient que l'effet d'un moment de colère, et qu'il m'engageoit à
retourner chez lui. Meredith me conseilla de me rendre à cette
invitation, parce qu'alors il pourroit profiter de mes instructions et
se perfectionner dans son état. Je me laissai persuader; et nous vécûmes
avec Keimer en meilleure intelligence qu'avant notre séparation.
Keimer eut l'ouvrage de New-Jersey. Pour l'exécuter, je construisis une
presse en taille-douce, la première de ce genre qu'on eût vue dans le
pays. Je gravai divers ornemens et vignettes. Nous nous rendîmes ensuite
à Burlington, où j'imprimai les billets à la satisfaction générale.
Keimer reçut, pour cet ouvrage, une somme d'argent, qui le mit en état
de tenir long-temps la tête au-dessus de l'eau.
À Burlington, je fis connoissance avec les principaux personnages de la
province. Plusieurs d'entr'eux étoient chargés, par l'assemblée, de
veiller sur la presse, et d'empêcher qu'on n'imprimât plus de billets
que la loi ne l'ordonnoit. En conséquence, ils devoient se tenir
tour-à-tour auprès de nous; et celui qui étoit en fonction, amenoit un
ou deux de ses amis pour lui tenir compagnie.
J'avois l'esprit plus cultivé par la lecture que Keimer. Aussi nos
inspecteurs fesoient-ils plus de cas de ma conversation que de la
sienne. Ils m'invitoient à aller chez eux, me présentoient à leurs amis,
et me traitoient avec la plus grande honnêteté, tandis qu'ils
négligeoient un peu mon maître Keimer. C'étoit, dans le fait, un assez
étrange animal, ignorant les usages du monde, prompt à combattre
grossièrement les opinions reçues, enthousiaste sur certains points de
religion, d'une mal-propreté rebutante, et de plus, un peu fripon.
Nous restâmes près de trois mois dans le New-Jersey; et à compter de
cette époque, je pus mettre sur la liste de mes amis, le juge Allen,
Samuel Bustil, secrétaire de la province; Isaac Pearson, Joseph Cooper,
plusieurs des Smith, tous membres de l'assemblée, et Isaac Deacon,
inspecteur-général. Ce dernier étoit un vieillard spirituel et rusé. Il
me raconta que dans son enfance il avoit commencé par charier de
l'argile pour les briquetiers; qu'il étoit déjà assez âgé lorsqu'il
avoit appris à lire et à écrire; qu'ensuite il fut employé à porter la
chaîne pour un arpenteur, qui lui apprit son état, et qu'à force
d'industrie, il avoit enfin acquis une fortune honnête.
«Je prévois, dit-il, un jour, en me parlant de Keimer, que vous ne
tarderez pas à vous mettre à la place de cet homme, et que vous ferez
fortune à Philadelphie».--Il ignoroit, cependant alors, si mon intention
étoit de m'établir là ou ailleurs.--Les amis, que je viens de nommer, me
furent très-utiles par la suite; et je rendis moi-même des services à
quelques-uns. Nul d'entr'eux n'a cessé d'avoir de l'estime pour moi.
Avant de raconter les circonstances de mon établissement, peut-être
est-il nécessaire de vous dire quels étoient alors mes principes de
morale, afin que vous puissiez voir le degré d'influence qu'ils ont eu
depuis sur les évènemens de ma vie.
Mes parens m'avoient donné de bonne heure des impressions religieuses;
et je reçus, dès mon enfance, une éducation pieuse, dans les principes
du calvinisme. Mais à peine fus-je parvenu à l'âge de quinze ans,
qu'après avoir eu des doutes tantôt sur un point du dogme, tantôt sur
l'autre, suivant que je les trouvois combattus dans les livres que je
lisois, je commençai à douter de la révélation même.
Quelques livres contre le déïsme me tombèrent entre les mains. Ils
contenoient, disoit-on, la substance des sermons prêchés dans le cabinet
où Boyle fesoit ses expériences de physique. Il arriva qu'ils
produisirent sur moi un effet précisément contraire à celui qu'on
s'étoit proposé en les écrivant; car les argumens du déïsme, qu'on y
citoit pour les combattre, me parurent beaucoup plus forts que leur
réfutation. En un mot, je devins un vrai déïste.
Ma doctrine pervertit quelques jeunes gens, particulièrement Collins et
Ralph. Mais quand je vins, dans la suite, à me rappeler qu'ils avoient,
l'un et l'autre, très-mal agi envers moi, sans en avoir le moindre
remords; quand je considérai le procédé de Keith, autre esprit fort, et
ma propre conduite à l'égard de Vernon et de miss Read, qui me donnoit
de temps en temps, beaucoup d'inquiétude, j'entrevis que quelque vraie
qu'elle pût être, cette doctrine n'étoit pas très-utile. Je commençai à
avoir une idée moins favorable du pamphlet que j'avois composé à
Londres, et auquel j'avois mis pour épigraphe ce passage du poëte
Dryden:
Oui, tout est bien, malgré nos préjugés divers.
L'homme voit qu'une chaîne embrasse l'univers:
Mais de l'anneau qu'il touche, en vain son oeil s'élance;
Il ne peut remonter jusques à la balance,
Où tout, avec sagesse, est pesé dans les cieux[25].
[25] Voici les vers anglais:
Whatever is, is right; though purblind man
Sees but a part o' the chain, the nearest link,
His eyes not carrying to the equal beam
That poises all above.
L'objet de ce pamphlet étoit de prouver que, d'après les attributs de
Dieu, sa bonté, sa sagesse, sa puissance, rien ne pouvoit être mal dans
le monde; que le vice et la vertu n'existoient pas réellement, et
n'étoient que de vaines distinctions. Je ne regardai plus cet écrit
comme aussi irréprochable que je l'avois d'abord cru; et je soupçonnai
qu'il s'étoit glissé, dans mes argumens, quelqu'erreur qui s'étendoit à
toutes les conséquences que j'en avois tirées, comme cela arrive souvent
dans les raisonnemens métaphysiques. En un mot, je finis par être
convaincu que la vérité, la probité, la sincérité, dans les relations
sociales, étoient de la plus grande importance pour le bonheur de la
vie. Je résolus, dès ce moment, de les pratiquer aussi long-temps que je
vivrois, et je consignai cette résolution dans mon journal.
La religion révélée n'avoit, à la vérité, comme telle, aucune influence
sur mon esprit. Mais je pensois que, quoique certaines actions pussent
n'être pas mauvaises, par la seule raison qu'elle les défendoit, ou
bonnes, parce qu'elle les prescrivoit, il étoit pourtant probable que
tout bien considéré, ces actions étoient défendues, parce qu'elles
étoient dangereuses pour nous, ou commandées parce qu'elles étoient
avantageuses par leur nature. Grace à cette persuasion au secours de la
divine providence, ou de quelqu'ange protecteur, et peut-être à un
concours de circonstances favorables, je fus préservé de toute
immoralité et de toute grande et _volontaire_ injustice, dont mon manque
de religion m'exposoit à me rendre coupable, dans ce temps dangereux de
la jeunesse, et dans les situations hasardeuses où je me trouvai
quelquefois, parmi les étrangers et loin des regards et des leçons de
mon père.
Peu de temps après mon retour de Burlington, ce que nous avions demandé
pour établir notre imprimerie, arriva de Londres. Je réglai mes comptes
avec Keimer, et le quittai de son consentement, avant qu'il eût
connoissance de mon projet. Nous trouvâmes, Meredith et moi, une maison
à louer près du marché. Nous la prîmes. Cette maison, qui depuis a été
louée soixante-dix livres sterlings par an, ne nous en coûtoit que
vingt-quatre. Pour rendre ce loyer encore moins lourd pour nous, nous
cédâmes une partie de la maison à Thomas Godfrey, vitrier, qui vint y
demeurer avec sa famille, et chez qui nous nous mîmes en pension.
Nous avions à peine déballé nos caractères et mis notre presse en ordre,
que George House, l'une de mes connoissances, m'amena un homme de la
campagne, qu'il avoit rencontré dans la rue, cherchant un imprimeur.
Nous avions déjà dépensé presque tout notre argent, parce que nous
avions été obligés de nous procurer une grande quantité de choses. Le
campagnard nous paya cinq schellings, et ce premier fruit de notre
entreprise, venant si à propos, me fit plus de plaisir qu'aucune des
sommes que je gagnai depuis; et le souvenir de la reconnoissance que
George House m'inspira en cette occasion, m'a souvent plus disposé, que
je ne l'aurois peut-être été, sans cela, à favoriser les jeunes
commençans.
Il y a dans tous les pays, des esprits chagrins, qui aiment à
prophétiser le malheur. Un être de cette trempe vivoit alors à
Philadelphie. C'étoit un homme riche, déjà avancé en âge, ayant un air
de sagesse et une manière de parler sentencieuse. Il se nommoit _Samuel
Mickle_. Je ne le connoissois point: mais il s'arrêta un jour à ma
porte, et me demanda si j'étois le jeune homme qui avoit, depuis peu,
ouvert une imprimerie. Sur ma réponse affirmative, il me dit qu'il en
étoit fâché pour moi; que c'étoit une entreprise dispendieuse, et que
l'argent que j'y avois employé seroit perdu, parce que Philadelphie
tomboit en décadence, et que tous ses habitans, ou du moins presque
tous, avoient déjà été obligés de demander des termes à leurs
créanciers. Il ajouta qu'il savoit, d'une manière certaine, que les
choses qui pouvoient nous faire supposer le contraire, comme les
nouvelles bâtisses, le haussement des loyers, n'étoient que des
apparences trompeuses, qui, dans le fait contribuoient à hâter la ruine
générale. Il me fit enfin, un si long détail des infortunes qui
existoient déjà, et de celles qui devoient bientôt avoir lieu, qu'il me
jeta dans une sorte de découragement.
Si j'avois connu cet homme avant de me mettre dans le commerce, je
n'aurois sans doute jamais osé m'y hasarder. Cependant il continua à
vivre dans cette ville en décadence, et à déclamer de la même manière,
refusant pendant plusieurs années, d'acheter une maison, parce que,
selon lui, tout alloit chaque jour plus mal; et à la fin, j'eus la
satisfaction de lui en voir payer une cinq fois aussi cher qu'elle lui
eût coûté, s'il l'avoit achetée quand il commença ses lamentations.
J'aurois dû rapporter que, pendant l'automne de l'année précédente,
j'avois réuni la plupart des hommes instruits, que je connoissois, pour
former un club, auquel nous donnâmes le nom de _Junto_, et dont l'objet
étoit de perfectionner notre esprit. Nous nous assemblions les vendredis
au soir. Les règlemens que je traçai, obligeoient chaque membre de
proposer, à son tour, une ou plusieurs questions de morale, de politique
ou de philosophie, pour être discutées par la société; et de lire, en
outre, une fois tous les trois mois, un essai de sa composition sur un
sujet à son choix.
Nos débats devoient avoir lieu sous la direction d'un président, et être
dictés par l'amour de la vérité, sans que le plaisir de disputer, et la
vanité de triompher, pussent y entrer pour rien. Afin de prévenir toute
chaleur déplacée, nous établîmes que, toutes les fois qu'on se
permettroit des expressions qui annonceroient trop d'entêtement pour une
opinion, ou qu'on se livreroit à des contradictions directes, on
payeroit une légère amende.
Les premiers membres de notre club furent:--Joseph Breintnal, notaire.
C'étoit un homme dans la maturité de l'âge, doué d'un naturel heureux,
très-attaché à ses amis, chérissant la poésie, lisant tout ce qui
tomboit sous sa main, écrivant passablement, ingénieux dans beaucoup de
petites choses, et d'une conversation agréable.
Thomas Godfrey, habile mathématicien, qui s'étoit formé sans maître, et
qui fut ensuite l'inventeur de ce qu'on appelle _le Quart de Cercle
d'Hadley_. Presque tout ce qu'il savoit se bornoit à la connoissance des
mathématiques. Il étoit insupportable en société, parce qu'il exigeoit,
ainsi que la plupart des géomètres que j'ai rencontrés, une précision
inusitée dans tout ce qu'on disoit, et qu'il contrarioit sans cesse ou
fesoit des distinctions futiles; vrai moyen de faire manquer le but de
toutes les conversations. Il nous quitta bientôt.
Nicolas Scull, arpenteur, qui devint par la suite arpenteur-général de
la province. Il aimoit beaucoup les livres et fesoit des vers.
William Parsons, à qui on avoit fait apprendre le métier de cordonnier,
mais qui, ayant du goût pour la lecture, acquit de profondes
connoissances dans les mathématiques. Il les étudia d'abord dans
l'intention d'apprendre l'astrologie, dont il étoit ensuite le premier à
rire. Il devint aussi arpenteur-général.
William Mawgridge, menuisier, très-excellent mécanicien, et à tous
égards, homme d'un esprit très-solide.
Hugh Meredith, Stephen Potts et George Webb, dont j'ai déjà parlé.
Robert Grace, jeune homme riche, généreux, vif et plein d'esprit. Il
aimoit beaucoup l'épigramme, mais encore plus ses amis.
Enfin, William Coleman, commis chez un négociant, et à-peu-près du même
âge que moi. Il avoit la tête la plus froide, l'esprit le plus clair, le
meilleur coeur, et la morale la plus pure que j'aie presque jamais
rencontrés dans aucun homme. Il devint par la suite négociant
très-considéré, et l'un de nos juges provinciaux. Notre amitié dura,
sans interruption, pendant plus de quarante ans, et ne finit qu'avec la
vie de cet homme estimable. Le club continua d'exister presqu'aussi
long-temps.
C'étoit la meilleure école de politique et de philosophie, qu'il y eût
alors dans toute la province; car, comme nos questions étoient lues dans
la semaine qui précédoit celle de leur discussion, nous avions soin de
parcourir attentivement les livres qui y avoient quelque rapport, afin
de nous mettre en état de parler plus pertinemment. Nous acquîmes aussi
l'habitude d'une conversation plus agréable, chaque objet étant discuté
conformément à nos règlemens, et de manière à prévenir tout ennui. C'est
à cela qu'on doit attribuer la longue existence de notre club, dont
j'aurai désormais de fréquentes occasions de parler.
J'en ai fait mention ici, parce que c'étoit un des moyens sur lesquels
je pouvois compter pour le succès de mon commerce; chacun des membres
fesant ses efforts pour nous procurer de l'ouvrage. Breintnal
entr'autres, engagea les quakers à nous donner l'impression de quarante
feuilles de leur histoire, dont le reste devoit être fait par Keimer.
Nous n'exécutâmes pas cet ouvrage d'une manière supérieure, attendu
qu'il étoit à très-bas prix. C'étoit un _in-folio_, sur du papier
_pro-patria_, en caractère de cicéro, avec de longues notes du plus
petit caractère. J'en composois une feuille par jour, et Meredith la
mettoit sous presse.
Il étoit souvent onze heures du soir, quelquefois plus tard, avant que
j'eusse achevé ma distribution pour le travail du lendemain; car les
petits ouvrages, que nous envoyoient de temps en temps nos amis, ne
laissoient pas que de nous détourner. J'avois cependant si bien résolu
de composer chaque jour une feuille de l'histoire des quakers, qu'un
soir, lorsque ma forme étoit imposée et que je croyois avoir achevé mon
travail de la journée, un accident ayant rompu cette forme et dérangé
deux pages entières, je les distribuai immédiatement, et les composai de
nouveau, avant de me mettre au lit.
Cette infatigable assiduité, dont s'appercevoient nos voisins, commença
à nous donner de la réputation et du crédit. J'appris, entr'autres
choses, que notre imprimerie étant devenue le sujet de la conversation,
dans un club de marchands, qui s'assembloient tous les soirs, et
l'opinion générale ayant été qu'elle tomberoit, parce qu'il y avoit déjà
en ville deux imprimeurs, Keimer et Bradford, cette opinion avoit été
combattue par le docteur Bard, que nous avons eu vous et moi, occasion
de voir plusieurs années après, dans son pays natal, à St.-André en
Écosse.--«L'activité de ce Franklin, dit-il, est supérieure à tout ce
que j'ai vu en ce genre. Le soir, en me retirant du club, je le vois
encore à l'ouvrage, et le matin il s'y est remis avant que ses voisins
soient levés.»
Ce discours frappa le reste de l'assemblée; et bientôt après un de ses
membres vint nous trouver, et nous offrit de nous fournir des articles
de papeterie. Mais nous ne voulions pas encore nous charger de tenir une
boutique.
Ce n'est point pour m'attirer des louanges que j'entre si librement dans
les détails sur mon assiduité au travail; c'est pour que ceux de mes
descendans, qui liront ces mémoires, connoissent le prix de cette vertu,
en voyant dans le récit des évènemens de ma vie, de quel avantage elle
m'a été.
George Webb ayant trouvé un ami, qui lui prêta l'argent nécessaire pour
racheter son temps, de Keimer, vint un jour s'offrir à nous pour
ouvrier. Nous ne pouvions pas l'occuper tout de suite: mais je lui dis
imprudemment, en lui recommandant le secret, que je me proposois de
publier avant peu une nouvelle feuille périodique, et qu'alors nous lui
donnerions de l'ouvrage. Je lui fis part de mes espérances de succès.
Elles étoient fondées sur ce que le seul papier que nous avions en ce
temps-là à Philadelphie, et qui s'imprimoit chez Bradford, étoit
pitoyable, mal dirigé, nullement amusant, et cependant donnoit du profit
à son propriétaire. J'imaginois donc qu'un bon ouvrage de ce genre ne
pourroit manquer de réussir. Webb dévoila mon secret à Keimer, qui, pour
me prévenir, publia sur-le-champ le prospectus d'une feuille, qu'il se
proposoit d'imprimer, et à laquelle il devoit employer Webb.
Je fus indigné de ce procédé, et comme je voulois contrecarrer Keimer et
Webb, et que je ne pouvois pas encore commencer ma feuille périodique,
j'écrivis dans celle de Bradford, quelques pièces amusantes sous le
titre du _Tracassier_, (Busy-Body)[26] que Breintnal continua pendant
quelques mois. Par ce moyen, j'attirai l'attention du public sur la
feuille de Bradford; et le prospectus de Keimer, que nous tournâmes en
ridicule, fut regardé avec mépris. Malgré cela, sa feuille fut
commencée: mais l'ayant continuée neuf mois de suite, sans avoir plus de
quatre-vingt-dix souscripteurs, il me proposa de me la céder pour une
bagatelle. J'étois prêt, depuis quelque temps, à entreprendre une
pareille affaire; j'acceptai, sans balancer, l'offre de Keimer; et en
peu d'années la feuille imprimée pour mon compte, me donna beaucoup de
profit.
[26] Une note manuscrite qui se trouve dans la collection du _Mercure
Américain_, conservée dans la bibliothèque de Philadelphie, dit que
Franklin écrivit les cinq premiers numéros de ce journal et une
partie du huitième.
Je m'apperçois que je suis porté à parler au singulier, quoique ma
société avec Meredith continuât. C'est, peut-être, parce que, dans le
fait, toute l'entreprise rouloit sur moi. Meredith n'étoit point
compositeur, mais pressier médiocre, et rarement il s'abstenoit de trop
boire. Mes amis étoient affligés de me voir lié avec lui: mais je fesois
en sorte d'en tirer le meilleur parti possible.
Notre premier numéro ne produisit pas plus d'effet que les autres
feuilles périodiques de la province, soit pour les caractères, soit pour
l'impression: mais certaines remarques, écrites à ma manière, sur la
querelle qui s'étoit élevée entre le gouverneur Burnet et l'assemblée de
Massachusett, paroissant saillantes à quelques personnes, les firent
parler de la feuille et de ceux qui la publioient, et, en peu de
semaines, les engagèrent à devenir nos souscripteurs. Beaucoup d'autres
suivirent leur exemple; et le nombre de nos abonnés continua à
s'accroître.
Ce fut un des premiers bons effets des peines que j'avois prises pour
apprendre à former mon style. J'en retirai un autre avantage; c'est
qu'en lisant ma feuille, les principaux habitans de Philadelphie, virent
dans l'auteur de ce papier un homme si bien en état de se servir de sa
plume, et jugèrent qu'il convenoit de le soutenir et de l'encourager.
Les loix, les opinions des membres de l'assemblée et les autres pièces
publiques s'imprimoient alors chez Bradford. Une adresse de la chambre
au gouverneur de la province, sortit de ses presses, grossièrement
exécutée et avec beaucoup d'incorrection. Nous la réimprimâmes d'une
manière exacte et élégante, et nous en envoyâmes une copie à chaque
membre. Ils apperçurent aussitôt la différence; et cela augmenta
tellement l'influence de nos amis dans l'assemblée, que nous fûmes
nommés ses imprimeurs pour l'année suivante.
Parmi ces amis, je ne dois pas oublier d'en nommer un, M. Hamilton, dont
j'ai déjà parlé dans ces mémoires, et qui étoit revenu d'Angleterre. Il
s'intéressa vivement pour moi dans cette occasion, ainsi que dans
beaucoup d'autres qui suivirent; et il me conserva sa bienveillance
jusqu'à sa mort.
À-peu-près dans le temps dont je viens de faire mention, M. Vernon me
rappela ma dette envers lui, mais sans me presser pour le paiement. Je
lui écrivis une lettre remplie de témoignages de reconnoissance, en le
priant de m'accorder encore un petit délai, à quoi il consentit.
Aussitôt que je le pus, je lui payai le capital et les intérêts, et lui
renouvelai tous mes remerciemens; de sorte que cette première erreur de
ma vie fut presque corrigée.
Mais il me survint alors un autre embarras, auquel je ne croyois pas
devoir m'attendre. Le père de Meredith qui, suivant nos conventions,
s'étoit chargé de payer en entier le fonds de notre imprimerie, n'avoit
payé que cent livres sterlings. Il en étoit encore dû autant; et le
marchand impatienté d'attendre, nous fit assigner. Nous fournîmes
caution, mais avec la triste perspective que si l'argent n'étoit pas
prêt au temps fixé, l'affaire seroit jugée; le jugement mis à exécution,
nos belles espérances s'évanouiroient, et nous resterions entièrement
ruinés, parce que notre presse et nos caractères seroient vendus,
peut-être à moitié prix, pour payer la dette.
Dans cette détresse, deux vrais amis, dont le procédé généreux sera
présent à ma mémoire, aussi long-temps que j'aurai la faculté de me
souvenir de quelque chose, vinrent me trouver séparément, à l'insçu l'un
de l'autre, et sans que j'eusse eu recours à eux. Chacun d'eux m'offrit
de m'avancer tout l'argent qu'il me faudroit pour me charger seul de
l'imprimerie, si cela étoit praticable; attendu qu'ils ne voyoient pas
avec plaisir que je restasse en société avec Meredith, qu'on
rencontroit, disoient-ils, souvent ivre dans les rues, et jouant dans
les cabarets à bière, ce qui nuisoit beaucoup à notre crédit.
Ces amis étoient William Coleman et Robert Grace. Je leur répondis que
tant qu'il resteroit la moindre probabilité que les Meredith
rempliroient leurs engagemens, je ne consentirois pas à leur proposer de
me séparer d'eux, attendu que je croyois leur avoir de grandes
obligations, pour ce qu'ils avoient fait déjà, et pour ce qu'ils étoient
encore disposés à faire, s'ils en avoient le pouvoir; mais que s'ils ne
pouvoient pas enfin tenir leur promesse, et que notre société fût
dissoute, je me croirois alors libre de profiter de la bienveillance de
mes amis.
Les choses restèrent quelque temps en cet état. Un jour je dis à mon
associé:--«Votre père est peut-être mécontent de ce que vous n'avez
qu'une part dans l'imprimerie, et il répugne à faire pour deux ce qu'il
feroit pour vous seul. Dites-moi franchement si cela est ainsi. Je vous
céderai toute l'entreprise, et je chercherai, de mon côté, à faire comme
je pourrai».--«Non, répondit-il, mon père a réellement été trompé dans
ses espérances. Il est hors d'état de payer, et je ne veux pas le mettre
davantage dans l'embarras. Je sens que je ne suis nullement propre au
métier d'imprimeur. J'ai été élevé au travail des champs; et ce fut une
folie à moi de venir à la ville, et de me mettre, à l'âge de trente ans,
en apprentissage d'un nouveau métier. Plusieurs de mes compatriotes vont
s'établir dans la Caroline septentrionale, où le sol est excellent: je
suis tenté d'aller avec eux, et de reprendre mon premier état. Vous
trouverez, sans doute, des amis qui vous aideront. Si vous voulez vous
charger des dettes de la société, rendre à mon père les cent livres
sterlings qu'il a avancées, payer mes petites dettes particulières, et
me donner trente livres sterlings et une selle neuve, je renoncerai à
notre société et laisserai tout ce qui en dépend, entre vos mains.»
Je n'hésitai point à accepter cette proposition. Elle fut écrite, signée
et scellée sans délai. Je donnai à Meredith ce qu'il demandoit, et
bientôt après il partit pour la Caroline, d'où il m'écrivit l'année
suivante deux longues lettres, contenant les meilleurs détails qui
eussent été donnés sur cette province, relativement au climat, au sol et
à l'agriculture; car il ne manquoit pas de connoissances à cet égard. Je
publiai ses lettres dans ma feuille, et elles furent très-bien
accueillies du public.
Aussitôt que Meredith fut parti, j'eus recours à mes deux amis; et ne
voulant donner à aucun d'eux une préférence désobligeante pour l'autre,
j'acceptai de chacun la moitié de ce qu'il m'avoit offert, et qui
m'étoit en effet nécessaire. Je payai les dettes de la société, et
continuai le commerce pour mon propre compte. J'eus soin, en même-temps
d'avertir le public que la société étoit dissoute. Ce fut, je crois, en
l'année 1729, ou à-peu-près.
Vers cette époque, le peuple demanda une nouvelle émission de
papier-monnoie. Tout celui qui avoit été créé jusqu'alors en
Pensylvanie, ne s'élevoit qu'à quinze mille livres sterlings, et il
devoit être bientôt éteint. Les habitant riches, prévenus contre tout
papier de ce genre, parce qu'ils craignoient sa dépréciation, comme on
en avoit eu l'exemple dans la province de la Nouvelle-Angleterre, au
préjudice de tous les créanciers, s'opposoient fortement à ce qu'on en
créât davantage.
Nous avions discuté cette affaire dans notre club, où je m'étois
prononcé en faveur de la nouvelle émission. J'étois convaincu que la
première petite somme, fabriquée en 1723, avoit fait beaucoup de bien
dans la province, en favorisant le commerce, l'industrie et la
population; car depuis, toutes les maisons étoient habitées, et
plusieurs autres s'élevoient; tandis que je me souvenois que la première
fois que j'avois rodé dans les rues de Philadelphie, en mangeant mon
pain, la plupart des maisons de Walnut-Street, Second-Street,
Fourth-Street et même plusieurs de celles de Chesnut-Street et ailleurs,
portoient des écriteaux qui annonçoient qu'elles étoient à louer; ce qui
m'avoit fait penser que les habitans de cette ville l'abandonnoient l'un
après l'autre.
Nos débats me mirent si bien au fait de ce sujet, que j'écrivis et
publiai un pamphlet anonyme intitulé: _Recherches sur la nature et la
nécessité d'un papier-monnoie_.--Il fut accueilli par les gens de la
classe inférieure: mais il déplut aux riches, parce qu'il augmenta les
clameurs en faveur de la nouvelle émission. Cependant, comme il n'y
avoit dans leur parti aucun écrivain capable de répondre à mon pamphlet,
leur opposition devint moins forte; et la majorité de l'assemblée étant
pour le projet, il passa.
Les amis que j'avois acquis dans cette assemblée, persuadés qu'en cette
occasion j'avois rendu un service essentiel au pays, crurent devoir me
récompenser en me donnant l'impression des nouveaux billets. L'ouvrage
étoit lucratif, et il vint très à propos pour moi. Ce fut un autre
avantage que je dus à mon talent pour écrire.
Le temps et l'expérience démontrèrent si pleinement l'utilité du
papier-monnoie, que par la suite, il n'éprouva jamais une grande
contradiction; de sorte qu'il monta bientôt jusqu'à cinquante-cinq mille
livres sterlings, et en l'année 1739, à quatre-vingt mille livres
sterlings. Il s'est élevé, durant la dernière guerre, à trois cents
cinquante mille livres sterlings, et pendant ce temps-là, le commerce,
le nombre des maisons, la population se sont continuellement accrus.
Mais je suis maintenant convaincu qu'il est des bornes au-delà
desquelles le papier-monnoie peut être préjudiciable.
Bientôt j'obtins, à la recommandation de mon ami Hamilton, l'impression
du papier-monnoie de Newcastle, autre ouvrage avantageux, d'après la
manière dont je voyois alors; car de petites choses paroissent
importantes aux personnes d'une médiocre fortune; et en effet, elles
furent importantes pour moi, parce qu'elles devinrent de grands motifs
d'encouragement. M. Hamilton me procura aussi l'impression des loix et
des opinions du gouvernement de Newcastle; et je conservai ce travail
tant que j'exerçai la profession d'imprimeur.
Sur ces entrefaites, j'ouvris une petite boutique de marchand de papier.
J'y tenois des obligations en blanc et des accords de toute espèce, les
plus corrects qui eussent encore paru en Amérique. Mon ami Breintnal
m'avoit aidé à les dresser. Je vendois aussi du papier, du parchemin, du
carton, des livres, et divers autres articles. Un excellent compositeur
d'imprimerie nommé _Whitemash_, que j'avois connu à Londres, vint
m'offrir ses services. Je l'engageai, et il travailla diligemment et
constamment avec moi. Je pris aussi un apprenti, qui étoit le fils
d'Aquila Rose.
Je commençai à payer peu-à-peu la dette que j'avois contractée; et afin
d'établir mon crédit et ma réputation, comme commerçant, j'eus soin,
non-seulement d'être laborieux et frugal, mais d'éviter toute apparence
du contraire. J'étois vêtu simplement, et l'on ne me voyoit jamais dans
aucun lieu d'amusement public. Je n'allois ni à la pêche ni à la chasse.
Un livre, il est vrai, me détournoit par fois, de mon ouvrage; mais
c'étoit rarement, à la dérobée et sans scandale. Pour montrer que je ne
me regardois pas comme au-dessus de ma profession, je traînois
quelquefois moi-même la brouette, où étoit le papier que j'avois acheté
dans les magasins.
Ainsi, je parvins à me faire connoître pour un jeune homme laborieux et
très-exact dans ses paiemens. Les marchands qui fesoient venir les
articles de papeterie, sollicitoient ma pratique; d'autres m'offroient
de me fournir des livres; et mon petit commerce prospéroit.
Pendant ce temps-là, le crédit et les affaires de Keimer diminuoient
chaque jour. Il fut enfin forcé de vendre tout ce qu'il avoit pour
satisfaire ses créanciers; et il passa à la Barbade, où il vécut quelque
temps dans la misère.
David Harry, qui avoit été apprenti chez Keimer, pendant que j'y
travaillois, et que j'avois instruit, acheta le fonds de l'imprimerie et
succéda à son maître. Je craignis d'abord, d'avoir en lui un puissant
concurrent, car il tenoit à une famille opulente et respectée. En
conséquence, je lui proposai une association, qu'heureusement pour moi
il rejeta avec dédain. Il étoit extrêmement vain, se croyoit un homme
très-élégant, fesoit de la dépense, aimoit les plaisirs et se tenoit
rarement chez lui. Bientôt, ne trouvant plus rien à faire dans le pays,
il prit, comme Keimer, le chemin de la Barbade, où il emporta ses
matériaux d'imprimerie; et là, l'apprenti employa, comme ouvrier, son
ancien maître. Ils se querelloient continuellement. Harry s'endetta de
nouveau, et fut obligé de vendre sa presse et ses caractères, et de
retourner en Pensylvanie, pour reprendre son premier état d'agriculteur.
Celui qui acheta son imprimerie, chargea Keimer de la diriger: mais ce
dernier mourut peu d'années après.
Il ne me restoit, à Philadelphie, d'autre concurrent que Bradford, qui,
étant riche, n'entreprenoit d'imprimer des livres que de temps en temps
et lorsqu'il rencontroit des ouvriers. Il ne se soucioit nullement
d'étendre son commerce. Cependant, il avoit un avantage sur moi: il
tenoit le bureau de la poste; et on s'imaginoit d'après cela, qu'il
étoit mieux à même de se procurer des nouvelles. Sa gazette passoit pour
être plus propre que la mienne, à avertir les acheteurs, et en
conséquence, on y inséroit plus d'annonces. Cette source, d'un grand
profit pour lui, étoit véritablement à mon détriment. En vain je me
procurois les autres papiers-nouvelles, et j'envoyois le mien par la
poste; le public étoit persuadé de mon insuffisance à cet égard; et je
ne pouvois, en effet, y remédier qu'en gagnant les courriers, qui
étoient obligés de me servir à la dérobée, parce que Bradford avoit la
malhonnêteté de le leur défendre. Cette conduite excita mon
ressentiment; j'en eus même tant d'horreur que, lorsqu'ensuite je
succédai à Bradford, dans la place de directeur de la poste, je me
gardai bien d'imiter son exemple.
J'avois jusqu'alors continué à manger avec Godfrey, qui occupoit, avec
sa femme et ses enfans, une partie de ma maison. Il tenoit, en outre, la
moitié de la boutique, pour son métier de vitrier: mais il travailloit
peu, parce qu'il étoit continuellement absorbé dans les mathématiques.
Mistriss Godfrey forma le projet de me marier avec la fille d'un de ses
parens. Elle ménagea diverses occasions de nous faire trouver ensemble;
et elle vit bientôt que j'étois épris, ce qui ne fut point difficile, la
jeune personne étant douée de beaucoup de mérite.
Les parens favorisèrent mon inclination, en m'invitant continuellement à
souper, et me laissant seul avec leur fille, jusqu'à ce qu'il fût,
enfin, temps d'en venir à une explication.
Mistriss Godfrey se chargea de négocier notre petit traité. Je lui fis
entendre que je m'attendois à recevoir, avec la jeune personne, une dot,
qui me mît au moins en état d'acquitter le restant de la dette
contractée pour mon imprimerie. Ce restant ne s'élevoit plus, je crois,
qu'à cent livres sterlings. Elle m'apporta pour réponse, que les parens
n'avoient pas une pareille somme à leur disposition. J'observai qu'ils
pouvoient aisément se la procurer en donnant une hypothèque sur leur
maison. Au bout de quelques jours, ils me firent dire qu'ils
n'approuvoient pas le mariage; qu'ayant consulté Bradford, ils avoient
appris que le métier d'imprimeur n'étoit pas lucratif; que mes
caractères seroient bientôt usés, et qu'il faudroit en acheter de neufs;
que Keimer et Harry avoient manqué, et que vraisemblablement je ferois
comme eux. En conséquence, on m'interdit la maison, et on défendit à la
jeune personne de sortir.
J'ignore s'ils avoient réellement changé d'intention, ou bien s'ils
usoient d'artifice, dans l'idée que leur fille et moi, nous étant
engagés trop avant pour nous désister, nous trouverions le moyen de nous
marier clandestinement; ce qui leur laisseroit la liberté de ne nous
donner que ce qu'il leur plairoit. Mais soupçonnant ce motif, je ne
remis plus le pied chez eux.
Quelque temps après, mistriss Godfrey me dit qu'ils étoient
très-favorablement disposés à mon égard, et qu'ils désiroient de renouer
avec moi. Mais je déclarai que j'étois fermement résolu à ne plus avoir
aucun rapport avec cette famille. Les Godfrey en furent piqués, et comme
nous ne pouvions plus être d'accord, ils quittèrent la maison et
allèrent demeurer ailleurs. Je résolus, dès-lors, de ne plus prendre de
locataires.
Cette affaire ayant tourné mes pensées vers le mariage, je regardai
autour de moi, et cherchai en quelques endroits à former une alliance.
Mais je m'apperçus bientôt que la profession d'imprimeur étant
généralement regardée comme un pauvre métier, je ne devois pas
m'attendre à trouver de l'argent avec une femme, à moins que je ne
désirasse en elle aucun autre charme. Cependant, cette passion de
jeunesse, si difficile à gouverner, m'avoit souvent entraîné dans des
intrigues avec des femmes méprisables, qui m'occasionnoient de la
dépense et des embarras, et qui m'exposoient sans cesse à gagner une
maladie que je craignois plus que toute autre chose: mais je fus assez
heureux pour échapper à ce danger.
En qualité de voisin et d'ancienne connoissance, j'avois entretenu une
liaison d'amitié avec les parens de miss Read. Ils avoient conservé de
l'affection pour moi, depuis le temps que j'avois logé dans leur maison.
J'étois souvent invité à aller les voir. Ils me consultoient sur leurs
affaires, et je leur rendois quelques services. Je me sentois touché de
la triste situation de leur fille, qui étoit presque toujours
mélancolique et ne cherchoit que la solitude. Je regardois mon
inconstance et mon oubli, pendant mon séjour à Londres, comme la
principale cause de son malheur, quoique sa mère eût la bonne foi de
s'en attribuer uniquement la faute, parce qu'après avoir empêché notre
mariage avant mon départ, elle l'avoit engagée à en épouser un autre en
mon absence.
Notre tendresse mutuelle se ralluma. Mais il y avoit de grands obstacles
à notre union. Quoique le mariage de miss Read passât pour n'être point
valide, son mari ayant, disoit-on, une première femme vivante en
Angleterre, il étoit difficile d'en obtenir la preuve à une si grande
distance; et quoiqu'on eût déjà rapporté que cet homme étoit mort, nous
n'en avions pas la certitude; d'ailleurs, en supposant que cela fût
vrai, il avoit laissé beaucoup de dettes, pour le paiement desquelles il
étoit à craindre que son successeur ne fût inquiété. Cependant, nous
passâmes par-dessus toutes ces difficultés; et j'épousai miss Read, le
premier septembre 1730.
Nous n'éprouvâmes aucun des inconvéniens que nous avions craint. Elle
fut pour moi une bonne et fidèle compagne, et contribua essentiellement
au succès de mon magasin. Nous prospérâmes ensemble; et notre étude
continuelle fut de nous rendre mutuellement heureux. Ainsi, je
corrigeai, autant que je le pus, le tort que j'avois eu envers miss
Read, lequel étoit, comme je l'ai dit, une des grandes erreurs de ma
jeunesse.
Notre club n'étoit point alors établi dans une taverne. Nous tenions nos
assemblées chez Robert Grace, qui avoit fait arranger une chambre
exprès. L'un des membres observa un jour que, puisque nos livres étoient
fréquemment cités dans le cours de nos discussions, il seroit convenable
de les avoir tous dans le lieu de nos assemblées, afin de les consulter
au besoin. Il ajouta qu'en formant ainsi de nos différentes
bibliothèques, une bibliothèque commune, chacun de nous auroit
l'avantage de se servir des livres de tous les autres, ce qui seroit
presque la même chose que si chacun possédoit tout. Cette idée fut
approuvée; et en conséquence, chacun de nous prit chez soi tous les
livres qu'il crut devoir fournir, et nous les plaçâmes dans le fond de
la salle du club. Cette collection ne fut pas aussi nombreuse que nous
nous y attendions; et quoique nous eussions occasion de les feuilleter
souvent, nous nous apperçûmes, au bout d'environ un an, que le défaut de
soin leur avoit un peu nui. Nous convînmes alors de séparer la
collection, et chacun remporta ses livres chez soi.
Ce fut à cette époque que j'eus la première idée d'établir, par
souscription, une bibliothèque publique. J'en fis le _Prospectus_. Les
conditions furent rédigées suivant les formes d'usage, par le procureur
Brockden; et mon projet réussit, comme on le verra par la suite...
* * * * *
Ici s'arrête ce qu'on a pu se procurer de ce que Franklin a écrit de sa
vie. On prétend que le manuscrit qu'il a laissé s'étend un peu plus
loin; et nous espérons qu'il sera tôt ou tard publié. Il y a lieu de
croire que les lecteurs seront satisfaits de la simplicité, de la
raison, de la philosophie, qui caractérisent ce qui précède; c'est
pourquoi nous croyons devoir y joindre la continuation qu'en a faite le
docteur Stuber[27] de Philadelphie, l'un des intimes amis de Franklin.
[27] Le docteur Stuber naquit à Philadelphie, d'une famille allemande
qui s'y étoit établie. Il fut envoyé jeune au collége, où son
esprit, son goût pour l'étude, et la douceur de son caractère lui
acquirent l'affection de ses instituteurs. Après avoir passé par les
différentes classes du collége, en beaucoup moins de temps qu'on a
coutume de le faire, il en sortit, n'étant encore âgé que de seize
ans.--Peu de temps après, il commença à étudier la médecine;
l'ardeur avec laquelle il s'y livra, les progrès qu'il y fit,
donnoient à ses amis, raison d'espérer qu'il se rendroit un jour
utile et célèbre dans cette carrière. Cependant, comme sa fortune
étoit très-bornée, il cessa bientôt de croire que l'état de médecin
pût lui convenir; et après avoir pris un grade et s'être rendu
capable de cultiver avec succès l'art de guérir, il y renonça pour
se livrer à l'étude de la jurisprudence. Mais la mort vint
interrompre le cours de ses travaux, avant qu'il eût le temps de
cueillir le fruit des talens dont il étoit doué, et des soins qu'il
avoit pris, en consacrant sa jeunesse aux sciences et à la
littérature.
* * * * *
La culture des lettres avoit été long-temps négligée en Pensylvanie. Les
habitans étoient, pour la plupart, trop attachés à des affaires
d'intérêt, pour songer à s'occuper des sciences; et le petit nombre de
ceux que leur inclination portoit à l'étude, ne pouvoit s'y livrer que
difficilement, parce que les collections de livres étoient trop bornées.
Dans ces circonstances, l'établissement d'une bibliothèque publique fut
un important évènement. Franklin fut le premier qui le proposa, vers
l'année 1731. Cinquante personnes s'empressèrent de souscrire pour
quarante schellings chacune, et s'obligèrent en outre, de payer
annuellement dix schellings. Peu-à-peu, le nombre des souscripteurs
augmenta; et en 1742, ils formèrent une société, qui prit le titre de
_Compagnie de la Bibliothèque de Philadelphie_.
À l'exemple de cette société, il s'en forma plusieurs autres dans la
même ville: mais toutes finirent par se réunir à la première qui, par ce
moyen, acquit un surcroît considérable de livres et de revenu. À
présent, elle contient environ huit mille volumes sur divers sujets, un
assez grand nombre de machines et d'instrumens de physique, et une
petite collection d'objets d'histoire naturelle et de productions des
arts, indépendamment d'une riche propriété territoriale. La société a
fait récemment bâtir dans Fifth-Street, une maison élégante sur le
frontispice de laquelle doit être placée la statue, en marbre, de son
fondateur, Benjamin Franklin.
Cette société fut extrêmement encouragée par les amis des lettres et de
la littérature en Amérique et dans la Grande-Bretagne. La famille du
célèbre Penn, se distingua par les dons qu'elle lui fit. On ne doit pas
oublier de citer aussi parmi les premiers zélateurs de cette
institution, le docteur Peter Collinson, ami et correspondant de
Franklin. Non-seulement il fit lui-même à la société des présens
considérables, et lui en procura de la part d'autres personnes, mais il
se chargea des affaires qu'elle pouvoit avoir à Londres, lui indiquant
les bons livres, les achetant et les lui expédiant. Ses connoissances
étendues, et son zèle pour les progrès des sciences, le rendoient
capable de justifier de la manière la plus avantageuse la confiance que
la société avoit en lui. Il la servit pendant plus de trente années
consécutives, et il refusa constamment toute espèce de récompense.
Durant ce temps-là, les directeurs étoient exactement instruits par lui,
de tous les perfectionnemens et les inventions qui avoient lieu dans les
arts, en agriculture et en philosophie.
Les avantages de cette institution furent bientôt évidens. Ils n'étoient
point le partage des seuls riches. Le peu qu'il en coûtoit pour devenir
membre de la société, la rendit aisément accessible. Les citoyens des
classes mitoyennes et même des dernières classes, y furent admis comme
les autres. De là s'étendit parmi tous les habitans de Philadelphie, un
certain degré d'instruction, qu'on trouve rarement dans les autres
villes.
L'exemple fut bientôt suivi. Il s'établit des bibliothèques en différens
endroits; et elles sont maintenant très-multipliées dans les États-Unis,
particulièrement en Pensylvanie. On doit même espérer que le nombre en
augmentera encore, et que les lumières s'étendront de toutes parts. Ce
sera le meilleur garant de notre liberté. Une nation d'hommes éclairés,
qui ont appris de bonne heure à connoître et à estimer les droits, que
Dieu leur a donnés, ne peut être réduite à l'esclavage. La tyrannie est
toujours la compagne de l'ignorance; mais elle fuit devant le flambeau
de l'instruction. Que les Américains encouragent donc les institutions
propres à répandre les connoissances parmi le peuple; et qu'ils
n'oublient pas que parmi ces institutions, les bibliothèques publiques
ne sont pas les moins importantes.
En 1732, Franklin commença à publier l'_Almanach du Bon-homme Richard_,
ouvrage remarquable par le grand nombre de maximes simples et
précieuses, qu'il contient, et qui tendent toutes à faire sentir les
avantages de l'industrie et de la frugalité. Cet almanach parut
plusieurs années de suite; et dans le dernier volume toutes les maximes
furent rassemblées dans un discours intitulé: _Le Chemin de la Fortune_,
ou _la Science du Bon-homme Richard_. Ce morceau a été traduit dans
plusieurs langues, et inséré dans divers ouvrages[28]. Il a été aussi
imprimé sur une grande feuille de papier, et on le voit encadré dans
plusieurs maisons de Philadelphie. Il contient peut-être le meilleur
systême d'économie-pratique, qui ait jamais paru. Il est écrit d'une
manière intelligible pour tout le monde; et il ne peut manquer de
convaincre ceux qui le lisent, de la justesse et de l'utilité des
observations et des avis qu'il renferme.
[28] Il est si intéressant, que nous avons cru devoir le joindre à ce
recueil.
L'almanach de Franklin eut un tel succès, qu'on en vendit dix mille dans
l'année, nombre qui doit paroître très-considérable, si l'on réfléchit
qu'à cette époque l'Amérique n'étoit pas encore très-peuplée. On ne peut
pas douter que les salutaires leçons, contenues dans cet almanach,
n'aient fait une impression favorable sur plusieurs de ses lecteurs.
Peu de temps après, Franklin entra dans sa carrière politique. En 1736,
il fut nommé secrétaire de l'assemblée générale de Pensylvanie; et réélu
tous les ans pour la même place, jusqu'à ce qu'on l'éleva à celle de
représentant de la ville de Philadelphie.
Bradford, étant chargé de la direction de la poste, avoit, comme l'a
observé Franklin lui-même, l'avantage de répandre sa gazette plus
facilement que les autres, et par conséquent de la rendre plus propre à
faire circuler les annonces des marchands. Franklin obtint, à son tour,
cet avantage. Il fut nommé en 1737, directeur des postes de
Philadelphie. Tandis que Bradford avoit occupé cette place, il en avoit
agi indignement envers Franklin, en s'opposant, de tout son pouvoir, à
la circulation de son papier-nouvelle: mais lorsque Franklin eut la
facilité de prendre sa revanche, la noblesse de son ame ne lui permit
point d'imiter son lâche concurrent.
La police de Philadelphie avoit établi dès long-temps des gardes de
nuit[29], qui sont, à-la-fois, chargés de prévenir les vols et de donner
l'alarme en cas de feu. Cet emploi est peut-être l'un des plus importans
qu'on puisse confier à une classe d'hommes quelconque. Mais les
règlemens à cet égard n'étoient pas stricts. Franklin entrevit le danger
qui pouvoit en résulter; et il proposa des arrangemens, pour obliger les
gardes à veiller avec plus de soin, sur la vie et la propriété des
citoyens. L'avantage de ces changemens fut aisément reconnu, et on ne
balança pas à les adopter.
[29] Ils ont, comme en Angleterre, le nom de _Watchmen_, et crient
exactement l'heure qui sonne.
Rien n'est plus dangereux que les incendies pour des villes qui
s'agrandissent. Les autres causes, qui peuvent leur nuire, agissent
lentement et presqu'imperceptiblement: mais celle-ci détruit en un
moment les travaux des siècles. On devroit donc multiplier, dans toutes
les cités, les moyens d'empêcher le feu de s'étendre. Franklin en sentit
bientôt la nécessité; et vers l'année 1738, il forma, à Philadelphie, la
première compagnie pour éteindre les incendies. Son exemple ne tarda pas
à être suivi; et on compte maintenant, dans cette ville, plusieurs
compagnies du même genre. C'est à ces institutions qu'on doit, en grande
partie, attribuer la promptitude avec laquelle les incendies sont
éteints à Philadelphie, et le peu de dommage que cette ville a éprouvé
de ces sortes d'accidens.
Peu de temps après, Franklin suggéra le plan d'une association pour
assurer les maisons contre le feu. Cette association eut lieu. Elle
subsiste encore; et l'expérience a montré combien elle est utile.
Il paroît que, dès l'instant où les Européens se sont établis en
Pensylvanie, un esprit de dispute a régné parmi les habitans de cette
province. Pendant la vie de William Penn, la constitution de la colonie
fut changée trois fois. Depuis cette époque, l'histoire de ce pays
n'offre guère qu'un tableau des querelles, qui ont eu lieu entre les
propriétaires, ou les gouverneurs et l'assemblée. Les propriétaires
prétendoient que leurs terres devoient être exemptes d'impôts.
L'assemblée soutenoit le contraire. L'objet de cette dispute se
renouveloit à chaque instant, et s'opposoit à l'établissement des loix
les plus salutaires. Par ce moyen, le peuple se trouvoit souvent dans de
très-grands embarras.
Lorsqu'en l'année 1744, l'Angleterre étoit en guerre avec la France,
quelques Français et quelques Indiens firent des incursions sur les
frontières de la province. Les habitans de ces frontières n'étoient pas
en état de leur résister. Il devint nécessaire que les citoyens
s'armassent pour leur défense. Le gouverneur Thomas demanda alors à
l'assemblée une loi pour une levée de milice. L'assemblée ne voulut
consentir à l'accorder qu'à condition qu'il donneroit lui-même sa
sanction à certaines loix favorables aux intérêts du peuple. Mais le
gouverneur, qui croyoit ces loix nuisibles aux propriétaires, refusa de
les approuver; et l'assemblée se sépara sans avoir rien statué
relativement aux milices.
La province étoit alors dans une situation très-alarmante. Exposée à des
invasions continuelles de la part de l'ennemi, elle restoit sans aucun
moyen de défense. Dans cette crise, Franklin ne resta point oisif. Il
proposa, dans une assemblée des citoyens de Philadelphie, une
association volontaire pour la défense du pays. Son plan fut si bien
approuvé que douze cents personnes le signèrent sur-le-champ. On en fit
circuler des copies dans toute la province; et, en peu de temps, le
nombre des signataires s'éleva jusqu'à dix mille. Franklin fut choisi
pour colonel du régiment de Philadelphie: mais il ne jugea pas à propos
d'accepter cet honneur.
Des objets d'un genre bien différent attiroient la plus grande partie de
son attention, et l'occupèrent même pendant quelques années. Il suivoit
avec un cours d'expériences électriques tout le désir, que les
philosophes de ce temps-là avoient de s'illustrer par des découvertes.
De toutes les branches de la physique expérimentale, l'électricité avoit
été jusqu'alors la moins connue. Théophraste et Pline ont fait mention
du pouvoir attractif de l'ambre, et après eux, tous les autres
naturalistes en ont parlé. En l'année 1600, Gilbert, physicien anglais,
augmenta considérablement le catalogue des substances qui ont la
propriété d'attirer les corps légers. Boyle, Otto Guericke,
bourguemestre de Magdebourg, célèbre par l'invention de la machine
pneumatique, le docteur Wal et l'illustre Isaac Newton ont ajouté
quelques faits à ceux de Gilbert. Guericke observa le premier le pouvoir
répulsif de l'électricité, et la lumière et le bruit qu'elle produit. En
1709, Hawkesbec publia des expériences et des observations importantes
sur le même sujet.
L'électricité fut ensuite assez long-temps négligée. Mais en 1728, M.
Grey s'en occupa avec beaucoup d'ardeur. Ce savant et son ami Wheeler
firent un grand nombre d'expériences, dans lesquelles ils démontrèrent
que l'électricité pouvoit être communiquée d'un corps à l'autre, même
sans qu'il y eût un contact immédiat, et que de cette manière, on
pouvoit la conduire à une grande distance. M. Grey découvrit encore
qu'en suspendant une baguette de fer avec des cordons de soie ou de
cheveux, et mettant au-dessous d'elle un tube agité, on pouvoit retirer
des étincelles des extrémités de cette baguette, et y appercevoir de la
lumière dans l'obscurité.
M. Dufay, intendant du Jardin des Plantes, à Paris, fit aussi plusieurs
expériences, très-utiles aux progrès de l'électricité. Il en découvrit
deux sortes, qu'il distingua sous les noms de _vitreuse_ et de
_résineuse_; la première, produite par le frottement du verre, et la
seconde excitée par le soufre, la cire à cacheter et quelques autres
substances: mais il l'abandonna ensuite comme erronée.
Depuis 1739 jusqu'en 1742, Desaguliers s'occupa beaucoup de
l'électricité. Mais ses travaux furent de peu d'importance. Il se servit
pourtant le premier, des termes de _conducteurs_ et _d'électrique_, _par
soi-même_.
En 1742, plusieurs savans allemands firent des expériences
d'électricité. Les principaux d'entr'eux étoient le professeur Boze de
Wittemberg, le professeur Winkler de Leipsic, Gordon, bénédictin
écossais et professeur de philosophie à Erfurt, et le docteur Ludolf de
Berlin. Le résultat de leurs recherches étonna l'Europe. Ils se
servoient de grandes machines, et par ce moyen ils pouvoient recueillir
une quantité considérable d'électricité, et produire des phénomènes qui
n'avoient point été jusqu'alors observés. Ils tuèrent de petits oiseaux,
et mirent le feu à de l'esprit-de-vin.
Leurs expériences excitèrent la curiosité des autres philosophes. Vers
l'année 1745, Collinson envoya à la compagnie de la bibliothèque de
Philadelphie, un détail de ces expériences, avec une machine électrique
et des instructions sur la manière de s'en servir. Franklin et
quelques-uns de ses amis, entreprirent aussitôt un cours d'expériences,
dont le résultat est bien connu.
Franklin devint bientôt en état de faire plusieurs découvertes
importantes, et de donner l'explication théorique de divers phénomènes.
Ses idées à cet égard ont été universellement adoptées, et
immortaliseront son nom. Il fit part de toutes ses observations à son
ami Collinson, à qui il écrivit, en conséquence, une série de lettres,
dont la première est datée du 28 mars 1747. C'est là qu'il fit connoître
la propriété qu'ont toutes les pointes, d'attirer et d'écarter la
matière électrique, propriété qui avoit jusqu'alors échappé à la
sagacité des physiciens. Il reconnut aussi le premier, un plus et moins,
ou un état positif et négatif d'électricité. Nous n'hésitons point à lui
faire honneur de cette découverte, quoique les Anglais l'aient attribuée
à leur compatriote Watson. L'écrit, où Watson en fait mention, est daté
du 21 janvier 1748; et celui de Franklin est du 11 juillet 1747,
c'est-à-dire, de plus de six mois antérieur à l'autre.
Enfin, d'après sa théorie, Franklin expliqua d'une manière
satisfaisante, les phénomènes de la bouteille de Leyde, phénomènes qui,
d'abord observés par M. Cuneus, ou par le professeur Muschenbroeck de
Leyde, ont long-temps embarrassé les physiciens. Il démontra clairement
que quand on chargeoit la bouteille, elle ne contenoit pas plus
d'électricité qu'auparavant, parce que plus elle en recevoit d'un côté,
plus elle en rejetoit de l'autre; et qu'il suffisoit d'établir entre les
deux côtés une communication, pour opérer le retour de l'équilibre, de
manière qu'il ne restoit plus aucun signe d'électricité.
Il prouva ensuite, par expérience, que l'électricité ne résidoit pas
dans la garniture de la bouteille, mais dans les pores du verre même.
Après qu'une bouteille fut électrisée, il en changea la garniture, et
trouva, qu'en y en appliquant une nouvelle, il en partoit encore un choc
électrique.
En 1749, il songea à expliquer les phénomènes de la foudre et des
aurores boréales, d'après les principes de l'électricité. Il avança
qu'il y avoit plusieurs traits d'analogie entre les effets de
l'électricité et ceux de la foudre; et il présenta à l'appui de cette
assertion, un grand nombre de faits, et de raisonnemens tirés de ces
faits. La même année, il conçut l'audacieuse et admirable idée de
démontrer la vérité de son systême, en attirant la foudre, par le moyen
d'une barre de fer terminée en pointe, et élevée dans la région des
nuages. Même dans cette expérience incertaine, le désir d'être utile au
genre-humain se montre d'une manière frappante.
Admettant l'identité de la foudre et de la matière électrique, et
connoissant la double propriété qu'ont les pointes d'écarter les corps
chargés d'électricité, et d'attirer ce fluide doucement et
imperceptiblement, il suggéra l'idée de préserver les maisons et les
vaisseaux du danger de la foudre, en y plaçant des barres de fer
pointues, qui en surmonteroient de quelques pieds la partie la plus
élevée, et descendroient aussi de quelques pieds, soit dans la terre,
soit dans l'eau. Il conclut que l'effet de ces barres seroit d'écarter
le nuage à une distance où l'éclat de la foudre ne pourroit pas se faire
sentir; d'en détacher la matière électrique, ou du moins, de la conduire
jusque dans la terre, sans qu'elle pût être dangereuse pour le bâtiment.
Ce ne fut que dans l'été de 1752, qu'il put démontrer efficacement sa
grande découverte. La méthode qu'il avoit d'abord proposée, étoit de
placer sur une haute tour ou sur quelqu'autre édifice élevé une guérite,
au-dessus de laquelle seroit une pointe de fer isolée, c'est-à-dire,
plantée dans un gâteau de résine. Il pensoit que les nuages électriques,
qui passeroient au-dessus de cette pointe, lui communiqueroient une
partie de leur électricité, ce qui deviendroit sensible par les
étincelles, qui en partiroient toutes les fois qu'on en approcheroit une
clef, la jointure du doigt ou quelqu'autre conducteur.
Philadelphie n'offroit alors aucun moyen de faire une pareille
expérience. Tandis que Franklin attendoit impatiemment qu'on y élevât
une pyramide, il lui vint dans l'idée qu'il pourroit avoir un accès bien
plus prompt dans la région des nuages, par le moyen d'un cerf-volant
ordinaire, que par une pyramide. Il en fit un en étendant sur deux
bâtons croisés un mouchoir de soie, qui pouvoit mieux résister à la
pluie que du papier. Il garnit d'une pointe de fer le bâton qui étoit
verticalement posé. La corde étoit de chanvre comme à l'ordinaire; et
Franklin en noua le bout à un cordon de soie, qu'il tenoit dans sa main.
Il y avoit une petite clef attachée à l'endroit où la corde de chanvre
se terminoit.
Aux premières approches d'un orage, Franklin se rendit dans les prairies
qui sont aux environs de Philadelphie. Il étoit avec son fils, à qui
seul il avoit fait part de son projet, parce qu'il craignoit le
ridicule, qui trop communément, pour l'intérêt des sciences, accompagne
les expériences qui ne réussissent pas. Il se mit sous un hangard pour
être à l'abri de la pluie. Son cerf-volant étoit en l'air. Un nuage
orageux passa au-dessus: mais aucun signe d'électricité ne se
manifestoit encore. Franklin commençoit à désespérer du succès de sa
tentative, quand tout-à-coup il observa que quelques brins de la corde
de chanvre s'écartoient l'un de l'autre et se roidissoient. Il présenta
aussitôt son doigt fermé à la clef, et il en tira une forte étincelle.
Quel dut être alors le plaisir qu'il ressentit! De cette expérience
dépendoit le sort de sa théorie. Il savoit que s'il réussissoit, son nom
seroit placé parmi les noms de ceux qui avoient agrandi le domaine des
sciences; mais que s'il échouoit, il seroit inévitablement exposé au
ridicule, ou, ce qui est encore pire, à la pitié, qu'on a pour un homme
qui, quoique bien intentionné, n'est qu'un faible et inepte fabricateur
de projets.
On peut donc aisément concevoir avec quelle anxiété il attendoit le
résultat de sa tentative. Le doute, le désespoir avoient commencé à
s'emparer de lui, quand le fait lui fut si bien démontré, que les plus
incrédules n'auroient pu résister à l'évidence. Plusieurs étincelles
suivirent la première. La bouteille de Leyde fut chargée, le choc reçu;
et toutes les expériences qu'on a coutume de faire avec l'électricité
furent renouvelées.
Environ un mois avant l'époque, où Franklin fit son expérience du
cerf-volant, quelques savans français avoient completté sa découverte,
d'après la manière qu'il avoit d'abord indiquée lui-même. On refusa,
dit-on, d'insérer, parmi les Mémoires de la Société royale de Londres,
les lettres qu'il adressa au docteur Collinson. Mais ce dernier les
réunit en un volume, et les publia sous le titre de _Nouvelles
Expériences et Observations sur l'Électricité_, faites à Philadelphie,
en Amérique.
Ces lettres furent lues avec avidité, et on les traduisit bientôt en
différentes langues. La première traduction française en étoit
très-incorrecte; cependant, le célèbre Buffon fut extrêmement satisfait
des idées qu'elle contenoit, et il répéta, avec succès, les expériences
de Franklin. Il engagea en même-temps son ami Dalibard à donner à ses
compatriotes une traduction plus correcte de l'ouvrage du physicien de
Philadelphie; ce qui contribua beaucoup à répandre en France la
connoissance des principes de Franklin. Louis XV entendant parler de
l'électricité, témoigna le désir d'en voir des expériences; et pour le
satisfaire, le physicien Delor en fit un cours dans la maison du duc
d'Ayen, à Saint-Germain.
Les applaudissement qu'on prodigua alors aux découvertes de Franklin,
excitèrent en Buffon, Dalibard et Delor, un vif désir de constater la
vérité de son systême, sur les moyens d'écarter la foudre. Buffon plaça
une barre de fer pointue et isolée, sur la tour de Montbar; Dalibard en
mit une à Marly-la-Ville, et Delor une sur sa maison de l'Estrapade,
l'un des quartiers les plus élevés de Paris. La première de ces
machines, qui parut électrisée, fut celle de Dalibard. Le 10 mai 1752,
un nuage électrique passa au-dessus d'elle. Dalibard étoit absent: mais
Coiffier, menuisier, auquel il avoit laissé des instructions, et Raulet,
prieur de Marly-la-Ville, tirèrent beaucoup d'étincelles de la barre
électrisée[30]. On rendit compte de cette expérience à l'Académie des
Sciences, dans un mémoire composé par Dalibard, et daté du 13 mai 1752.
[30] Elle avoit quarante pieds de longueur.
Le 18 du même mois, la barre que Delor avoit élevée sur sa maison,
produisit les mêmes effets que celle de Dalibard. Ce succès excita
bientôt les autres physiciens de l'Europe, à répéter l'expérience. Mais
nul d'entr'eux ne se signala plus qu'un moine de Turin, le père
Beccaria, aux observations duquel les sciences doivent beaucoup.
Jusque dans les froides contrées de la Russie, on sentit l'ardeur de
participer à ces brillantes découvertes. Le professeur Richman donnoit
droit d'espérer qu'il ajouteroit aux connoissances déjà acquises,
lorsqu'un coup, parti de la barre qui servoit à ses expériences, mit un
terme à sa vie. Les amis des sciences regretteront long-temps cette
victime de l'électricité.
D'après toutes ces expériences, la théorie de Franklin fut établie de la
manière la plus solide. Cependant, quand on ne put plus douter de la
vérité de cette théorie, l'envie essaya d'en rabaisser le mérite. Il
étoit des hommes qui regardoient comme trop humiliant pour eux, qu'un
Américain, un habitant d'une ville encore peu célèbre, un homme dont le
nom étoit à peine connu, fût en état de faire des découvertes, et de
présenter des théories qui avoient échappé aux recherches des
philosophes les plus éclairés de l'Europe. On prétendit que cet homme
devoit à quelqu'autre l'idée de son systême, et qu'il étoit impossible
qu'il eût fait lui-même les découvertes qu'il s'attribuoit. On dit que
dès l'année 1748, l'abbé Nollet avoit indiqué dans ses _Leçons de
Physique_, l'analogie entre l'électricité et la matière de la foudre.
Il est certain que l'abbé Nollet en fait mention: mais il n'en parle que
comme d'une simple conjecture, et il ne propose aucune manière d'en
démontrer la vérité. Il reconnoît ensuite lui-même que Franklin a, le
premier, eu la courageuse idée de faire descendre la foudre, par le
moyen des barres métalliques, pointues et isolées. L'analogie entre les
effets de la foudre et l'étincelle électrique est si frappante, qu'il
n'est point surprenant qu'on l'ait remarquée, aussitôt que les
phénomènes de l'électricité ont été généralement observés. Le docteur
Wall et M. Grey en ont eu l'idée, lorsque la science étoit encore dans
son enfance. Mais l'honneur d'une théorie régulière des causes de la
foudre, la méthode de démontrer la vérité de cette théorie, et le
courage de la mettre en pratique et de l'établir sur les solides bases
de l'expérience, sont incontestablement dus à Franklin. Dalibard qui, le
premier, fit des expériences en France, avoue qu'il n'a fait que suivre
les procédés que Franklin avoit indiqués.
On a avancé dernièrement que la gloire de completter l'expérience du
cerf-volant électrique, n'appartenoit point à Franklin. Quelques
paragraphes des papiers anglais l'attribuent à un français, qu'ils ne
nomment pas, mais qui est, vraisemblablement ce M. Deromas, assesseur du
présidial de Nerac, auquel l'abbé Bertholon prétend qu'elle est due.
Il est aisé de se convaincre de l'injustice de cette assertion.
L'expérience de Franklin fut faite au mois de juin 1752, et la lettre,
dans laquelle il en rend compte, est datée du 19 octobre de la même
année.--Deromas fit la première tentative le 14 mai 1753: mais il ne
réussit que le 7 juin suivant; c'est-à-dire, un an après que Franklin
eut fait son expérience, et lorsqu'elle étoit déjà connue de tous les
physiciens de l'Europe.
Indépendamment des grandes découvertes, dont nous venons de rendre
compte, on trouve dans les lettres que Franklin a écrites sur
l'électricité, beaucoup de faits et d'apperçus, qui ont singulièrement
contribué à faire de cette partie des connoissances humaines une science
particulière. M. Kinnersley, ami de Franklin, lui apprit qu'il avoit
découvert différentes espèces d'électricité, produites par le frottement
du verre et du soufre. Nous avons déjà observé que la même découverte
avoit été faite par M. Dufay, mais qu'ensuite on l'avoit négligée
pendant plusieurs années. Les physiciens pensoient que ce phénomène ne
provenoit que d'une différence dans la quantité d'électricité
recueillie, et Dufay lui-même parut, à la fin, avoir adopté cette
opinion.
Franklin eut d'abord la même idée: mais dans le cours de ses
expériences, il reconnut que M. Kinnersley avoit raison, et que
l'électricité vitreuse et l'électricité résineuse de Dufay n'étoient
autre chose que l'état positif et l'état négatif, qu'il avoit d'abord
observés; c'est-à-dire, que le globe de verre chargeoit positivement le
principal conducteur, ou lui communiquoit une plus grande quantité
d'électricité, tandis que le pain de résine diminuoit sa quantité
naturelle, ou le chargeoit négativement.
Ces expériences et ces observations ouvrirent aux recherches un nouveau
champ, dans lequel les physiciens entrèrent avec ardeur; et leurs
travaux ajoutèrent beaucoup à la somme de nos connoissances.
Au mois de septembre 1752, Franklin commença un cours d'expériences,
pour déterminer l'état de l'électricité dans les nuages; et après un
grand nombre d'observations, il reconnut que les nuages orageux étoient
très-communément dans un état négatif d'électricité, mais quelquefois
aussi dans un état positif. De là il inféra nécessairement que le plus
souvent les coups de tonnerre étoient l'effet de l'électricité de la
terre, qui frappoit les nuages, et non de celle des nuages, qui frappoit
la terre.
La lettre, qui contient ces observations, est datée du mois de septembre
1753. Cependant la découverte de l'ascension du tonnerre passe pour être
assez récente, et est attribuée à l'abbé Bertholon, qui publia un
mémoire sur ce sujet en 1776.
Les lettres de Franklin ont été traduites non-seulement dans la plupart
des langues de l'Europe, mais en latin. À mesure qu'elles se sont
répandues, les principes qu'elles contiennent ont été suivis. Cependant
la théorie de Franklin ne manqua pas d'abord d'adversaires. L'abbé
Nollet fut un de ceux qui la combattirent: mais les premiers physiciens
de l'Europe en devinrent les défenseurs; et parmi ces derniers on doit
distinguer Dalibard et Beccaria. Insensiblement les ennemis disparurent;
et maintenant par-tout où l'on cultive la science de l'électricité, on a
adopté le systême de Franklin.
Nous avons déjà fait mention de l'important usage que Franklin fit de
ses découvertes, pour préserver les maisons des redoutables effets de la
foudre. Les conducteurs sont devenus très-communs en Amérique: mais
malgré les preuves certaines de leur utilité, le préjugé les empêche
encore d'être généralement adoptés en Europe. Les hommes se déterminent
difficilement à renoncer à leurs coutumes pour en prendre de nouvelles;
et, peut-être, devons-nous plutôt nous étonner de voir qu'un usage
utile, qui n'a été proposé que depuis environ quarante ans, soit déjà
établi en beaucoup d'endroits, que de ce qu'il n'est pas encore
universellement suivi. Ce n'est que par degrés que les choses les plus
salutaires peuvent être mises en pratique. Il y a près de quatre-vingts
ans que l'inoculation a été introduite en Europe et en Amérique.
Cependant, elle n'est pas d'un usage général; et il faut, peut-être,
encore un ou deux siècles avant qu'elle le devienne.
En 1745, Franklin publia un mémoire sur les cheminées, qu'il avoit
nouvellement inventées en Pensylvanie. Il fit connoître, d'une manière
très-détaillée, les avantages et les désavantages des différentes
cheminées, et il s'efforça de démontrer que les siennes méritoient
d'être préférées à toutes les autres. Les poêles ouverts devinrent
dès-lors d'un usage général: mais ils ne sont pas tout-à-fait construits
conformément à ses principes, puisqu'ils n'ont point par derrière une
boîte, par le moyen de laquelle l'air chaud soit rejeté dans
l'appartement. Ces poêles ont, à la vérité, l'avantage de faire
continuellement circuler la chaleur; de sorte qu'on a besoin de moins de
chauffage pour entretenir la température dans un état convenable,
sur-tout lorsque la chambre est assez close pour empêcher l'air
extérieur d'entrer: mais ils peuvent aussi occasionner des rhumes, des
maux de dents, et d'autres incommodités de ce genre.
Quoique pendant plusieurs années la physique fût le principal objet des
études de Franklin, il ne s'y borna pas entièrement. En 1747, il fut
élu, par la ville de Philadelphie, membre de l'assemblée générale de la
province. Il y avoit alors beaucoup de dispute entre l'assemblée et les
propriétaires[31]. Chaque parti défendoit ce qu'il croyoit être ses
droits. Franklin, dès son enfance, ardent ami des droits de l'homme, se
montra bientôt l'un des plus fermes opposans aux injustes projets des
propriétaires. Il fut même regardé comme le chef de l'opposition; et ce
fut à lui qu'on attribua la plupart des courageuses réponses que
l'assemblée fit aux messages des gouverneurs.
[31] Les héritiers de William Penn.
Il acquit beaucoup d'influence dans l'assemblée: mais il ne dut point
cette influence à une éloquence extraordinaire. Il ne parloit que
rarement; et il ne fit jamais ce qu'on appelle un discours soigné. Il
énonçoit communément une seule maxime, ou bien il racontoit un fait, un
trait historique, dont la conséquence ne manquoit pas d'être saisie. Son
extérieur étoit doux et prévenant. Sa méthode, en parlant comme en
écrivant, étoit simple, sans art et singulièrement concise. Mais avec
cette manière naturelle, sa sagacité et son jugement solide, il savoit
confondre les plus éloquens et les plus subtils de ses adversaires,
soutenir les opinions de ses amis, et entraîner les hommes impartiaux
qui avoient été d'abord d'un avis différent du sien. Souvent une simple
observation lui suffisoit pour détruire tout l'effet d'un long et
élégant discours, et déterminer le sort d'une question importante.
Mais il ne se contentoit point de défendre ainsi les droits du peuple.
Il vouloit les lui assurer d'une manière permanente. Pour cela, il
savoit qu'il falloit en faire sentir tout le prix, et que le seul moyen
d'y réussir étoit d'étendre l'instruction dans toutes les classes de la
société.
L'on a déjà vu qu'il fut le fondateur d'une bibliothèque publique, qui
contribua beaucoup à augmenter les connoissances des habitans de
Philadelphie. Mais cette bibliothèque ne suffisoit pas. Les écoles
étoient alors en général de très-peu d'utilité. Ceux qui les tenoient,
n'avoient pas les qualités nécessaires pour remplir l'important devoir
dont ils s'étoient chargés; et tout ce qu'on pouvoit attendre d'eux
étoit de donner les principes d'une commune éducation anglaise. Franklin
traça pour la ville de Philadelphie le plan d'un collége, tel qu'il
devoit être dans un pays nouveau. Mais dans ce plan, comme dans tous
ceux qu'il a faits, ses vues ne se bornoient pas à l'intérêt du moment.
Il regardoit dans l'avenir l'époque où il faudroit étendre les bases de
ses institutions. Il considéroit le collége de Philadelphie, comme une
établissement qui deviendroit, avec le temps, un séminaire de savoir,
plus étendu et plus analogue aux circonstances.
D'après son plan, les statuts du collége furent dressés et signés le 13
novembre 1749; et on y nomma, en qualité de curateurs, vingt-quatre des
plus respectables citoyens de Philadelphie. Les principales personnes
que Franklin consulta, et sur son plan, et sur le choix des curateurs,
furent Thomas Hopkinson, Richard Peters, alors secrétaire de l'assemblée
provinciale, Tench Francis, procureur-général, et le docteur Phineas
Bond.
Nous allons citer un article des statuts, pour montrer que l'esprit de
bienfaisance, qui l'a dicté, est digne d'imitation; et, pour l'honneur
de Philadelphie, nous espérons qu'il continuera à être long-temps en
vigueur.
«En cas que le recteur, ou quelque professeur devienne incapable de
remplir sa place, soit par maladie, ou par quelqu'autre infirmité
naturelle, qui peut le réduire à un état d'indigence, les curateurs
auront le pouvoir de lui donner des secours proportionnés à ses besoins,
à son mérite, ainsi qu'aux fonds qu'ils auront entre les mains.»
La dernière clause est exprimée d'une manière si tendre, si paternelle,
qu'elle doit faire un honneur éternel à l'esprit et au coeur des
fondateurs.
«On doit espérer que les curateurs se feront un plaisir, et même un
devoir de visiter souvent le collége, soit pour encourager et soutenir
la jeunesse, soit pour exciter et aider les maîtres, et par tous les
moyens en leur pouvoir, faire en sorte que cette institution remplisse
son but. On doit croire aussi qu'ils regarderont jusqu'à un certain
point, les élèves comme leurs propres enfans; qu'ils les traiteront avec
familiarité et avec affection; et que quand ils se seront bien conduits,
qu'ils auront achevé leurs études, et qu'ils entreront dans le monde,
les curateurs feront à l'envi tout ce qui dépendra d'eux pour les
avancer et les établir, soit dans le commerce ou dans les emplois, soit
par des mariages ou de toute autre manière qui pourra leur être
avantageuse; et cela préférablement à toute autre personne, même d'un
mérite égal.»
Ces statuts étant signés et rendus publics, avec les noms des personnes
qui se proposoient pour fondateurs et curateurs, le dessein en fut si
bien approuvé par les généreux citoyens de Philadelphie, qu'au bout de
peu de semaines, il y eut une souscription de huit cents livres
sterlings par an, pour l'espace de cinq années. Au commencement du mois
de janvier suivant[32], on ouvrit les écoles de latin, de grec,
d'anglais et de mathématiques.
[32] En 1750.
D'après un article du premier plan, on établit encore une école pour
élever gratis soixante garçons et trente filles. Cette école a été,
depuis, appelée l'_École de Charité_; et malgré l'obstacle que les
curateurs ont eu quelquefois à vaincre pour se procurer assez de fonds,
cette école subsiste depuis quarante ans. Or, en comptant que chacun des
enfans, qui y ont été admis, y a demeuré trois ans, ainsi qu'il est
d'usage, on trouvera qu'on y a donné la principale partie de leur
éducation à plus de douze cents enfans, qui, sans cela, seroient restés,
pour la plupart, privés de toute espèce d'instruction. En outre,
plusieurs de ceux qui ont été élevés dans cette école, sont maintenant
comptés parmi les citoyens les plus utiles et les plus estimés de
l'état.
L'institution, si heureusement commencée, continua à prospérer à la
grande satisfaction de Franklin. Malgré ses études, et les occupations
multipliées, qu'il avoit alors, il fut extrêmement assidu aux visites et
aux examens qui se fesoient chaque mois dans les écoles. Il eut
également soin de profiter des correspondances qu'il entretenoit dans
plusieurs pays, pour étendre la réputation du collége de Philadelphie,
et y attirer des élèves des différentes parties du continent de
l'Amérique et des Antilles.
Par l'entremise du docteur Collinson, ce généreux et savant ami de
Franklin, les curateurs du collége virent se réunir à eux[33], les deux
héritiers du fondateur de la Pensylvanie, Thomas Penn et Richard Penn,
qui, en même-temps, firent au collége un présent de cinq cents livres
sterlings. Franklin commença dès-lors à se flatter de voir bientôt
accomplir son principal dessein. Il espéra que Philadelphie alloit avoir
une institution semblable aux colléges et aux universités d'Europe;
institution à laquelle, suivant lui, son premier collége devoit
seulement servir de base.
[33] L'acte d'incorporation est du 13 juillet 1753.
L'éclaircissement de ce fait est très-important pour la mémoire de
Franklin, comme philosophe et comme ami et bienfaiteur des sciences. Il
dit expressément, dans le préambule des statuts du collége: «Que ce
collége étoit fondé pour qu'on y enseignât le latin et le grec, avec
toutes les autres parties utiles des arts et des sciences; qu'il étoit
en outre tel qu'il convenoit à un pays encore peu avancé, et qu'il
devoit servir de base à la postérité, pour établir un séminaire de
savoir, plus étendu et analogue aux circonstances qui auroient lieu dans
le temps».--Malgré cela, on s'est étayé naguère de l'autorité du docteur
Franklin, pour prétendre que le latin, le grec et les autres langues
mortes, étoient un embarras dans le plan d'une éducation utile; et que
le soin qu'on avoit pris de fonder un collége plus étendu que le sien,
avoit été contraire à son intention et lui avoit occasionné du
mécontentement.
Si ce que nous venons de citer plus haut, ne suffit pas pour prouver la
fausseté de cette assertion, les lettres, que nous allons transcrire,
achèveront de la démontrer. Un homme, qui venoit de publier des idées
sur un collége propre à un pays encore peu avancé, c'est-à-dire, à
New-York, envoya son pamphlet à Franklin, et lui demanda quelle étoit
son opinion à ce sujet. Franklin lui répondit. Leur correspondance, qui
dura environ un an, fut suivie de l'établissement du grand collége, sur
les principes du premier. L'auteur du projet fut, en même-temps, mis à
la tête de l'un et de l'autre; et depuis trente-six ans, il les dirige
d'une manière très-distinguée.
On verra aussi par ces lettres, quel étoit alors l'état du collége.
À M. W. SMITH, à Long-Island.
Philadelphie, le 19 avril 1753.
«J'ai reçu, Monsieur, votre lettre du 11 courant, ainsi que votre nouvel
écrit[34] sur l'éducation. Je vais le lire attentivement, et par le
prochain courrier, je vous en dirai ma façon de penser, ainsi que vous
le désirez.
[34] Intitulé: _Idée générale du collége de Mirania_.
»Je pense que vos jeunes élèves pourroient faire ici, d'une manière
satisfaisante, un cours de mathématiques et de physique. M. Alison[35],
qui a été élevé à Glascow, a long-temps professé la dernière de ces
sciences, et M. Grew[36] la première; et leurs écoliers font des progrès
très-rapides. M. Alison est à la tête de l'école de latin et du grec:
mais comme il a maintenant trois bons aides[37], il peut fort bien
consacrer, chaque jour, quelques heures à l'instruction de ceux qui
étudient les hautes sciences.
[35] Le savant docteur Francis Alison, qui est devenu vice-recteur du
collége de Philadelphie.
[36] M. Théophile Grew, professeur de mathématiques dans le même
collége.
[37] Ces aides étoient alors M. Charles Thompson, dernier secrétaire
du congrès; M. Paul Jackson et M. Jacob Duche.
»Notre école de mathématiques est assez bien pourvue d'instrumens. Notre
bibliothèque de livres anglais est très-bien composée, et nous y avons
un assortiment de machines pour les expériences de physique, assortiment
qui n'est pas considérable, mais que nous espérons incessamment
completter. La bibliothèque loganienne, l'une des plus belles
collections qu'il y ait en Amérique, sera bientôt ouverte; de sorte que
les livres, ni les instrumens ne nous manqueront pas. En outre comme
nous sommes toujours déterminés à allouer de bons honoraires aux
professeurs, nous avons lieu de croire que nous pourrons en choisir
d'habiles; et certes, c'est de ce choix que dépend le succès de
l'institution.
»Si avant de retourner en Europe, il vous est possible de venir à
Philadelphie, je serai bien charmé de pouvoir converser avec vous.
J'aurai aussi un vrai plaisir à vous écrire et à recevoir de vos
lettres, après que vous serez fixé en Angleterre; car la correspondance
des hommes qui ont du savoir, de la vertu et l'amour du bien public, est
une de mes plus grandes jouissances.
»J'ignore si vous avez vu le premier plan que j'ai fait pour
l'établissement de notre collége. Je vous l'envoie ci-joint.
Quoiqu'imparfait, il a eu le succès que je désirois, puisqu'il a été
suivi d'une souscription de quatre mille livres sterlings, qui nous ont
servi à le mettre à exécution. Comme nous aimons beaucoup à recevoir des
conseils, et que chaque jour nous donne plus d'expérience, j'espère
qu'en peu d'années, notre institution sera parfaite.
»Je suis, etc.»