PETER FOLGER.

Mes frères furent tous placés pour apprendre différens métiers. Pour

moi, on m'envoya dans un collège à l'âge de huit ans; mon père me

destinoit à l'église et me regardoit déjà comme le chapelain de la

famille. Il avoit conçu ce dessein, à cause de la promptitude avec

laquelle j'avois appris à lire dans mon enfance, car je ne me souviens

pas d'avoir jamais été sans savoir lire, et il y étoit, en outre, excité

par les encouragemens de ses amis, qui l'assuroient que je deviendrois

certainement un homme de lettres. Mon oncle Benjamin l'approuvoit aussi,

et promettoit de me donner tous ses volumes de sermons, si je voulois me

donner la peine d'apprendre la méthode abrégée, selon laquelle il les

avoit écrits.

Cependant, je demeurai à peine un an au collège, quoique dans ce court

intervalle, je fusse du milieu de ma classe monté à la tête, et ensuite

dans la classe immédiatement au-dessus, d'où je devois passer, à la fin

de l'année, dans une classe supérieure. Mais mon père, chargé d'une

nombreuse famille, se trouva hors d'état de fournir, sans se gêner

beaucoup, à la dépense d'une éducation de collège. Considérant, en

outre, comme il le disoit quelquefois devant moi à ses amis, le peu de

ressources que cette carrière promettoit aux enfans, il renonça à ses

premières intentions, me retira du collège, et m'envoya dans une école

d'écriture et d'arithmétique, tenue par M. Georges Brownel, maître

habile, qui réussissoit très-bien dans sa profession, en n'employant que

des moyens doux et propres à encourager ses élèves. J'acquis bientôt

sous lui une belle écriture: mais je ne fus pas aussi heureux en

arithmétique, car je n'y fis aucun progrès.

Je n'avois encore que dix ans, lorsque mon père me rappela auprès de lui

pour l'aider dans sa nouvelle profession. C'étoit celle de fabricant de

chandelles et de savon. Quoiqu'il n'en eût point fait l'apprentissage,

il s'y étoit livré à son arrivée à la Nouvelle-Angleterre, parce qu'il

avoit jugé que son métier de teinturier ne lui donneroit pas le moyen

d'entretenir sa famille. Je fus donc employé à couper des mèches, à

remplir des moules de chandelle, à prendre soin de la boutique et à

faire des messages.

Cette occupation me déplaisoit, et je me sentois une forte inclination

pour celle de marin: mais mon père ne voulut pas me la laisser

embrasser. Cependant, le voisinage de la mer me donnoit fréquemment

occasion de m'y hasarder et dedans et dessus. J'appris bientôt à nager

et à conduire un canot. Quand je m'embarquois avec d'autres enfans, le

gouvernail m'étoit ordinairement confié, sur-tout dans les occasions

difficiles. Dans nos projets, j'étois presque toujours celui qui

conduisoit la troupe, et je l'engageois quelquefois dans des embarras.

Je vais vous citer un fait qui, quoiqu'il ne soit pas fondé sur la

justice, prouve que j'ai eu de bonne heure des dispositions pour les

entreprises publiques.

Le réservoir d'un moulin étoit terminé d'un côté, par un marais sur les

bords duquel mes camarades et moi avions coutume de nous tenir, à la

haute marée, pour pêcher de petits poissons. À force d'y piétiner, nous

en avions fait un vrai bourbier. Ma proposition fut d'y construire une

chaussée sur laquelle nous puissions marcher de pied ferme. Je montrai

en même-temps à mes compagnons un grand tas de pierres, destinées à

bâtir une maison près du marais, et très-propres à remplir notre objet.

En conséquence, le soir, dès que les ouvriers furent retirés, je

rassemblai un certain nombre d'enfans de mon âge, et en travaillant avec

la diligence d'un essaim de fourmis, et nous mettant quelquefois quatre

pour porter une seule pierre, nous les chariâmes toutes, et

construisîmes un petit quai. Le lendemain matin, les ouvriers furent

très-surpris de ne plus retrouver leurs pierres. Ils virent bientôt

qu'elles avoient été conduites à notre chaussée. On fit les recherches

sur les auteurs de ce méfait. Nous fûmes découverts. On porta des

plaintes. Plusieurs d'entre nous essuyèrent des corrections de la part

de leurs parens; et quoique je défendisse courageusement l'utilité de

l'ouvrage, mon père me convainquit enfin que ce qui n'étoit pas

strictement honnête, ne pouvoit être regardé comme utile.

Peut-être sera-t-il intéressant pour vous d'apprendre quelle sorte

d'homme étoit mon père. Il avoit une excellente constitution. Il étoit

d'une taille moyenne, mais bien fait, fort, et mettant beaucoup

d'activité dans tout ce qu'il entreprenoit. Il dessinoit avec propreté,

et savoit un peu de musique. Sa voix étoit sonore et agréable, quand il

chantoit un pseaume ou une hymne, en s'accompagnant avec son violon, ce

qu'il fesoit souvent le soir après son travail; il y avoit vraiment un

grand plaisir à l'entendre. Il étoit aussi versé dans la mécanique, et

savoit se servir des outils de divers métiers. Mais son plus grand

mérite étoit d'avoir un entendement sain, un jugement solide et une

grande prudence, soit dans sa vie privée, soit dans ce qui avoit rapport

aux affaires publiques. À la vérité il ne s'engagea point dans les

dernières, parce que sa nombreuse famille et la médiocrité de sa fortune

fesoient qu'il s'occupoit constamment des devoirs de sa profession. Mais

je me souviens très-bien que les hommes qui dirigeoient les affaires,

venoient souvent lui demander son opinion sur ce qui intéressoit la

ville, ou l'église à laquelle il étoit attaché, et qu'ils avoient

beaucoup de déférence pour ses avis. On le consultoit aussi sur des

affaires particulières; et il étoit souvent pris pour arbitre entre les

personnes qui avoient quelque différend.

Il aimoit à réunir à sa table, aussi souvent qu'il le pouvoit, quelques

amis ou quelques voisins, en état de raisonner avec lui, et il avoit

toujours soin de faire tomber la conversation sur quelque sujet utile,

ingénieux et propre à former l'esprit de ses enfans. Par ce moyen, il

tournoit de bonne heure notre attention vers ce qui étoit juste,

prudent, utile dans la conduite de la vie. Il ne parloit jamais des mets

qui paroissoient sur la table. Il n'observoit point s'ils étoient bien

ou mal cuits, de bon ou de mauvais goût, trop ou trop peu assaisonnés,

préférables ou inférieurs à tel autre plat du même genre. Ainsi,

accoutumé dès mon enfance à ne pas faire la moindre attention à ces

objets, j'ai toujours été parfaitement indifférent à l'espèce d'alimens

qu'on m'a servis; et je m'occupe encore si peu de ces choses-là, que

quelques heures après mon dîner il me seroit difficile de me ressouvenir

de quoi il a été composé. C'est, sur-tout, en voyageant que j'ai senti

l'avantage de cette habitude; car il m'est souvent arrivé de me trouver

avec des personnes, qui ayant un goût plus délicat que le mien, parce

qu'il étoit plus exercé, souffroient dans bien des occasions où je

n'avois rien à désirer.

Ma mère avoit aussi une excellente constitution. Elle nourrit elle-même

tous ses dix enfans; et je n'ai jamais vu ni à elle, ni à mon père,

d'autre maladie que celle dont ils sont morts. Mon père mourut à l'âge

de quatre-vingt-sept ans, et ma mère à celui de quatre-vingt-cinq. Ils

sont enterrés à Boston, dans le même tombeau; et il y a quelques années

que j'y plaçai un marbre avec cette inscription.

«Ci-gissent

»JOSIAS FRANKLIN et ABIAH,

»sa femme.

»Ils vécurent ensemble avec une affection réciproque pendant

cinquante-neuf ans; et sans biens-fonds, sans emploi lucratif, par un

travail assidu et une honnête industrie, ils entretinrent décemment

une famille nombreuse, et élevèrent avec succès treize enfans et sept

petits-enfans.--Que cet exemple, lecteur, t'encourage à remplir

diligemment les devoirs de ta vocation, et à compter sur les secours

de la providence!

»Il fut pieux et prudent;

»Elle, discrète et vertueuse.

»Leur plus jeune fils, par un sentiment de piété filiale, consacre

cette pierre à leur mémoire.»

Mes digressions multipliées me font appercevoir que je deviens vieux.

Mais nous ne devons pas nous parer pour une société particulière, comme

pour un bal de cérémonie. Ma manière ne mérite peut-être que le nom de

négligence.

Revenons. Je continuai à être employé au métier de mon père pendant deux

années, c'est-à-dire, jusqu'à ce que j'eus atteint l'âge de douze ans.

Alors, mon frère John, qui avoit fait son apprentissage à Londres,

quitta mon père, se maria et s'établit à Rhode-Island. Je fus, suivant

toute apparence, destiné à remplir sa place, et à rester toute ma vie

fabricant de chandelles. Mais mon dégoût pour cet état ne diminuoit pas;

et mon père appréhenda que s'il ne m'en offroit un plus agréable, je ne

fisse le vagabond et ne prisse le parti de la mer, comme avoit fait, à

son grand mécontentement, mon frère Josias. En conséquence, il me menoit

quelquefois voir travailler des maçons, des tonneliers, des

chaudronniers, des menuisiers et d'autres artisans, afin de découvrir

mon penchant, et de pouvoir le fixer sur quelque profession qui me

retînt à terre. Ces visites ont été cause que depuis j'ai toujours

beaucoup de plaisir à voir de bons ouvriers manier leurs outils; et

elles m'ont été très-utiles, puisqu'elles m'ont mis en état de faire de

petits ouvrages pour moi, quand je n'ai pas eu d'ouvrier à ma portée, et

de construire de petites machines pour mes expériences, à l'instant où

l'idée que j'avois conçue étoit encore fraîche et fortement imprimée

dans mon imagination.

Enfin, mon père résolut de me faire apprendre le métier de coutelier; et

il me mit pour quelques jours en essai chez Samuel Franklin, fils de mon

oncle Benjamin. Samuel avoit appris son état à Londres et s'étoit établi

à Boston. Le payement qu'il demandoit pour mon apprentissage ayant déplu

à mon père, je fus rappelé à la maison.

J'étois, dès mes plus jeunes ans, passionné pour la lecture, et je

dépensois en livres tout le peu d'argent que je pouvois me procurer.

J'aimois, sur-tout, les relations de voyages. Ma première acquisition

fut le _Recueil de Bunyan_, en petits volumes séparés. Je vendis ensuite

ce recueil pour acheter la _Collection historique de R. Burton_,

laquelle consistoit en quarante ou cinquante petits volumes peu coûteux.

La petite bibliothèque de mon père étoit presqu'entièrement composée de

livres de théologie-pratique et de controverse. J'en lus la plus grande

partie. Depuis, j'ai souvent regretté, que dans un temps où j'avois une

si grande soif d'apprendre, il ne fut pas tombé entre mes mains des

livres plus convenables, puisqu'il étoit alors décidé que je ne serois

point élevé dans l'état ecclésiastique. Il y avoit aussi parmi les

livres de mon père, les _Vies de Plutarque_, que je parcourois

continuellement; et je regarde encore comme avantageusement employé le

temps que je consacrai à cette lecture. Je trouvai, en outre, chez mon

père, un ouvrage de Defoe, intitulé: _Essai sur les Projets_; et

peut-être est-ce dans ce livre que j'ai pris des impressions, qui ont

influé sur quelques-uns des principaux évènemens de ma vie.

Mon goût pour les livres, détermina enfin mon père à faire de moi un

imprimeur, bien qu'il eût déjà un fils dans cette profession. Mon frère

étoit retourné d'Angleterre, en 1717, avec une presse et des caractères,

afin d'établir une imprimerie à Boston. Cet état me plaisoit beaucoup

plus que celui que je fesois: mais j'avois pourtant encore une

prédilection pour la mer. Pour prévenir les effets qui pouvoient

résulter de ce penchant, mon père étoit impatient de me voir engagé avec

mon frère. Je m'y refusai quelque temps; mais, enfin, je me laissai

persuader, et je signai mon contrat d'apprentissage, n'étant encore âgé

que de douze ans. Il fut convenu que je servirois comme apprenti jusqu'à

l'âge de vingt-un ans, et que je ne recevrois les gages d'ouvrier que

pendant la dernière année.

En peu de temps, je fis de grands progrès dans ce métier, et je devins

très-utile à mon frère. J'eus alors occasion de me procurer de meilleurs

livres. La connoissance que je fis nécessairement des apprentis des

libraires, me mit à même d'emprunter de temps en temps quelques volumes,

que je rendois très-exactement, sans les avoir gâtés. Combien de fois

m'est-il arrivé de passer la plus grande partie de la nuit à lire à côté

de mon lit, quand un livre m'avoit été prêté le soir, et qu'il falloit

le rendre le lendemain matin, de peur qu'on ne s'apperçût qu'il manquoit

ou qu'on n'en eût besoin!

Par la suite, M. Mathieu Adams, négociant très-éclairé, qui avoit une

belle collection de livres, et qui fréquentoit notre imprimerie, fit

attention à moi. Il m'invita à aller voir sa bibliothèque, et il eut la

complaisance de me prêter tous les livres que j'eus envie de lire. Je

pris alors un goût singulier pour la poésie, et je composai diverses

petites pièces de vers.

Mon frère s'imaginant que mon talent pourroit lui être avantageux,

m'encouragea et m'engagea à faire deux ballades. L'une, intitulée _la

Tragédie de Phare_, contenoit le récit du naufrage du capitaine

Worthilake et de ses deux filles; l'autre étoit une chanson de matelot

sur la prise d'un fameux pirate, nommé _Teach_, ou _Barbe-Noire_. Ces

ballades n'étoient que des chansons d'aveugle, des vers misérables.

Quand elles furent imprimées, mon frère me chargea d'aller les vendre

par la ville. La première eut un débit prodigieux, parce que l'évènement

étoit récent, et avoit fait grand bruit.

Ma vanité fut flattée de ce succès: mais mon père diminua beaucoup ma

joie en tournant mes productions en ridicule, et en me disant que les

faiseurs de vers étoient toujours pauvres. Ainsi j'échappai au malheur

d'être probablement un très-mauvais poëte. Mais comme la faculté

d'écrire en prose m'a été d'une grande utilité dans le cours de ma vie,

et a principalement contribué à mon avancement, je vais rapporter

comment, dans la situation où j'étois, j'acquis le peu de talent que je

possède en ce genre.

Il y avoit dans la ville un autre grand amateur de livres. C'étoit un

jeune garçon, nommé _Collins_, avec lequel j'étois intimement lié. Nous

disputions souvent ensemble, et nous aimions tellement à argumenter que

rien n'étoit si agréable pour nous qu'une guerre de mots. Ce goût

contentieux est, pour l'observer en passant, très-propre à devenir une

mauvaise habitude, et rend souvent insupportable la société d'un homme,

parce qu'il le porte à contredire à tous propos; et indépendamment du

trouble et de l'aigreur qu'il met dans la conversation, il fait naître

souvent le dédain et même la haine entre des personnes qui auroient

besoin de s'aimer. J'avois pris ce goût, chez mon père, en lisant les

livres de controverse. J'ai depuis remarqué qu'un tel défaut est

rarement le partage des gens sensés, excepté les avocats, les membres

des universités, et les hommes de tout autre état, élevés à Edimbourg.

Un jour, il s'éleva entre Collins et moi une dispute sur l'éducation des

femmes. Il s'agissoit de décider s'il convenoit de les instruire dans

les sciences, et si elles étoient propres à l'étude. Collins soutenoit

la négative, et affirmoit qu'une telle éducation n'étoit pas à leur

portée. Je défendis le contraire, peut-être un peu pour le plaisir de

disputer. Il étoit naturellement plus éloquent que moi. Les paroles

couloient en abondance de ses lèvres. Je me croyois souvent vaincu,

plutôt par sa volubilité que par la force de ses raisons. Nous nous

séparâmes sans nous accorder sur le point en question; et comme nous ne

devions pas nous revoir de quelque temps, j'écrivis mes raisons, je les

mis bien au net, et je les lui envoyai. Il répondit; je répliquai. Trois

ou quatre lettres avoient déjà été écrites de part et d'autre, lorsque

mon père examina par hasard mes papiers, et lut ces lettres. Sans entrer

en discussion sur le fond de la dispute, il en prit occasion de me

parler de ma manière d'écrire. Il observa que bien que je connusse mieux

que mon adversaire l'ortographe et la ponctuation, je lui étois

très-inférieur pour l'élégance des expressions, l'ordre et la clarté; et

il m'en donna plusieurs exemples. Je sentis la justesse de ses

remarques: je devins plus attentif à la pureté du langage; et je résolus

de faire tous mes efforts pour perfectionner mon style.

Sur ces entrefaites, il tomba entre mes mains un volume dépareillé du

_Spectateur_. Je ne connoissois point encore cet ouvrage. J'achetai le

volume et le lus plusieurs fois. J'en fus enchanté; le style m'en parut

excellent, et je désirai de pouvoir l'imiter. Dans ce dessein, j'en

choisis quelques discours, je fis de courts sommaires du sens de chaque

période, et je les mis de côté pendant quelques jours. Au bout de ce

temps-là, j'essayai, sans regarder le livre, de rendre aux discours leur

première forme, et d'exprimer chaque pensée comme elle étoit dans

l'ouvrage même, employant les mots les plus convenables, qui s'offroient

à mon esprit. Je comparai ensuite mon _Spectateur_ avec l'original.

J'aperçus quelques fautes, que je corrigeai: mais je trouvai qu'il me

manquoit un fonds de mots, si je peux m'exprimer ainsi, et cette

facilité à me les rappeler et à les employer, qu'il me sembloit que

j'aurois déjà acquise, si j'avois continué à faire des vers. Le besoin

continuel d'expressions, qui eussent la même signification, mais dont la

longueur et le son fussent différens à cause de la mesure et de la rime,

m'auroit forcé à chercher les divers synonymes et me les eût rendus

familiers. Plein de cette idée, je mis en vers quelques-uns des contes,

qu'on trouve dans le _Spectateur_; et après les avoir suffisamment

oubliés, je les remis en prose.

Quelquefois je mêlois tous mes sommaires; et au bout de quelques

semaines, je tâchois de les ranger dans le meilleur ordre, avant de

commencer à former les périodes et à compléter les discours. Je fesois

cela pour acquérir de la méthode dans l'arrangement de mes pensées. En

comparant ensuite mon ouvrage avec l'original, je découvrois beaucoup de

fautes, et je les corrigeois: mais j'avois par fois le plaisir de

m'imaginer que dans certains passages de peu de conséquence, j'avois été

assez heureux pour mettre plus d'ordre dans les idées et employer des

expressions plus élégantes; et cela me faisoit espérer que, par la

suite, je parviendrois à bien écrire la langue anglaise, ce qui étoit un

des grands objets de mon ambition.

Le temps que je consacrois à ces exercices et à la lecture, étoit le

soir après le travail de la journée, le matin avant qu'il commençât, et

le dimanche quand je pouvois m'empêcher d'assister au service divin.

Tant que mon père m'avoit eu dans sa maison, il avoit exigé que

j'allasse régulièrement à l'église. Je le regardois même encore comme un

devoir, mais un devoir que je ne croyois pas avoir le temps de

pratiquer.

J'avois environ seize ans, lorsque je lus par hasard un ouvrage de

Tryon, dans lequel il recommande le régime végétal. Je résolus de

l'observer. Mon frère étant célibataire n'avoit point d'ordinaire chez

lui. Il s'étoit mis en pension avec ses apprentis chez des personnes de

son voisinage. Le parti que j'avois pris de m'abstenir de viande devint

gênant pour ces personnes, et j'étois souvent grondé pour ma

singularité. Je me mis au fait de la manière dont Tryon préparoit

quelques-uns de ses mets, sur-tout de faire bouillir des pommes de terre

et du riz, et de faire des poudings à la hâte. Après quoi je dis à mon

frère que s'il vouloit me donner, chaque semaine, la moitié de ce qu'il

payoit pour ma pension, j'entreprendrois de me nourrir moi-même. Il y

consentit à l'instant; et je trouvai bientôt le moyen d'économiser la

moitié de ce qu'il m'allouoit.

Ces épargnes furent un nouveau fonds pour l'achat de livres; et mon plan

me procura encore d'autres avantages. Quand mon frère et ses ouvriers

quittoient l'imprimerie pour aller dîner, j'y demeurois; et après avoir

fait mon frugal repas, qui n'étoit souvent composé que d'un biscuit, ou

d'un morceau de pain, avec une grappe de raisin, ou, enfin, d'un gâteau

pris chez le pâtissier et d'un verre d'eau, j'employois à étudier le

temps qui me restoit jusqu'à leur retour. Mes progrès étoient

proportionnés à cette clarté d'idées, à cette promptitude de conception,

qui sont le fruit de la tempérance dans le boire et le manger.

Ce fut à cette époque qu'ayant eu un jour à rougir de mon ignorance dans

l'art du calcul, que j'avois deux fois manqué d'apprendre à l'école, je

pris le _Traité d'Arithmétique de Cocker_, et je l'appris seul avec la

plus grande facilité. Je lus aussi un livre sur la navigation, par

Seller et Sturmy, et je me mis au fait du peu de géométrie qu'il

contient: mais je n'ai jamais été loin dans cette science. À-peu-près

dans le même temps, je lus l'_Essai sur l'Entendement humain de Locke_,

et l'_Art de Penser, de MM. de Port-Royal_.

Tandis que je travaillois à former et à perfectionner mon style, je

rencontrai une grammaire anglaise, qui est, je crois, celle de

Greenwood, à la fin de laquelle il y a deux petits essais sur la

rhétorique et sur la logique. Je trouvai dans le dernier un modèle de

dispute selon la méthode de Socrate. Peu de temps après je me procurai

l'ouvrage de Xenophon, intitulé: _les Choses Mémorables de Socrate_,

ouvrage dans lequel l'historien grec donne plusieurs exemples de la même

méthode. Charmé jusqu'à l'enthousiasme de cette manière de disputer, je

l'adoptai; et renonçant à la dure contradiction, à l'argumentation

directe et positive, je pris le rôle d'humble questionneur.

La lecture de Shaftsbury et de Collins m'avoient rendu sceptique; et

comme je l'étois déjà sur beaucoup de points des doctrines chrétiennes,

je trouvai que la méthode de Socrate étoit à la fois la plus sûre pour

moi, et la plus embarrassante pour ceux contre lesquels je l'employois.

Elle me procura bientôt un singulier plaisir. Je m'en servois sans

cesse, et je devins très-adroit à obtenir, même des personnes d'un

esprit supérieur, des concessions, dont elles ne prévoyoient pas les

conséquences. Ainsi, je les embarrassois dans des difficultés y dont

elles ne pouvoient pas se dégager, et je remportois des victoires, que

ne méritoient ni ma cause, ni mes raisons.

Je continuai pendant quelques années à me servir de cette méthode. Mais

ensuite je l'abandonnai peu-à-peu, conservant seulement l'habitude de

m'exprimer avec une modeste défiance, et de n'employer jamais, pour une

proposition qui pouvoit être contestée, les mots _certainement_,

_indubitablement_, ou tout autre qui pût me donner l'air d'être

obstinément attaché à mon opinion. Je disois plutôt: j'imagine, je

suppose, il me semble que telle chose est comme cela par telle et telle

raison; ou bien: cela est ainsi, si je ne me trompe.

Cette habitude m'a été, je crois, très-avantageuse, quand j'ai eu besoin

d'inculquer mon opinion dans l'esprit des autres, et de leur persuader

de suivre les mesures que j'avois proposées. Puisque les principaux

objets de la conversation sont de s'instruire ou d'instruire les autres,

de plaire ou de persuader, je désirerois que les hommes intelligens et

bien intentionnés ne diminuassent pas le pouvoir qu'ils ont d'être

utiles, en affectant de s'exprimer d'une manière positive et

présomptueuse, qui ne manque guère de déplaire à ceux qui écoutent, et

n'est propre qu'à exciter des oppositions, et à prévenir les effets pour

lesquels le don de la parole a été accordé à l'homme.

Si vous voulez instruire, un ton dogmatique et affirmatif en avançant

votre opinion, est toujours cause qu'on cherche à vous contredire, et

qu'on ne vous écoute pas avec attention. D'un autre côté, si en désirant

d'être instruit et de profiter des connoissances des autres, vous vous

exprimez comme étant fortement attaché à votre façon de penser, les

hommes modestes et sensibles, qui n'aiment point la dispute, vous

laisseront tranquillement en possession de vos erreurs. En suivant une

méthode orgueilleuse, vous pouvez rarement espérer de plaire à vos

auditeurs, de vous concilier leur bienveillance, et de convaincre ceux

que vous cherchez à faire entrer dans vos vues. Pope dit

judicieusement[7]:

[7] Essai sur la critique.

En donnant des leçons n'affectez point d'instruire.

Plutôt au goût d'autrui soigneux de vous plier,

Feignez de rappeler ce qu'on put oublier.

Ensuite il ajoute:

Quoique certain, parlez d'un air de défiance.

À ces vers, il auroit pu en joindre un autre, qu'il a placé ailleurs

moins convenablement à mon avis. Le voici:

Car c'est manquer de sens que manquer de décence.

Si vous demandez pourquoi je dis _moins convenablement_, je vous citerai

les deux vers ensemble:

Un immodeste mot n'admet point de défense;

Car c'est manquer de sens que manquer de décence.

Le défaut de sens, quand un homme a le malheur d'être dans ce cas,

n'est-il pas une sorte d'excuse pour le défaut de modestie? Et ces vers

ne seroient-ils pas plus exacts, s'ils étoient construits ainsi?

Un immodeste mot n'admet qu'une défense;

C'est qu'on manque de sens en manquant de décence.

Mais je m'en rapporte pour cela à de meilleurs juges que moi.

En 1720, ou 1721, mon frère commença à imprimer une nouvelle gazette.

C'étoit la seconde qui paroissoit en Amérique. Elle avoit pour titre:

_le Courier de la Nouvelle-Angleterre_[8]. La seule qu'il y eût

auparavant à Boston, étoit intitulée: _Lettres-Nouvelles de Boston_[9].

[8] New-England courant.

[9] Boston News-Letter.

Je me rappelle que quelques-uns des amis de mon frère voulurent le

détourner de cette entreprise, comme d'une chose qui ne pouvoit pas

réussir, parce que selon eux un seul papier-nouvelle suffisoit pour

toute l'Amérique. Cependant, à présent, en 1771, il n'y en pas moins de

vingt-cinq. Mon frère exécuta son projet. Et moi après avoir aidé à

composer et à imprimer sa gazette, j'étois employé à en distribuer les

exemplaires à ses abonnés.

Parmi ses amis étoient plusieurs hommes lettrés, qui se faisoient un

plaisir d'écrire de petites pièces pour sa feuille; ce qui lui donna de

la réputation et en augmenta le débit. Ces auteurs venoient nous voir

fréquemment. J'entendois leur conversation, et ce qu'ils disoient de la

manière favorable, dont le public accueilloit leurs écrits. Je fus tenté

de m'essayer parmi eux. Mais comme j'étois encore un enfant, je craignis

que mon frère ne voulût pas insérer, dans sa feuille, un morceau dont il

me connoîtroit pour l'auteur. En conséquence, je songeai à déguiser mon

écriture, et ayant composé une pièce anonyme, je la plaçai le soir sous

la porte de l'imprimerie. Elle y fut trouvée le lendemain matin. Mon

frère profitant du moment où ses amis vinrent le voir suivant leur

coutume, leur communiqua cet écrit. Je le leur entendis lire et

commenter. J'eus l'extrême plaisir de voir qu'il obtenoit leur

approbation, et que dans leurs diverses conjectures sur l'auteur, ils

n'en nommoient pas un, qui ne jouît, dans le pays, d'une grande

réputation d'esprit et de talent.

Je suppose à présent que je fus heureux en juges, et je commence à

croire qu'ils n'étoient pas aussi excellens écrivains que je l'imaginois

alors. Quoi qu'il en soit, encouragé par cette petite aventure,

j'écrivis et j'envoyai, de la même manière, à l'imprimerie, plusieurs

autres pièces, qui furent également approuvées. Je gardai le secret

jusqu'à ce que mon petit fonds de connoissances pour de pareils écrits

fût presqu'entièrement épuisé. Alors je me nommai.

Après cette découverte, mon frère commença à avoir un peu plus de

considération pour moi. Mais il se regardoit toujours comme mon maître,

et me traitoit en apprenti. Il croyoit devoir tirer de moi les mêmes

services que de tout autre. Moi, au contraire, je pensois qu'il étoit

trop exigeant dans bien des cas, et que j'avois droit à plus

d'indulgence de la part d'un frère. Nos disputes étoient souvent portées

devant mon père; et soit qu'en général mon frère eût tort, soit que je

plaidasse mieux que lui, le jugement étoit presque toujours en ma

faveur. Mais mon frère étoit violent, et souvent il s'emportoit jusqu'à

me donner des coups; ce que je prenois en très-mauvaise part. Ce

traitement sévère et tyrannique contribua, sans doute, à imprimer dans

mon ame l'aversion, que j'ai conservée toute ma vie pour le pouvoir

arbitraire. Mon apprentissage me devint si insupportable que je

soupirois sans cesse après l'occasion de l'abréger. Elle s'offrit enfin

à moi d'une manière inattendue.

Un article inséré dans notre feuille, sur quelqu'objet politique, dont

je ne me souviens point, offensa l'assemblée générale de la province.

Mon frère fut arrêté, censuré et emprisonné pendant un mois, parce qu'il

ne voulut pas, je crois, découvrir l'auteur de l'article. Je fus aussi

arrêté et examiné devant le conseil: mais quoique je ne donnasse aux

juges aucune satisfaction, ils se contentèrent de me faire une

réprimande, et ils me renvoyèrent, me regardant, peut-être, comme

obligé, en qualité d'apprenti, de garder les secrets de mon maître.

Malgré mes querelles particulières avec mon frère, sa détention me causa

beaucoup de ressentiment. Tandis qu'il étoit en prison, j'étois chargé

de la rédaction de sa feuille, et j'eus assez de courage pour y insérer

quelques sarcasmes contre nos gouvernans. Cela fit grand plaisir à mon

frère: mais d'autres personnes commencèrent à me regarder sous un point

de vue défavorable, et comme un jeune bel esprit enclin à l'épigramme et

à la satyre.

L'élargissement de mon frère fut suivi d'un ordre arbitraire de

l'assemblée, portant: «Que James Franklin n'imprimeroit plus la feuille

intitulée: _Le Courier de la Nouvelle-Angleterre_».--Dans cette

conjoncture nous convoquâmes nos amis dans notre imprimerie, afin de les

consulter sur ce qu'il convenoit de faire. Quelques-uns proposèrent

d'éluder l'ordre, en changeant le titre de la gazette. Mais mon frère

craignant qu'il n'en résultât quelques inconvéniens, pensa qu'il valoit

mieux désormais imprimer cette feuille avec le nom de Benjamin Franklin;

et pour éviter la censure de l'assemblée qui pouvoit l'accuser d'en être

encore lui-même l'imprimeur sous le nom de son apprenti, il fut résolu

que mon ancien contrat d'apprentissage me seroit rendu avec une pleine

et entière décharge, écrite au verso, afin de le produire dans

l'occasion. Mais pour assurer mon service à mon frère, on décida, en

même-temps, que je signerois un nouveau contrat, qui seroit tenu secret

durant le reste du terme. C'étoit un très-pauvre arrangement. Cependant

il fut aussitôt mis à exécution; et la feuille continua, pendant

quelques mois, à paroître sous mon nom. Enfin, un nouveau différend

s'étant élevé entre mon frère et moi, je me hasardai à profiter de ma

liberté, présumant qu'il n'oseroit pas montrer le second contrat.

Certes, il étoit honteux pour moi de me servir de cet avantage, et je

compte cette action comme une des premières erreurs de ma vie. Mais

j'étois peu capable de la juger pour ce qu'elle étoit. Le souvenir

d'avoir été battu par mon frère m'avoit excessivement aigri. Quoiqu'il

se mît souvent en colère contre moi, mon frère n'avoit point un mauvais

caractère; et peut-être que ma manière de me conduire avec lui, étoit

trop impertinente pour ne pas lui donner de justes raisons de s'irriter.

Quand il sut que j'avois résolu de quitter sa maison, il voulut

m'empêcher de trouver de l'emploi ailleurs. Il alla dans les diverses

imprimeries de la ville, et prévint les maîtres contre moi. En

conséquence, ils refusèrent tous de me faire travailler. L'idée me vint

alors de me rendre à New-York, la ville la plus voisine, où il y eût une

imprimerie. D'autres réflexions me confirmèrent dans le dessein de

quitter Boston, où je m'étois déjà rendu suspect au parti gouvernant.

D'après les procédés arbitraires de l'assemblée dans l'affaire de mon

frère, il étoit probable que si j'étois resté, je me serois bientôt

trouvé exposé à des difficultés. J'avois même d'autant plus lieu de le

craindre, que mes imprudentes disputes sur la religion commençoient à me

faire regarder, par les gens pieux, avec l'horreur qu'inspire un apostat

ou un athée.

Je pris donc décidément mon parti. Mais comme mon père étoit alors

d'accord avec mon frère, je pensai que si j'essayois de m'en aller

ouvertement, on prendroit des mesures pour m'arrêter. Mon ami Collins se

chargea de favoriser ma fuite. Il fit marché pour mon passage avec le

capitaine d'une corvette de New-York. En même-temps, il me représenta à

ce marin comme un jeune homme de sa connoissance, lequel avoit eu

affaire avec une fille débauchée, dont les parens vouloient le forcer à

l'épouser, et il dit qu'en conséquence je ne pouvois ni me montrer ni

partir publiquement. Je vendis une partie de mes livres pour me procurer

une petite somme d'argent, et je me rendis secrètement à bord de la

corvette. Favorisé par un bon vent je me trouvai, en trois jours, à

New-York, à près de trois cents milles de chez moi. Je n'étois âgé que

dix-sept ans, je ne connoissois personne dans le pays où je venois

d'arriver, et je n'avois que fort peu d'argent dans ma poche.

L'inclination que je m'étois sentie pour le métier de marin, étoit

entièrement passée, sans quoi j'aurois été alors bien à même de la

satisfaire. Mais ayant un autre état, et me croyant moi-même assez bon

ouvrier, je ne balançai pas à offrir mes services au vieux William

Bradford qui, après avoir été le premier imprimeur en Pensylvanie, avoit

quitté cette province, parce qu'il avoit eu une querelle avec le

gouverneur, William Keith.

William Bradford ayant peu d'ouvrage et autant d'ouvriers qu'il lui en

falloit, ne put pas m'employer. Mais il me dit que son fils, imprimeur à

Philadelphie, avoit depuis peu vu mourir Aquila Rose, son principal

compositeur, et que si je voulois aller le joindre, il s'arrangeroit

probablement avec moi. Philadelphie n'étoit qu'à cent milles plus loin.

Je n'hésitai pas à m'embarquer dans un bateau, pour me rendre à Amboy,

par le plus court trajet de mer; et je laissai ma malle et mes autres

effets, afin qu'ils me parvinssent par la voie ordinaire. En traversant

la baie, nous essuyâmes un coup de vent qui mit en pièces nos voiles

déjà pourries, nous empêcha d'entrer dans le Kill et nous jeta sur les

côtes de Long-Island[10].

[10] L'île Longue.

Pendant le mauvais temps, un Hollandais, ivre, qui, comme moi, étoit

passager à bord du bateau, tomba dans la mer. À l'instant où il

s'enfonçoit, je le saisis par le toupet, le tirai à bord et le sauvai.

Cette immersion le désenivra un peu, et il s'endormit tranquillement

après avoir tiré de sa poche un volume qu'il me pria de faire sècher. Je

vis bientôt que ce volume étoit la traduction hollandaise des Voyages de

Bunyan, mon ancien livre favori. Il étoit parfaitement bien imprimé, sur

de très-beau papier et orné de gravures en taille-douce; parure sous

laquelle je ne l'avois jamais vu dans sa langue originale. J'ai su

depuis qu'il a été traduit dans la plupart des langues de l'Europe; et

je suis persuadé qu'après la Bible, c'est un des livres qui ont été le

plus répandus.

L'honnête John est, à ma connoissance, le premier qui a mêlé la

narration et le dialogue, manière d'écrire attrayante pour le lecteur,

qui dans les endroits les plus intéressans, se trouve admis dans la

société des personnages dont parle l'auteur, et présent à leur

conversation. Defoe a suivi avec succès cette méthode, dans son

_Robinson Crusoé_, dans sa _Molly Flanders_, et dans d'autres ouvrages;

et Richardson en a fait de même dans sa _Pamela_ et ailleurs.

En approchant de l'île, nous nous apperçûmes que nous étions dans un

endroit, où nous ne pouvions point aborder, à cause des forts brisans

qu'occasionnoient les rochers qui hérissoient la côte. Nous jetâmes

l'ancre et filâmes le cable vers le rivage. Quelques hommes, qui étoient

sur le bord de l'eau, nous hélèrent, tandis que nous les hélions aussi;

mais le vent étoit si fort et la vague si bruyante, que nous ne pouvions

distinguer ce que nous disions ni les uns ni les autres. Il y avoit des

canots sur la plage. Nous leur criâmes et leur fîmes des signes pour les

engager à venir nous chercher: mais soit qu'ils ne nous comprissent pas,

soit qu'ils jugeassent que ce que nous demandions étoit impraticable,

ils se retirèrent. La nuit approchoit, et le seul parti qui nous resta,

étoit d'attendre patiemment que le vent s'appaisât. Pendant ce temps-là,

nous résolûmes, le pilote et moi, d'essayer de nous endormir. Nous nous

mîmes en conséquence, sous l'écoutille, où étoit le Hollandais, encore

tout mouillé. Mais nous fûmes bientôt presqu'aussi trempés que lui; car

la lame qui passoit par-dessus le pont, nous atteignit dans notre

retraite.

Durant toute la nuit, nous n'eûmes que très-peu de repos. Le lendemain,

le calme nous permit de gagner Amboy avant la fin du jour. Nous avions

passé trente heures, sans avoir de quoi manger et sans autre boisson

qu'une bouteille de mauvais rhum, l'eau sur laquelle nous fîmes route,

étant salée. Le soir, je me couchai avec une fièvre violente. J'avois lu

quelque part, que dans ces cas, l'eau fraîche, bue en abondance, étoit

un bon remède. Je suivis ce précepte; je suai beaucoup la plus grande

partie de la nuit, et la fièvre me quitta.

Le jour suivant, je passai le bac et continuai mon voyage à pied.

J'avois cinquante milles à faire pour arriver à Burlington, où l'on

m'avoit dit que je trouverois des bateaux de passage qui me porteroient

à Philadelphie. La pluie tomba avec force toute la journée; de sorte que

je fus mouillé jusqu'à la peau. Vers midi, me trouvant fatigué, je

m'arrêtai dans un mauvais cabaret, où je passai le reste du jour et

toute la nuit. Je commençai à me repentir d'avoir abandonné la maison de

mon frère. D'ailleurs, je fesois une si triste figure, qu'on me

soupçonna d'être un domestique fugitif. Je m'en apperçus aux questions

qu'on me fesoit, et je sentis que je courois risque d'être à tout moment

arrêté comme tel. Cependant, le matin, je me remis en route, et le soir

j'arrivai à huit ou dix milles de Burlington, dans une auberge dont le

maître se nommoit le docteur Brown.

Tandis que je prenois quelques rafraîchissemens, cet homme entra en

conversation avec moi, et s'appercevant que j'avois un peu de lecture,

il me témoigna beaucoup d'intérêt et d'amitié. Nos liaisons ont duré

tout le reste de sa vie. Je crois qu'il avoit été ce qu'on appelle un

docteur ambulant; car il n'y avoit point de ville en Angleterre, même

dans toute l'Europe, qu'il ne connût d'une manière particulière. Il ne

manquoit ni d'esprit, ni de littérature; mais c'étoit un vrai mécréant.

Quelques années après que je l'eus connu, il entreprit malignement de

travestir la Bible en vers burlesques, comme Cotton a travesti Virgile.

Par ce moyen, il présentoit plusieurs faits sous un point de vue

très-ridicule; ce qui auroit pu donner de l'ombrage aux esprits foibles,

si l'ouvrage eût été publié; mais il ne le fut point.

Je passai la nuit dans la maison de ce docteur. Le lendemain je me

rendis à Burlington. En arrivant au port, j'eus le désagrément

d'apprendre que les bateaux de passage venoient de mettre à la voile.

C'étoit un samedi, et il ne devoit partir aucun autre bateau avant le

mardi suivant. Je retournai en ville, chez une vieille femme qui m'avoit

vendu du pain d'épice pour manger dans la traversée. Je lui demandai

conseil. Elle m'invita à demeurer chez elle, jusqu'à ce que je trouvasse

une occasion de m'embarquer. Fatigué comme je l'étois d'avoir fait tant

de chemin à pied, j'acceptai sa proposition. Quand elle sut que j'étois

imprimeur, elle voulut me persuader de rester à Burlington pour y

exercer mon état. Mais elle ne se doutoit pas des capitaux qu'il

m'auroit fallu pour tenter une pareille entreprise. Je fus traité par

cette bonne femme avec une véritable hospitalité. Elle me donna un dîner

composé de grillades de boeuf[11], et ne voulut accepter en retour

qu'une pinte d'aile[12].

[11] Beef-steak.

[12] Espèce de bière.

Je m'imaginois que je demeurois là jusqu'au mardi suivant. Mais le soir,

me promenant sur le bord de la rivière, je vis approcher un bateau, dans

lequel il y avoit un grand nombre de personnes. Il alloit à

Philadelphie; et l'on consentit à m'y donner passage. Comme il ne fesoit

point de vent, nous nous servîmes de nos avirons. Vers minuit, ne voyant

point la ville, quelques personnes de la compagnie crurent que nous

l'avions dépassée, et ne voulurent pas ramer davantage. Les autres ne

savoient pas où nous étions. Enfin, l'on décida qu'il falloit s'arrêter.

Nous nous approchâmes du rivage, entrâmes dans une crique, et

débarquâmes près de quelques vieilles palissades, qui nous servirent à

faire du feu, car nous étions dans une des froides nuits d'octobre.

Nous restâmes là jusqu'au point du jour. Alors une des personnes de la

compagnie reconnut la crique où nous étions pour celle de Cooper, située

un peu au-dessus de Philadelphie; et dès que nous eûmes regagné le

large, nous apperçûmes la ville. Nous y arrivâmes le dimanche vers les

huit ou neuf heures du matin, et descendîmes sur le quai de

Market-Street[13].

[13] La rue du marché.

Je vous ai raconté tous les détails de mon voyage; et je décrirai de la

même manière ma première entrée à Philadelphie, afin que vous puissiez

comparer des commencemens si peu favorables, avec la figure que j'y ai

faite depuis.

À mon arrivée à Philadelphie, j'étois dans mon costume d'ouvrier, mes

meilleurs habits devant venir par mer. J'étois tout crotté. Mes poches

étoient remplies de chemises et de bas. Je ne connoissois personne dans

la ville, et ne savois pas même où je devois aller loger. Fatigué

d'avoir marché, ramé et passé la nuit sans dormir, j'avois grand'faim,

et ne possédois pour tout argent qu'une risdale hollandaise[14] et la

valeur d'un schelling en monnoie de cuivre. Je donnai cette monnoie aux

bateliers pour mon passage. Comme je les avois aidés à ramer, ils

refusèrent d'abord de la prendre: mais j'insistai et la leur fis

accepter. Un homme est quelquefois plus généreux quand il a peu d'argent

que lorsqu'il en a beaucoup; et probablement c'est parce que, dans le

premier cas, il cherche à cacher son indigence.

[14] Environ cinq livres tournois.

Je m'avançai vers le haut de la rue, en regardant attentivement de tous

côtés, et quand je fus dans Market-Street, je rencontrai un enfant qui

portoit un pain. J'avois souvent fait mon dîner avec du pain sec. Je

priai l'enfant de me dire où il avoit acheté le sien, et je fus droit au

boulanger qu'il m'indiqua. Je voulois avoir des biscuits, parce que je

croyois qu'il y en avoit de pareils à ceux de Boston; mais on n'en

fesoit point à Philadelphie. Je demandai alors un pain de trois sols. On

n'en tenoit point à ce prix. Voyant que j'ignorois la différence des

prix et les sortes de pain du pays, je priai le boulanger de me donner

pour trois sols de pain de quelqu'espèce qu'il fût. Il me donna alors

trois grosses miches. Je fus surpris d'en avoir tant. Cependant je les

pris; et je me mis à marcher avec un pain sous chaque bras, et mangeant

le troisième.

Je suivis de cette manière Market-Street, jusqu'à Fourth-Street[15], et

je passai devant la maison de M. Read, père de la personne qui, depuis,

devint ma femme. Elle étoit sur sa porte, m'observa et trouva, avec

raison, que je fesois une très-singulière et très-grotesque figure.

[15] La quatrième rue.

Je tournai au coin de la rue, et tout en mangeant mon pain, je parcourus

Chesnut-Street[16]. Après avoir fait ce tour, je me retrouvai sur le

quai de Market-Street, près du bateau qui m'avoit porté. J'y entrai pour

boire de l'eau de la rivière; et comme j'étois rassasié d'avoir mangé un

pain, je donnai les deux autres à une femme et à son enfant, qui avoient

descendu la rivière dans le même bateau que nous, et attendoient

l'instant de continuer leur route.

[16] La rue du Châtaignier.

Ainsi rafraîchi, je regagnai la rue. Elle étoit alors remplie de gens

proprement vêtus, qui alloient tous du même côté. Je me joignis à eux,

et je fus conduit dans la grande maison d'assemblée des quakers, près de

la place du marché. Je m'assis avec les autres; et après avoir regardé

quelque temps autour de moi, n'entendant rien dire, et ayant besoin de

dormir à cause du travail de la nuit précédente, je tombai dans un

profond sommeil. Je restai ainsi jusqu'à ce que l'assemblée se dispersa.

Alors un des quakers eut la complaisance de me réveiller. Leur maison

fut donc la première dans laquelle je dormis à Philadelphie.

Je me remis à marcher dans la rue, pour gagner le côté de la rivière. Je

regardois attentivement tous ceux que je rencontrois. À la fin,

j'apperçus un jeune quaker, dont la physionomie me plut. Je l'acostai,

et le priai de me dire où un étranger pouvoit trouver un logement. Nous

étions près de l'enseigne des _Trois matelots_.--«On reçoit-là les

étrangers, dit-il; mais ce n'est pas une maison honnête. Si tu veux

venir avec moi, je t'en montrerai une meilleure». Il me conduisit à la

_Bûche crochue_, dans Water-Street.

Là je me fis donner à dîner. Pendant que je mangeois on me fit plusieurs

questions. Ma jeunesse et ma mine fesoient soupçonner que j'étois un

fugitif. Après dîner je me sentis encore assoupi; et m'étant jeté sur un

lit sans me déshabiller, je dormis jusqu'à six heures du soir, qu'on

m'appela pour souper. Je me mis ensuite au lit de très-bonne heure, et

ne me réveillai que le lendemain matin.

Aussitôt que je fus levé, je m'arrangeai le plus décemment qu'il me fût

possible, et je me rendis chez l'imprimeur André Bradford. Je trouvai,

dans sa boutique, son père, que j'avois vu à New-York, et qui ayant

voyagé à cheval, étoit arrivé à Philadelphie avant moi. Il me présenta à

son fils, qui me reçut avec beaucoup de civilité et me donna à déjeûner:

mais il me dit qu'il n'avoit pas besoin d'ouvrier, parce qu'il s'en

étoit déjà procuré un. Il ajouta qu'il y avoit dans la ville un autre

imprimeur nommé _Keimer_, qui pourroit peut-être m'employer; et qu'en

cas de refus, il m'invitoit à venir loger dans sa maison, où il me

donneroit de temps en temps un peu d'ouvrage, jusqu'à ce qu'il se

présentât quelque chose de mieux.

Le vieillard offrit de me conduire chez Keimer. Quand nous y

fûmes:--«Voisin, lui dit-il, je vous amène un jeune imprimeur: peut-être

avez-vous besoin de ses services.»

Keimer me fit quelques questions, me mit un composteur dans la main,

pour voir comment je travaillois; et me dit ensuite qu'il n'avoit point

d'ouvrage à me donner pour le moment, mais qu'il m'emploieroit bientôt.

Prenant en même-temps le vieux Bradford pour un habitant de la ville,

bien disposé en sa faveur, il lui fit part de ses projets et de ses

espérances. Bradford eut soin de ne pas se faire connoître pour le père

de l'autre imprimeur. Sur ce que Keimer disoit qu'il comptoit bientôt

avoir l'imprimerie la plus occupée de Philadelphie, il sut, en lui

fesant des questions adroites et en lui présentant des difficultés,

l'amener à lui découvrir toutes ses vues, tous ses moyens, et de quelle

manière il vouloit s'y prendre pour les faire réussir. J'étois présent

et j'entendois tout. Je vis à l'instant que l'un étoit un vieux renard

très-rusé, et l'autre un parfait novice. Bradford me laissa chez Keimer,

qui fut étrangement surpris quand je lui dis le nom du vieillard.

Je trouvai que l'imprimerie de Keimer consistoit en une vieille presse

endommagée et une petite fonte de caractères anglais usés, dont il se

servoit alors lui-même, pour une élégie sur la mort d'Aquila Rose, dont

j'ai parlé plus haut. Aquila Rose étoit un jeune homme plein d'esprit et

d'un excellent caractère, très-estimé dans la ville, secrétaire de

l'assemblée et poëte assez agréable. Keimer se mêloit aussi de faire des

vers, mais ils étoient mauvais. On ne pouvoit pas même dire qu'il

écrivît en vers; car sa méthode étoit de les composer avec ses

caractères d'imprimerie, à mesure qu'ils couloient de sa verve. Or,

comme il travailloit sans copie, qu'il n'avoit qu'une casse, et que

l'élégie devoit probablement employer tous ses caractères, il étoit

impossible de l'aider. J'essayai de mettre en ordre sa presse, dont il

ne s'étoit point servi, et à laquelle il n'entendoit rien; et après lui

avoir promis de venir tirer son élégie aussitôt qu'elle seroit prête, je

retournai chez Bradford. Celui-ci m'occupa, pour le moment, à faire

quelque bagatelle, et me donna la table et le logement.

Peu de jours après, Keimer m'envoya chercher pour tirer son élégie. Il

s'étoit alors procuré d'autres caractères, et il avoit à réimprimer un

pamphlet sur lequel il me mit à l'ouvrage.

Les deux imprimeurs de Philadelphie me parurent dénués de toutes les

qualités nécessaires dans leur profession. Bradford n'avoit point appris

son état, et étoit absolument illétré. Keimer, quoique moins ignorant,

n'étoit qu'un simple compositeur, et n'entendoit rien au travail de la

presse. Il avoit été un des convulsionnaires français, et savoit fort

bien imiter leurs agitations surnaturelles. Au moment de notre

connoissance, il ne suivoit aucune religion particulière, mais il

professoit un peu de toutes, suivant les circonstances. Il ne

connoissoit absolument point le monde; et il avoit l'ame d'un fripon,

ainsi que j'ai eu, depuis, occasion de l'éprouver.

Keimer voyoit avec beaucoup de peine que, travaillant avec lui, je fusse

logé chez Bradford. Il avoit bien une maison; mais elle n'étoit pas

meublée, et conséquemment il ne pouvoit pas m'y recevoir.

Il me procura un logement chez le propriétaire de sa maison, ce M. Read,

dont j'ai déjà parlé. Ma malle et mes effets étant alors arrivés, je

songeai à paroître aux yeux de miss Read, avec un air de plus de

conséquence, que lorsque le hasard m'avoit offert à sa vue mangeant mon

pain et errant dans la ville.

Dès ce moment je commençai à faire la connoissance des jeunes gens qui

aimoient la lecture, et je passois agréablement mes soirées avec eux,

tandis que je gagnois de l'argent par mon industrie, et vivois

très-content, grace à ma frugalité. Ainsi, j'oubliois Boston autant

qu'il m'étoit possible, désirant que le lieu de ma résidence n'y fût

connu de personne, excepté de mon ami Collins, à qui j'écrivois, et qui

gardoit mon secret.

Cependant un incident me fit retourner dans ma ville natale beaucoup

plutôt que je n'y comptois. J'avois un beau-frère, nommé _Robert

Holmes_, qui commandoit une corvette et fesoit le commerce entre Boston

et la Delaware. Se trouvant à Newcastle, à quarante milles au-dessous de

Philadelphie, il entendit parler de moi. Aussitôt il m'écrivit pour

m'informer du chagrin que mon prompt départ de Boston avoit occasionné à

mes parens, et de l'affection qu'ils conservoient encore pour moi. Il

m'assura que si je voulois m'en retourner, tout s'arrangeroit à ma

satisfaction; et il m'y exhorta d'une manière très-pressante. Je lui

répondis, le remerciai de son avis, et lui expliquai avec tant de force

et de clarté les raisons qui m'avoient déterminé à m'éloigner de Boston,

qu'il resta convaincu que j'étois bien moins répréhensible qu'il ne

l'avoit imaginé.

Sir William Keith, gouverneur de Pensylvanie, étoit alors à Newcastle.

Au moment où le capitaine Holmes reçut ma lettre il se trouvoit par

hasard auprès de lui; et il profita de l'occasion pour la lui montrer et

lui parler de moi. Le gouverneur lut la lettre, et parut étonné quand on

lui apprit l'âge que j'avois. Il dit qu'il me regardoit comme un jeune

homme dont les talens promettoient beaucoup, et qu'à ce titre je

méritois d'être encouragé; que les imprimeurs de Philadelphie n'étoient

que des ignorans; que si je m'y établissois il ne doutoit pas de mes

succès; que pour sa part, il me feroit imprimer tout ce qui avoit

rapport au gouvernement, et qu'il me rendroit tous les services qui

dépendroient de lui.

Je ne sus alors rien de tout cela: mais mon beau-frère me le raconta

dans la suite à Boston. Un jour que nous travaillions ensemble, Keimer

et moi, auprès d'une fenêtre, nous apperçûmes le gouverneur avec le

colonel Finch de Newcastle, tous deux très-bien parés, traversant la rue

et venant droit à notre maison. Nous les entendîmes à la porte. Keimer

croyant que c'étoit une visite pour lui, descendit à l'instant. Mais le

gouverneur me demanda, monta; et avec une politesse et une affabilité,

auxquelles je n'étois nullement accoutumé, il me fit beaucoup de

complimens, et me témoigna le désir de faire connoissance avec moi. Il

me reprocha obligeamment de ne m'être pas présenté chez lui à mon

arrivée dans la ville; et m'invita à l'accompagner à la taverne, où il

alloit avec le colonel Finch boire d'excellent vin de Madère.

Je fus, je le confesse, un peu surpris, et Keimer parut abasourdi.

J'allai, cependant, avec le gouverneur et le colonel dans une taverne,

au coin de Third-Street; et là, tout en buvant le Madère, sir William

Keith me proposa d'établir une imprimerie. Il me présenta les

probabilités du succès; et lui et le colonel Finch m'assurèrent que je

pouvois compter sur leur protection et leur crédit, pour me procurer

l'impression des papiers que publieroient les deux gouvernemens. Comme

je paroissois craindre que mon père ne voulût pas m'aider à m'établir,

sir William me dit qu'il lui écriroit pour moi une lettre dans laquelle

il lui représenteroit les avantages de cette entreprise, sous un jour

qui, sans doute, l'y détermineroit. Il fut donc décidé que je

m'embarquerois dans le premier vaisseau qui partiroit pour Boston, et

que j'emporterois une lettre de recommandation du gouverneur, pour mon

père. En attendant, mon projet devoit être tenu secret, et je continuai

à travailler chez Keimer, comme auparavant.

Le gouverneur m'envoyoit inviter de temps en temps, à dîner avec lui. Je

regardois cela comme un très-grand honneur; et j'y étois d'autant plus

sensible, qu'il s'entretenoit avec moi de la manière la plus affable, la

plus familière et la plus amicale qu'il soit possible d'imaginer.

Vers la fin du mois d'avril 1724, un petit navire étant prêt à faire

voile pour Boston, je pris congé de Keimer, sous prétexte d'aller voir

mes parens. Le gouverneur me donna une longue lettre, dans laquelle il

disoit à mon père beaucoup de choses flatteuses pour moi, et lui

recommandoit fortement le projet de mon établissement à Philadelphie,

comme une chose qui ne pouvoit manquer d'assurer ma fortune.

En descendant la Delaware, nous touchâmes sur un écueil et nous eûmes

une voie d'eau. Le temps étoit très-orageux. Il fallut pomper

continuellement. J'y travaillai comme les autres. Cependant, après une

navigation de quinze jours, nous arrivâmes sains et saufs à Boston.

J'avois été absent sept mois entiers, pendant lesquels mes parens

n'avoient reçu aucune nouvelle de moi; car le capitaine Holmes, mon

beau-frère, n'étoit point encore de retour, et n'avoit rien dit de moi

dans ses lettres. Mon aspect inattendu surprit mes parens. Ils furent

charmés de me revoir, et tous, à l'exception de mon frère,

m'accueillirent très-bien. J'allai voir ce frère dans son imprimerie.

J'étois mieux vêtu que du temps que je travaillois chez lui. J'avois un

habit complet, neuf et très-propre, une montre dans mon gousset, et ma

bourse garnie de près de cinq livres sterlings en argent. Mon frère ne

me fit aucune politesse, et m'ayant considéré de la tête aux pieds, il

se remit à son ouvrage.

Ses ouvriers me demandèrent avec empressement, où j'avois été, comment

étoit le pays, et si je l'aimois. Je fis alors un grand éloge de

Philadelphie, et de la vie agréable qu'on y menoit; et je dis que mon

intention étoit d'y retourner. L'un d'entr'eux me demanda quelle sorte

de monnoie on y avoit: je tirai aussitôt de ma poche une poignée de

pièces d'argent, que j'étalai devant eux. C'étoit une chose curieuse et

rare pour eux; car le papier étoit la monnoie courante de Boston. Je ne

manquai pas ensuite de leur faire voir ma montre. Mais enfin, comme mon

frère étoit toujours sombre et de mauvaise humeur, je donnai aux

ouvriers un schelling pour boire, et me retirai.

Cette visite piqua singulièrement mon frère; car peu temps après, ma

mère lui ayant parlé du désir qu'elle avoit de nous voir réconcilier et

bien vivre ensemble, il lui répondit que je l'avois tellement insulté

devant ses ouvriers, que jamais il ne l'oublieroit ni ne le

pardonneroit: cependant, il se trompoit en cela.

La lettre du gouverneur parut causer quelqu'étonnement à mon père: mais

il n'en dit pas grand'chose. Quelques jours après, voyant le capitaine

Holmes de retour, il la lui montra, et lui demanda s'il connoissoit

Keith, et quelle espèce d'homme c'étoit, ajoutant que selon lui, il

falloit qu'il eût bien peu de discernement pour songer à mettre à la

tête d'une entreprise un enfant qui avoit encore trois ans à courir pour

être rangé dans la classe des hommes. Holmes dit tout ce qu'il put en

faveur du projet: mais mon père soutint constamment qu'il étoit absurde,

et refusa d'y concourir. Cependant, il écrivit une lettre polie à sir

William. Il le remercia de la protection qu'il m'avoit si obligeamment

offerte, et lui dit qu'il ne pouvoit, en ce moment, m'aider à établir

une imprimerie, parce qu'il me croyoit trop jeune pour être chargé d'une

entreprise si importante, et qui exigeoit des avances si considérables.

Mon ancien camarade, Collins, étoit alors commis à la poste. Charmé de

la description que je lui fis du pays que j'habitois, il désira d'y

aller; et tandis que j'attendois la résolution de mon père, il prit, par

terre, la route de Rhode-Island, laissant ses livres, qui formoient une

asses belle collection d'ouvrages de physique et de mathématiques, pour

être envoyés avec les miens à New-York, où il se proposoit de

m'attendre.

Quoique mon père n'approuvât pas les proposition de sir William, il

étoit très-satisfait que j'eusse obtenu une recommandation aussi

avantageuse, que celle d'un homme de ce rang; et que mon industrie et

mon économie m'eussent mis à même, en très-peu de temps, de m'équiper

aussi bien que je l'étois. Voyant qu'il n'y avoit pas d'apparence de

pouvoir me racommoder avec mon frère, il consentit à mon retour à

Philadelphie. En même-temps il me conseilla d'être poli envers tout le

monde, de m'efforcer d'obtenir l'estime générale, et d'éviter la satire

et le sarcasme, auxquels il me croyoit trop enclin. Il ajouta qu'avec de

la persévérance et une prudente économie, je pouvois amasser de quoi

m'établir lorsque je serois majeur[17], et que si alors il me manquoit

une petite somme, il se chargeroit de me la fournir.

[17] À l'âge de vingt-un ans.

Ce fut là tout ce que j'en obtins, excepté quelques petits présens qu'il

me donna en signe d'amitié de sa part et de celle de ma mère. Muni alors

de leur approbation et de leur bénédiction, je m'embarquai encore une

fois pour New-York. La corvette, où j'étois, ayant relâché à Newport, en

Rhode-Island, j'allai voir mon frère John qui, depuis quelques années,

s'y étoit établi et marié. Il avoit toujours eu de l'attachement pour

moi, et il m'accueillit avec beaucoup d'affection. Un de ses amis, nommé

_Vernon_, auquel il étoit dû, en Pensylvanie, environ trente-six livres

sterlings, me pria de les recevoir et de les garder jusqu'à ce que

j'eusse de ses nouvelles. En conséquence, il me donna un ordre. Cette

affaire m'occasionna, par la suite, beaucoup d'inquiétude.

Nous prîmes, à Newport, un assez grand nombre de passagers, parmi

lesquels étoient deux jeunes femmes, et une dame quakeresse, grave et

sensée, accompagnée de ses domestiques. J'avois montré assez

d'empressement à rendre quelques légers services à cette dame; ce qui

l'engagea probablement à prendre quelqu'intérêt à moi. Ayant remarqué

qu'il s'étoit formé entre les deux jeunes femmes et moi, une

familiarité, chaque jour croissante, elle me tira à part et me

dit:--«Jeune homme, je suis en peine pour toi. Tu n'as point de parent

qui veille sur ta conduite. Tu parois ne pas connoître le monde, et les

piéges auxquels la jeunesse est exposée. Compte sur ce que je te dis. Ce

sont-là deux femmes de mauvaise vie. Je le vois à toutes leurs actions.

Si tu ne prends pas garde à toi, elles t'entraîneront dans quelque

danger. Elles te sont étrangères. Je te conseille, par l'intérêt amical

que je prends à ta conservation, de ne former aucune liaison avec

elles.»

Comme je ne parus pas d'abord penser aussi mal qu'elle sur leur compte,

elle me rapporta beaucoup de choses, qu'elle avoit vues et entendues, et

auxquelles je n'avois point fait attention, mais qui me convainquirent

qu'elle avoit pleinement raison. Je la remerciai de son généreux avis,

et lui promis de le suivre.

Quand nous arrivâmes à New-York, les deux jeunes femmes m'apprirent où

elles logeoient, et m'invitèrent à aller les voir. Cependant je n'y

allai point; et je fis très-bien; car le lendemain de notre arrivée, le

capitaine s'appercevant qu'il lui manquoit une cuiller d'argent et

quelques autres objets, qu'on avoit pris dans la chambre du navire, et

sachant que ces femmes étoient des prostituées, obtint un ordre pour

faire des recherches dans leur logement, y trouva ce qu'on lui avoit

volé, et les fit punir. Ainsi après avoir été sauvé d'un rocher caché

sous l'eau sur lequel notre vaisseau toucha dans la traversée,

j'échappai à un autre écueil d'un genre bien plus dangereux.

Je trouvai mon ami Collins à New-York, où il étoit arrivé quelque temps

avant moi. Nous étions intimement liés depuis notre enfance. Nous avions

lu ensemble les mêmes livres: mais il pouvoit donner plus de temps que

moi à la lecture et à l'étude, et il avoit une aptitude étonnante aux

mathématiques, dans lesquelles il me laissa bien loin derrière lui.

Quand j'étois à Boston, j'avois coutume de passer avec lui presque tous

mes momens de loisir. C'étoit alors un garçon très-rangé et

très-industrieux. Ses connoissances lui avoient acquis l'estime

générale, et il sembloit promettre de figurer un jour avec avantage dans

le monde. Mais pendant mon absence, il s'étoit malheureusement adonné à

l'usage de l'eau-de-vie; et j'appris, par lui-même, et par d'autres

personnes, que depuis son arrivée à New-York, il avoit été tous les

jours ivre, et s'étoit conduit d'une manière extravagante. Il avoit

aussi joué et perdu tout son argent. Ainsi je fus obligé de payer sa

dépense à l'auberge, et de le défrayer durant le reste du voyage; ce qui

devint une charge très-incommode pour moi.

Burnet, gouverneur de New-York, ayant entendu dire au capitaine de notre

navire, qu'un jeune passager, qui étoit à son bord, avoit beaucoup de

livres, le pria de me mener chez lui. J'y allai; mais je n'y conduisis

pas Collins, parce qu'il étoit ivre. Le gouverneur me traita avec

beaucoup de civilité; me montra sa bibliothèque, qui étoit

très-considérable, et s'entretint quelque temps avec moi, sur les livres

et sur les auteurs. C'étoit le second gouverneur qui m'eût honoré de son

attention; et pour un pauvre garçon, comme je l'étois alors, ces petites

aventures ne laissoient pas que d'être assez agréables.

Nous arrivâmes à Philadelphie. J'avois recouvré en route l'argent de

Vernon, sans quoi nous aurions été hors d'état d'achever notre voyage.

Collins désiroit d'être placé dans le comptoir de quelque négociant.

Mais son haleine ou sa mine trahissoient, sans doute, sa mauvaise

habitude; car bien qu'il eût des lettres de recommandation, il ne put

pas trouver de l'emploi, et il continua à loger et à manger avec moi, et

à mes dépens. Sachant que j'avois l'argent de Vernon, il m'engageoit

sans cesse à lui en prêter, me promettant de me le rendre aussitôt qu'il

auroit de l'emploi. Enfin, il me tira une si grande partie de cet

argent, que je fus vivement inquiet sur ce que je deviendrois s'il

manquoit de le remplacer. Son goût pour les liqueurs fortes, ne

diminuoit pas, et devint une source de querelles entre nous; parce que

quand il avoit trop bu, il étoit extrêmement contrariant.

Nous trouvant un jour dans un canot sur la Delaware, avec quelques

autres jeunes gens, il refusa de prendre l'aviron à son tour.--«Vous

ramerez pour moi, nous dit-il, jusqu'à ce que nous soyons à

terre».--«Non, lui répondis-je, nous ne ramerons point pour

vous».--«Vous le ferez, répliqua-t-il, ou vous resterez toute la nuit

sur l'eau».--«Comme il vous plaira, dis-je».--«Ramons, s'écrièrent les

autres. Qu'importe qu'il nous aide ou non»?--Mais j'étois déjà irrité de

sa conduite à d'autres égards; et j'insistai pour qu'on ne ramât point.

Alors il jura qu'il me feroit ramer, ou qu'il me jeteroit hors du canot;

et il se leva, en effet, pour venir vers moi. Aussitôt qu'il fut à ma

portée, je le pris au collet, et le poussant violemment, je le jetai la

tête la première dans la rivière. Je savois qu'il nageoit très-bien, et

par conséquent je ne craignois point pour sa vie. Avant qu'il pût se

retourner, nous eûmes le temps de donner quelques coups d'aviron, et de

nous éloigner un peu de lui. Toutes les fois qu'il se rapprochoit du

canot et le touchoit, nous lui demandions s'il vouloit ramer, et nous

lui donnions, en même-temps, quelques coups d'aviron sur les mains, afin

de lui faire lâcher prise. Prêt à suffoquer de colère, il refusoit

obstinément de promettre qu'il rameroit. Cependant, nous étant apperçus

qu'il commençoit à perdre ses forces, nous le mîmes dans le canot, et le

soir nous le conduisîmes encore tout trempé jusqu'à la maison.

Après cette aventure, nous vécûmes, lui et moi, dans la plus grande

froideur. Enfin, un capitaine qui naviguoit aux Antilles, et s'étoit

chargé de procurer un instituteur aux enfans d'un planteur de la

Barbade, fit la connoissance de Collins, et lui proposa cette place.

Collins l'accepta, et prit congé de moi, en me promettant de me faire

payer ce qu'il me devoit, avec le premier argent qu'il pourroit toucher:

mais je n'ai plus entendu parler de lui.

La violation du dépôt, que m'avoit confié Vernon, fut une des premières

grandes erreurs de ma vie. Elle prouve que mon père ne s'étoit point

trompé, quand il m'avoit cru trop jeune pour être chargé de conduire des

affaires importantes. Cependant sir William, en lisant sa lettre, jugea

qu'il étoit trop prudent. Il dit qu'il y avoit de la différence entre

les individus; que la maturité de l'âge n'étoit pas toujours accompagnée

de prudence; et que la jeunesse n'en restoit pas non plus toujours

dépourvue.--«Puisque votre père, ajouta-t-il, refuse de vous établir, je

veux le faire moi-même. Faites la liste des articles qu'il faut tirer

d'Angleterre, et je les ferai venir. Vous me les paierez quand vous

pourrez. J'ai résolu d'avoir ici un bon imprimeur, et je suis sûr que

vous le serez.»

Le gouverneur me dit cela avec un si grand air de cordialité, que je ne

doutai pas un instant de la sincérité de son offre. J'avois jusque-là

gardé le secret, à Philadelphie, sur l'établissement dont sir William

m'avoit inspiré le projet; et je continuai à n'en rien dire. Si l'on eût

su que je comptois sur le gouverneur, peut-être quelqu'ami, connoissant

mieux que moi son caractère, m'auroit averti de ne pas m'y fier; car

j'appris depuis qu'il passoit généralement pour un homme libéral en

promesses, qu'il n'avoit point intention de tenir. Mais, ne lui ayant

jamais rien demandé, pouvois-je soupçonner que ses offres étoient

trompeuses? Je le croyois, au contraire, le plus franc, le meilleur de

tous les hommes.

Je lui remis l'état de ce qu'il falloit pour une petite imprimerie, dont

le prix se montoit, suivant mon calcul, à environ cent livres sterlings.

Il l'approuva: mais il me demanda s'il ne seroit pas avantageux que

j'allasse en Angleterre, pour choisir moi-même les caractères, et

m'assurer que tous les articles fussent de la meilleure espèce.--«Vous

pourriez aussi, me dit-il, y faire quelques connoissances, et vous

procurer des correspondans parmi les libraires et les marchands de

papier.»

J'avouai que cela étoit à désirer.--«Eh bien, reprit-il, tenez-vous prêt

à partir dans l'_Annis_».--C'étoit le seul navire, qui fît alors

annuellement le voyage de Londres à Philadelphie, et de Philadelphie à

Londres: mais il ne devoit mettre à la voile qu'au bout de quelques

mois. Je continuai donc à travailler chez Keimer, où j'étois dévoré

d'inquiétude à cause des sommes que Collins avoit tirées de moi, et

frémissois à la seule idée de Vernon, qui, heureusement, ne me redemanda

son argent que quelques années après.

Dans le récit de mon premier voyage de Boston à Philadelphie, j'ai omis,

je crois, une petite circonstance, qui, peut-être, ne sera point

déplacée ici. Pendant un calme, qui nous arrêta au-delà de Block-Island,

l'équipage de notre corvette, se mit à pêcher de la morue, et en prit

une assez grande quantité. J'avois été jusqu'alors constant dans ma

résolution de ne manger rien de ce qui avoit eu vie; et conformément aux

maximes de mon maître Tryon, je regardai, dans cette occasion, la

capture de chaque poisson, comme un meurtre injustement commis,

puisqu'aucun d'eux n'avoit pu faire le moindre mal, qui méritât qu'on

leur donnât la mort. Cette manière de raisonner étoit, selon moi, sans

réplique.

Cependant j'avois autrefois beaucoup aimé le poisson; et quand je vis

une morue frite, sortir de la poële, l'odeur m'en parut délicieuse.

J'hésitai quelque temps entre mes principes et mon inclination. Mais me

rappelant, enfin, que quand on avoit ouvert la morue, on avoit tiré de

son estomac plusieurs petits poissons, je dis aussitôt en moi-même:--Si

vous vous mangez les uns les autres, je ne vois pas pourquoi nous ne

vous mangerions point. En conséquence, je dînai de morue avec grand

plaisir, et je continuai depuis, à manger comme les autres, retournant

seulement par occasion au régime végétal. Ô qu'il est commode d'être un

_animal raisonnable_, qui connoît ou invente un prétexte plausible pour

tout ce qu'il a envie de faire!

Je continuai à bien vivre avec Keimer, qui ne se doutoit pas de mon

projet d'établissement. Il conservoit en partie son premier

enthousiasme. Il aimoit à argumenter, et nous disputions fréquemment

ensemble. J'étois si accoutumé à me servir, avec lui, de ma méthode

socratique, et je l'embarrassois si souvent par mes questions, qui

paroissoient d'abord très-étrangères aux points que nous discutions,

mais qui néanmoins l'y ramenoient par degrés, et le fesoient tomber dans

des difficultés et des contradictions dont il ne pouvoit plus se tirer,

qu'il en devint d'une circonspection ridicule. Il n'osoit plus répondre

aux interrogations les plus simples, les plus familières, sans me dire

auparavant:--«Que prétendez-vous inférer de là»?--Toutefois, il prit une

si haute idée de mes talens, qu'il me proposa sérieusement de devenir

son collègue dans l'établissement d'une nouvelle secte. Il devoit

propager sa doctrine en prêchant, et moi je devois réfuter tous les

opposans.

Quand il s'expliqua avec moi sur ses dogmes, j'y trouvai beaucoup

d'absurdités, que je refusai d'admettre, à moins qu'il ne voulût à son

tour adopter quelques-unes de mes opinions. Keimer portoit une longue

barbe, parce que Moïse a dit quelque part:--«Tu ne gâteras pas les coins

de ta barbe».--Il observoit aussi le jour du sabbat; et ces deux points

lui paroissoient très-essentiels.

Ils me déplaisoient l'un et l'autre. Mais je consentis à y adhérer, si

Keimer vouloit s'abstenir de manger d'aucune espèce d'animal.--«Je

crains, dit-il, que ma constitution ne puisse pas y résister».--Je

l'assurai qu'au contraire, il s'en trouveroit beaucoup mieux. Il étoit

naturellement gourmand, et je voulois m'amuser à l'affamer. Il se décida

à faire l'essai de ce régime, pourvu que je voulusse m'y astreindre avec

lui; et, en effet, nous l'observâmes pendant trois mois. Une femme du

voisinage préparoit nos alimens et nous les apportoit. Je lui donnai une

liste de quarante plats, dans la composition desquels il n'entroit ni

viande ni poisson. Cette fantaisie me devenoit d'autant plus agréable,

qu'elle étoit à fort bon compte; car notre nourriture ne nous coûtoit

pas à chacun, plus de dix-huit pences[18] par semaine.

[18] C'est-à-dire trente-six sols tournois.

Depuis cette époque, j'ai observé très-rigoureusement plusieurs carêmes,

et je suis revenu tout d'un coup à mon régime ordinaire, sans en

éprouver la moindre incommodité; ce qui me fait regarder comme inutile,

l'avis qu'on donne communément, de s'accoutumer par degrés à ces

changemens de nourriture.

Je continuois gaiement à vivre de végétaux: mais le pauvre Keimer

souffroit terriblement. Ennuyé de notre régime, il soupiroit après les

pots de viande d'Égypte. Enfin, il commanda qu'on lui fît rôtir un

cochon de lait, et m'invita à dîner avec deux femmes de notre

connoissance. Mais voyant que le cochon de lait étoit prêt un peu avant

notre arrivée, il ne put résister à la tentation, et il le mangea tout

entier.

Dans le temps dont je viens de parler, je rendois des soins à miss Read.

J'avois pour elle beaucoup d'estime et d'affection, et tout me donnoit

lieu de croire qu'elle répondoit à ces sentimens. Nous étions jeunes

l'un et l'autre, n'ayant guère plus de dix-huit ans; et comme j'étois

sur le point d'entreprendre un long voyage, sa mère jugea qu'il étoit

prudent de ne pas nous engager trop avant pour le moment. Elle pensoit

que si notre mariage devoit avoir lieu, il valoit mieux que ce fût à mon

retour, lorsque je serois établi, comme j'y comptois: peut-être

croyoit-elle aussi que mes espérances à cet égard n'étoient pas aussi

bien fondées que je l'imaginois.

Mes amis les plus intimes étoient alors Charles Osborne, Joseph Watson

et James Ralph, qui tous aimoient beaucoup la lecture. Les deux premiers

étoient clercs de M. Brockden, l'un des principaux procureurs de

Philadelphie; l'autre étoit commis chez un négociant. Watson étoit un

jeune homme honnête, sensé et très-pieux. Les autres étoient plus libres

dans leurs principes religieux, sur-tout Ralph, dont j'avois moi-même

contribué à ébranler la foi, ainsi que celle de Collins. L'un et l'autre

m'en ont justement puni. Osborne avoit de l'esprit, et étoit sincère et

ardent en amitié; mais il aimoit trop la critique en matière de

littérature. Ralph étoit ingénieux, subtil, plein d'adresse, et

extrêmement éloquent. Je ne crois pas avoir jamais vu un plus agréable

parleur. Ils cultivoient les muses, ainsi qu'Osborne; et ils s'étoient

déjà essayés tous deux, par quelques petites poésies.

Le dimanche, j'avois coutume de faire d'agréables promenades avec ces

amis, dans les bois qui bordent le Skuylkil. Nous y lisions ensemble, et

ensuite nous dissertions sur ce que nous avions lu. Ralph étoit disposé

à se livrer tout entier à la poésie. Il se flattoit de devenir supérieur

dans cet art, et de lui devoir un jour sa fortune. Il prétendoit que les

plus grands poëtes, en commençant à écrire, avoient fait non moins de

fautes que lui. Osborne cherchoit à le dissuader, il l'assuroit qu'il

n'avoit point un génie poétique, et lui conseilloit de s'attacher à la

profession dans laquelle il avoit été élevé.

«Dans la carrière du commerce, lui dit-il, vous parviendrez, quoique

vous n'ayiez point de capitaux, à vous procurer de l'emploi comme

facteur, et vous pourrez, avec le temps, acquérir les moyens de vous

établir pour votre compte».--J'approuvois l'opinion d'Osborne: mais je

prétendois aussi qu'il nous étoit permis de nous amuser quelquefois à

faire des vers, afin de perfectionner notre style. En conséquence, il

fut décidé qu'à notre prochaine entrevue, chacun de nous apporteroit une

petite pièce de poésie de sa composition. Notre objet, dans ce concours,

étoit de nous perfectionner mutuellement par nos remarques, nos

critiques et nos corrections; et comme nous n'avions en vue que le style

et l'expression, nous interdîmes toute invention, en convenant que nous

prendrions pour tâche une version du dix-huitième pseaume, dans lequel

est décrite la descente de la divinité.

Le terme de notre rendez-vous approchoit, lorsque Ralph vint me voir, et

me dit que sa pièce étoit prête. Je lui avouai que j'avois été

paresseux, et que me sentant fort peu de goût pour ce travail, je

n'avois rien fait. Il me montra sa pièce et me demanda ce que j'en

pensois. J'en fis un très-grand éloge, parce qu'elle me parut réellement

le mériter. Alors il me dit:--«Osborne n'avouera qu'aucun de mes

ouvrages soit de quelque prix. L'envie seule lui dicte mille critiques.

Il n'est point jaloux de vous. Ainsi, je vous prie de prendre ces vers,

et de les présenter comme si vous les aviez faits. Je déclarerai que je

n'ai eu le temps de rien composer. Nous verrons alors ce qu'il dira de

cette pièce».--Je consentis à ce que désiroit Ralph, et je me mis

aussitôt à copier ses vers, afin d'éviter tout soupçon.

Nous nous rassemblâmes. L'ouvrage de Watson fut lu le premier. Il

renfermoit quelques beautés et de nombreux défauts. Nous lûmes ensuite

la pièce d'Osborne, et nous la trouvâmes bien supérieure. Ralph lui

rendit justice. Il y remarqua quelques fautes, et applaudit les endroits

qui étoient excellens. Il n'avoit lui-même rien à montrer. C'étoit mon

tour. Je fis d'abord quelques difficultés, je feignis de désirer qu'on

m'excusât; je prétendis que je n'avois pas eu le temps de faire des

corrections. Mais aucune excuse ne fut admise; il fallut produire la

pièce. Elle fut lue et relue. Waston et Osborne lui cédèrent aussitôt la

palme, et se réunirent pour l'applaudir. Ralph seul fit quelques

critiques et proposa quelques changemens: mais je défendis la pièce.

Osborne se joignit à moi, et dit que Ralph ne s'entendoit pas plus à

critiquer des vers qu'à en faire.

Quand Osborne fut seul avec moi, il s'exprima d'une manière encore plus

énergique en faveur de ce qu'il croyoit mon ouvrage. Il m'assura qu'il

s'étoit d'abord un peu contraint, de peur que je ne prisse ses éloges

pour de la flatterie.--«Mais, qui auroit pu croire, ajouta-t-il, que

Franklin eût été capable de composer de pareils vers? Quel pinceau!

quelle énergie! quel feu! Il a surpassé l'original. Dans la conversation

ordinaire il semble n'avoir point un choix de mots. Il hésite, il est

embarrassé; et, cependant, bon dieu! comme il écrit!»

À l'entrevue, qui suivit celle-ci, Ralph découvrit le tour que nous

avions joué à Osborne; et ce dernier fut raillé sans pitié.

Cette aventure confirma Ralph dans la résolution où il étoit de devenir

poëte. Je n'épargnai rien pour l'en détourner: mais il y persévéra,

jusqu'à ce qu'enfin la lecture de Pope[19] le guérit. Il écrivoit,

cependant, assez bien en prose. Par la suite, je m'entretiendrai encore

de lui: mais comme il est vraisemblable que je n'aurai plus occasion de

parler des deux autres, je dois observer ici que, peu d'années après,

Watson mourut dans mes bras. Il fut extrêmement regretté; car c'étoit le

meilleur d'entre nous. Osborne passa aux Antilles, où il se fit une

grande réputation comme avocat, et gagna beaucoup d'argent: mais il

mourut jeune. Nous nous étions sérieusement promis, Osborne et moi, que

celui qui mourroit le premier de nous deux, reviendroit, s'il étoit

possible, faire une visite amicale à l'autre, pour lui dire ce qui se

passe dans l'autre monde: mais il n'a jamais tenu sa promesse.

[19] Probablement la _Dunciade_, où Pope a immortalisé Ralph de cette

manière:

Quand Ralph hurle à Cynthie, et rend la nuit affreuse,

Vous, Loups, faites silence; Hiboux, répondez lui!

Il sembloit que ma société plût beaucoup au gouverneur: aussi

m'invitoit-il souvent chez lui. Il parloit toujours de l'intention de

m'établir, comme d'une chose décidée. Il devoit me donner non-seulement

des lettres de recommandation pour un grand nombre de ses amis, mais

encore une lettre de crédit pour me procurer l'argent nécessaire à

l'achat d'une presse, des caractères et du papier. Il me donna plusieurs

rendez-vous pour aller prendre ces lettres, qui, disoit-il, chaque fois,

devoient certainement être prêtes: mais quand j'arrivois, il me

remettoit sans cesse à un autre jour.

Ces délais successifs se prolongèrent jusqu'à ce que le navire, dont le

départ avoit été plusieurs fois différé, fût enfin prêt à mettre à la

voile. Alors je me présentai de nouveau chez sir William, pour recevoir

les lettres promises et prendre congé de lui. Je ne pus voir que le

docteur Bard, son secrétaire, qui me dit que le gouverneur étoit

extrêmement occupé à écrire; mais qu'il se rendroit à Newcastle avant le

navire, et qu'il m'y donneroit ses lettres.

Quoique Ralph fût marié et eût un enfant, il se décida à m'accompagner

dans mon voyage. Son but supposé étoit de se procurer des correspondans

en Angleterre, afin d'avoir des marchandises à vendre par commission.

Mais j'appris ensuite que mécontent des parens de sa femme, il se

proposoit de la laisser chez eux, et de ne jamais retourner en Amérique.

Après que j'eus pris congé de mes amis, et que miss Read et moi nous

fûmes mutuellement promis de rester fidèles, je quittai Philadelphie. Le

navire mouilla à Newcastle. Le gouverneur y étoit déjà arrivé. Je me

rendis à son logement. Son secrétaire m'accueillit avec beaucoup de

politesse, et me dit que sir William ne pouvoit me voir pour le moment,

parce qu'il avoit des affaires de la plus grande importance, mais qu'il

m'enverroit ses lettres à bord, et qu'il me souhaitoit de tout son

coeur, un bon voyage et un prompt retour. Un peu surpris de ce discours,

mais n'ayant cependant encore aucun soupçon, j'allai rejoindre

l'_Annis_.

M. Hamilton, célèbre avocat de Philadelphie, passoit dans ce navire avec

son fils; et conjointement avec un quaker nommé _M. Denham_, et MM.

Oniam et Russel, propriétaires d'une forge dans le Maryland, il avoit

arrêté la chambre; en sorte que nous fûmes obligés, Ralph et moi, de

nous loger avec l'équipage. Inconnus l'un et l'autre à toutes les

personnes du vaisseau, nous étions regardés comme des gens du commun.

Mais M. Hamilton et son fils, qui fut depuis le gouverneur James

Hamilton, nous quittèrent à Newcastle; le père étant rappelé, à

très-grands frais, à Philadelphie, pour plaider une cause concernant un

vaisseau qui avoit été saisi.

Précisément au moment, où nous allions lever l'ancre, le colonel Finch

vint à bord et me fit beaucoup d'honnêtetés. Dès-lors, les passagers

eurent un peu plus d'attention pour moi. Ils m'invitèrent à occuper dans

la chambre, avec mon ami Ralph, la place que MM. Hamilton venoient de

laisser vacante; ce que nous acceptâmes avec joie.

Ayant appris que les dépêches du gouverneur avoient été portées à bord

par le colonel Finch, je demandai au capitaine celles dont je devois

être chargé. Il répondit qu'elles avoient été toutes mises dans le sac,

et qu'il ne pouvoit l'ouvrir pour le moment; mais qu'avant d'aborder les

côtes d'Angleterre, il me donneroit l'occasion de les retirer. Je fus

content de cette réponse, et nous poursuivîmes notre voyage.

Les personnes logées dans la chambre étoient toutes très-sociables; et

nous fûmes parfaitement bien pour les provisions; parce que nous

profitâmes de toutes celles de M. Hamilton, qui en avoit embarqué une

grande quantité. Durant la traversée, M. Denham se lia avec moi d'une

amitié qui n'a fini qu'avec sa vie. À tout autre égard, le voyage ne fut

pas fort agréable, car nous eûmes beaucoup de mauvais temps.

Quand nous entrâmes dans la Tamise, le capitaine fut exact à me tenir sa

parole. Il me permit de chercher dans le sac, les lettres du gouverneur.

Je n'en trouvai pas une seule sur laquelle mon nom fût écrit, comme

devant être confiée à mes soins: mais j'en choisis six ou sept, que je

jugeai, par les adresses, être celles qui m'étoient destinées. Il y en

avoit entr'autres une pour M. Basket, imprimeur du roi, et une autre

pour un marchand de papier, qui fut la première personne chez qui

j'allai.

Je lui remis la lettre comme venant du gouverneur Keith.--«Je ne le

connois pas, me dit-il».--Puis, ouvrant la lettre, il s'écria:--«Oh!

elle est de Riddlesden! J'ai découvert depuis peu que c'est un coquin

fieffé; et je n'ai envie ni d'avoir affaire avec lui, ni de recevoir de

ses missives».--En même-temps, il mit la lettre dans mes mains, tourna

les talons, et se mit à servir quelques chalands.

Je fus très-surpris de voir que ces lettres n'étoient point du

gouverneur; Réfléchissant alors sur ses délais, et m'en rappelant toutes

les circonstances, je commençai à douter de sa sincérité. J'allai

trouver mon ami Denham et lui racontai toute l'affaire. Il me mit tout

de suite au fait du caractère de Keith, me dit qu'il n'étoit nullement

probable qu'il eût écrit une seule lettre en ma faveur; et que tous ceux

qui le connoissoient, n'avoient aucune confiance en lui. Le bon quaker

ne put s'empêcher de rire de ce que j'avois été assez crédule pour

croire que le gouverneur me procureroit du crédit, lorsqu'il n'avoit

aucun crédit pour lui-même. Comme je lui montrai quelqu'inquiétude sur

le parti que j'avois à prendre, il me conseilla de chercher à travailler

chez un imprimeur.--«Là, me dit-il, vous pourrez vous perfectionner dans

votre profession, et vous vous mettrez à même de vous établir plus

avantageusement quand vous retournerez en Amérique.»

Nous savions déjà, aussi bien que le marchand de papier, que le

procureur Riddlesden étoit un coquin. Il avoit presque ruiné le père de

miss Read, en l'engageant à être sa caution. Nous apprîmes par sa

lettre, que, de concert avec le gouverneur, il tramoit secrètement une

intrigue pour nuire à M. Hamilton, sur le voyage duquel il avoit compté.

Denham, qui étoit ami d'Hamilton, pensa qu'il falloit l'instruire de

cette perfidie. Aussi, dès qu'il arriva en Angleterre, ce qui ne tarda

pas, je me rendis chez lui, et autant par intérêt pour lui que par

ressentiment contre le gouverneur, je lui donnai la lettre de

Riddlesden. L'information qu'elle contenoit étoit très-importante pour

lui; il m'en remercia beaucoup; et dès ce moment, il m'accorda son

amitié qui, depuis, m'a été souvent très-utile.

Mais que faut-il penser d'un gouverneur, qui joue de si misérables

tours, et trompe si grossièrement un pauvre jeune homme sans expérience?

C'étoit sa coutume. Voulant plaire à tout le monde, et ayant peu à

donner, il prodiguoit les promesses. D'ailleurs, sensible, judicieux,

écrivant assez bien, il étoit bon gouverneur pour la colonie, mais non

pour ses commettans, dont il dédaignoit fréquemment les instructions.

Plusieurs de nos meilleures loix ont été établies sous son

administration, et sont son ouvrage.

Nous étions, Ralph et moi, toujours inséparables. Nous prîmes ensemble

un logement qui nous coûtoit trois schellings et demi par semaine; car

nous ne pouvions pas y mettre davantage. Ralph trouva quelques parens à

Londres: mais ils étoient pauvres et hors d'état de l'assister. Il me

dit alors, pour la première fois, que son intention étoit de rester en

Angleterre, et qu'il n'avoit jamais pensé à retourner à Philadelphie. Il

étoit absolument sans argent; le peu qu'il avoit pu s'en procurer, ayant

à peine suffi à payer son passage. Quant à moi, j'avois encore quinze

pistoles. Ralph avoit de temps en temps recours à ma bourse, pendant

qu'il cherchoit de l'emploi.

Se croyant d'abord beaucoup de talent pour l'état de comédien, il songea

à monter sur le théâtre: mais Wilkes, à qui il s'adressa, lui conseilla

franchement de renoncer à cette idée, parce qu'il lui étoit impossible

de réussir. Il proposa ensuite à Roberts, libraire dans

Pater-Noster-Row, d'écrire pour lui une feuille hebdomadaire dans le

genre du _Spectateur_: mais les conditions qu'il y mit, ne convinrent

point à Roberts. Enfin, il essaya de se procurer du travail comme

copiste. Il parla aux gens de loi et aux marchands de papier des

environs du Temple: ce fut en vain; il ne trouva point de place vacante.

Pour moi, je fus tout de suite employé chez Palmer, qui étoit alors un

fameux imprimeur dans l'enclos de Saint-Barthélémy, et chez lequel je

restai près d'un an. Je m'appliquois assidument à mon ouvrage: mais je

dépensois avec Ralph, presque tout ce que je gagnois. Quand les

spectacles et les autres lieux d'amusement, que nous fréquentions

ensemble, eurent mis fin à mes pistoles, nous fûmes réduits à vivre

uniquement du travail de mes mains. Ralph sembloit avoir entièrement

perdu de vue sa femme et son enfant. J'oubliai aussi, par degrés, mes

engagemens avec miss Read, à laquelle je n'écrivis jamais qu'une lettre;

encore étoit-ce pour lui apprendre que vraisemblablement je ne

retournerois pas de sitôt à Philadelphie. Ce fut là une autre grande

erreur de ma vie; et je désirerois de pouvoir la corriger, si j'étois à

recommencer.

Je travaillois chez Palmer, à l'impression de la seconde édition de la

_Religion naturelle, de Woolaston_. Quelques-uns des raisonnemens de cet

ouvrage ne me parurent pas bien fondés; j'écrivis un petit traité de

métaphysique pour les combattre. Mon pamphlet étoit intitulé:

_Dissertation sur la Liberté et la Nécessité, le Plaisir et la Peine_.

Je le dédiai à mon ami Ralph, l'imprimai et en tirai un petit nombre

d'exemplaires. Dès-lors, Palmer me traita avec plus de considération, et

me regarda comme un jeune homme de talent; mais il me fit des reproches

sérieux sur les principes de mon pamphlet, qu'il regardoit comme

abominables. La publication de ce petit ouvrage fut une autre erreur de

ma vie.

Pendant que je logeois dans Little-Britain, je fis connoissance avec le

libraire Wilcox, dont la boutique touchoit à ma porte. Les magasins de

lecture n'étoient point encore en usage. Wilcox avoit une immense

collection de livres de toute espèce. Nous convînmes que, moyennant un

prix raisonnable, dont je ne me souviens plus, je pourrois prendre chez

lui les livres qui me plairoient, et que je les lui rendrois après les

avoir lus. Je regardai ce marché comme très-avantageux pour moi, et j'en

profitai autant qu'il me fut possible.

Mon pamphlet tomba entre les mains d'un chirurgien, nommé _Lyons_,

auteur d'un livre intitulé: l'_Infaillibilité du Jugement humain_; et ce

fut l'occasion d'une liaison intime entre nous. Lyons me témoignoit

beaucoup d'estime, et venoit souvent me voir, pour s'entretenir avec moi

sur des sujets de métaphysique. Il me fit connoître le docteur

Mandeville, auteur de _la Fable des Abeilles_, lequel avoit formé dans

la taverne de Cheapside, un club dont il étoit l'ame. Ce docteur étoit

un homme facétieux et très-amusant. Lyons me présenta aussi, dans le

café Batson, au docteur Pemberton, qui me promit de me procurer

l'occasion de voir sir Isaac Newton. Je le désirois beaucoup: mais le

docteur Pemberton ne me tint point parole.

J'avois apporté d'Amérique quelques curiosités, dont la principale étoit

une bourse, faite d'asbeste[20], qui n'éprouve aucune altération dans le

feu. Sir Hans-Sloane en ayant entendu parler, vint me voir, et m'invita

à aller chez lui, dans Bloomsbury-Square. Après m'avoir montré tout ce

que son cabinet renfermoit de curieux, il m'engagea à y joindre ma

bourse d'asbeste, qu'il me paya honorablement.

[20] L'asbeste est une pierre de la nature de l'amiante, et ses filets

ne sont pas moins flexibles.

Il logeoit dans notre maison une jeune marchande de modes, qui tenoit

une boutique du côté de la Bourse. Vive, sensible, et ayant reçu une

éducation au-dessus de son état, elle avoit une conversation

très-agréable. Le soir, Ralph lui lisoit des comédies. Ils devinrent

intimes. Elle changea de logement, et il la suivit. Ils vécurent quelque

temps ensemble. Mais Ralph étoit sans emploi. Elle avoit un enfant; et

les profits de sa boutique ne suffisoient pas pour les faire vivre tous

les trois. Ralph résolut alors de quitter Londres et d'essayer de tenir

une école de campagne. Il se croyoit très-propre à y réussir; car il

avoit une belle écriture, et connoissoit très-bien l'arithmétique et la

partie des comptes. Mais regardant cet emploi comme au-dessous de lui,

et comptant qu'il feroit un jour une toute autre figure dans le monde,

et qu'il auroit à rougir si l'on savoit qu'il eût exercé une profession

si peu honorable, il changea de nom et me fit l'honneur de prendre le

mien. Bientôt après, il m'écrivit pour m'apprendre qu'il s'étoit établi

dans un petit village du Berkshire. Il recommanda à mes soins mistriss

T... la marchande de modes, et il me pria de lui répondre à l'adresse de

M. Franklin, maître d'école à N....

Il continua de m'écrire fréquemment, m'envoyant de longs fragmens d'un

poëme épique, qu'il composoit, et qu'il m'invitoit à critiquer et à

corriger. Je fesois ce qu'il désiroit; mais non sans chercher à lui

persuader de renoncer à ce travail. Young venoit précisément de publier

une de ses satyres. J'en copiai une grande partie et l'envoyai à Ralph,

parce que c'étoit un endroit, où l'auteur démontroit la folie de

cultiver les muses, dans l'espoir de s'élever dans le monde par leur

moyen. Tout cela fut en vain. Les feuilles du poëme continuèrent à

m'arriver par chaque courrier.

Pendant ce temps-là, mistriss T... ayant perdu, à cause de Ralph, et ses

amis et son commerce, étoit souvent dans le besoin. Elle avoit alors

recours à moi; et pour la tirer d'embarras, je lui prêtois tout l'argent

qui ne m'étoit pas nécessaire pour vivre. Je me sentis un peu trop de

penchant pour elle. N'étant retenu, dans ce temps-là, par aucun frein

religieux, et abusant de l'avantage que sembloit me donner sa situation,

j'osai, et ce fut une autre erreur de ma vie, j'osai essayer de prendre

avec elle des libertés, qu'elle repoussa avec une juste indignation.

Elle informa Ralph de ma conduite; et cette affaire occasionna une

rupture entre lui et moi.

Quand il revint à Londres, il me donna à entendre qu'il regardoit toutes

les obligations qu'il m'avoit, comme anéanties par ce procédé; d'où je

conclus que je ne devois jamais espérer le remboursement de l'argent que

j'avois avancé pour lui, ou prêté à lui-même. J'en fus d'autant moins

affligé qu'il étoit entièrement hors d'état de me payer, et qu'en

perdant son amitié, je me trouvois en même-temps délivré d'un

très-pesant fardeau.

Je songeai alors à mettre quelqu'argent en réserve. L'imprimerie de

Watts, près de Lincoln's-Inn-Fields, étant plus considérable que celle

où je travaillois, je crus qu'il me seroit plus avantageux d'y entrer.

Je m'y présentai; on m'y reçut; et ce fut-là que je demeurai pendant

tout le reste de mon séjour à Londres.

À mon entrée dans cette imprimerie, je commençai à travailler à la

presse, parce que je crus avoir besoin de l'exercice corporel, auquel

j'avois été accoutumé en Amérique, où les ouvriers travaillent

alternativement comme compositeurs et comme pressiers.

Je ne buvois que de l'eau. Les autres ouvriers, au nombre d'environ

cinquante, étoient grands buveurs de bière. Je portois souvent, en

montant et en descendant les escaliers, une grande forme de caractères

dans chaque main, tandis que les autres avoient besoin des deux mains

pour porter une seule forme. Aussi étoient-ils étonnés de voir, et par

cet exemple et par beaucoup d'autres, que l'_Américain aquatique_, comme

ils m'appeloient, étoit plus fort que ceux qui buvoient du porter[21].

Le garçon du marchand de bière avoit assez d'occupation toute la journée

à servir cette seule maison. Mon camarade de presse buvoit tous les

matins, avant le déjeûner, une pinte de bière, une pinte en déjeûnant

avec du pain et du fromage, une entre le déjeûner et le dîner, une à

dîner, une vers les six heures du soir, et encore une lorsqu'il avoit

fini son ouvrage. Cette habitude me sembloit très-mauvaise: mais mon

camarade disoit que sans cette quantité de bière, il n'auroit pas assez

de force pour travailler.

[21] De la bière forte.

J'essayai de le convaincre que la force corporelle, que donnoit la

bière, ne pouvoit être qu'en proportion de la quantité solide de l'orge,

dissoute dans l'eau, dont la bière étoit composée. Je lui dis qu'il y

avoit plus de farine dans un pain d'un sol, et que conséquemment s'il

mangeoit ce pain et buvoit une pinte d'eau, il en retireroit plus de

force que d'une pinte de bière. Cependant, ce raisonnement ne l'empêcha

pas de boire sa quantité de bière accoutumée, et de payer chaque samedi

au soir, quatre ou cinq schellings d'écot pour cette maudite boisson;

dépense, dont j'étois entièrement exempt. C'est ainsi que ces pauvres

diables restent volontairement toute leur vie dans la pénurie et dans le

malheur.

Au bout de quelques semaines, Watts ayant besoin de m'employer à la

composition, je quittai la presse. Les compositeurs me demandèrent la

bienvenue. Mais je considérai cela comme une injustice, attendu que je

l'avois déjà payée en bas. Le maître fut de mon avis, et m'engagea à ne

rien donner. Je restai donc deux ou trois semaines, sans fraterniser

avec personne. On me regardoit comme un excommunié; et quand je

m'absentois, il n'y avoit point de tour qu'on ne me jouât. Je trouvois à

mon retour, mes caractères mêlés, mes pages transposées, mes matières

rompues, etc.; et tout cela étoit attribué au lutin qui fréquentoit la

chapelle[22], et tourmentoit, me disoit-on, ceux qui n'étoient pas

régulièrement admis. Enfin, malgré la protection du maître, je fus

obligé de payer de nouveau, convaincu qu'il y avoit de la folie à ne pas

être en bonne intelligence avec ceux, au milieu desquels j'étois destiné

à vivre.

[22] La chapelle est le nom que les ouvriers donnent à l'imprimerie.

Les imprimeurs anglais appellent le lutin _Ralph_, nom que portoit

cet ami dont Franklin a parlé plus haut.

Après cela je fus parfaitement d'accord avec mes compagnons de travail,

et j'acquis bientôt, parmi eux, une grande influence. Je leur proposai

quelques changemens dans les loix de la chapelle, et ils les acceptèrent

sans difficulté. Mon exemple détermina plusieurs de mes camarades à

quitter la détestable habitude de déjeûner avec du pain, du fromage et

de la bière. Ils firent, ainsi que moi, venir d'une maison voisine, un

bon plat de gruau chaud, dans lequel il y avoit un petit morceau de

beurre, avec du pain grillé et de la muscade. C'étoit un bien meilleur

déjeûner, qui coûtoit tout au plus la valeur d'une pinte de bière,

c'est-à-dire, trois demi-sols; et qui, en même-temps, fesoit qu'on avoit

des idées bien plus claires.

Ceux qui continuoient à se gorger de bière, perdoient souvent leur

crédit chez le cabaretier, faute de payer leur compte. Ils s'adressoient

alors à moi, pour que je leur servisse de caution; leur _lumière_,

disoient-ils, _étoit éteinte_. Je me tenois chaque samedi au soir,

auprès de la table, où l'on payoit l'ouvrage de la semaine, et je

prenois les petites sommes dont j'avois répondu. Elles s'élevoient

quelquefois à près de trente schellings.

Cet avantage, joint à la réputation d'être assez goguenard, me donnoit

de l'importance dans la chapelle. J'avois, en outre, acquis l'estime du

maître, en m'appliquant beaucoup à l'ouvrage, et n'observant jamais le

Saint-Lundi. La célérité extraordinaire avec laquelle je composois,

fesoit qu'on me donnoit toujours les ouvrages les plus pressés, qui sont

ordinairement les mieux payés. Ainsi Je passois mon temps d'une manière

très-agréable.

Le logement que j'occupois dans Little-Britain, étant trop éloigné de

l'imprimerie, je le quittai pour en prendre un autre dans Duke-Street,

vis-à-vis de l'église catholique. Il étoit sur le derrière d'un magasin

italien. La maison étoit tenue par une veuve, qui avoit une fille, une

servante et un garçon de boutique: mais ce dernier ne couchoit point

dans la maison.

Après avoir fait prendre des informations sur mon compte dans

Little-Britain, la veuve voulut bien me recevoir au même prix que mes

premiers hôtes, c'est-à-dire, à trois schellings et demi par semaine.

Elle se contentoit de si peu, disoit-elle, parce qu'il n'y avoit que des

femmes dans sa maison, et qu'elles seroient plus en sûreté lorsqu'un

homme y logeroit.

Cette femme, déjà avancée en âge, étoit née d'un ministre protestant,

qui l'avoit élevée dans sa religion. Mais son mari, dont elle respectoit

singulièrement la mémoire, l'avoit convertie à la foi catholique. Elle

avoit vécu dans la société intime de diverses personnes de distinction,

et en savoit un grand nombre d'anecdotes, qui remontoient jusqu'au règne

de Charles second. Étant sujette à des attaques de goutte, qui

l'obligeoient de garder souvent la chambre, elle aimoit à recevoir

quelquefois compagnie. La sienne étoit si amusante pour moi, que j'étois

charmé de passer ma soirée auprès d'elle toutes les fois qu'elle le

désiroit. Notre souper n'étoit composé que d'une moitié d'anchois pour

chacun, sur un morceau de pain avec du beurre, avec une pinte d'aile

pour nous tous. Mais la conversation de la veuve assaisonnoit

délicieusement ce repas.

Comme je rentrois de bonne heure, et que je n'occasionnois presque aucun

embarras dans la maison, la veuve avoit de la répugnance à notre

séparation; et quand je parlai d'un autre logement que j'avois trouvé

plus près de l'imprimerie et à deux schellings par semaine, ce qui

s'accordoit avec l'intention où j'étois de faire des épargnes, elle

m'engagea à y renoncer, et me fit en même-temps une diminution de deux

schellings. Ainsi je continuai à loger chez elle à un schelling et demi

par semaine, pendant le reste du temps que je fus à Londres.

Dans un grenier de la maison vivoit de la manière la plus retirée une

demoiselle âgée de soixante-dix ans. Voici ce que mon hôtesse m'en

apprit. Elle étoit catholique romaine. Dans sa jeunesse, elle avoit été

envoyée dans le continent, et étoit entrée dans un couvent pour se faire

religieuse. Mais le climat ne convenant point à sa santé, elle fut

obligée de repasser en Angleterre, où, quoiqu'il n'y eût pas de couvens,

elle fit voeu de mener une vie monastique, de la manière la plus rigide

que les circonstances le lui permettroient. En conséquence, elle disposa

de tous ses biens pour être employés en oeuvres de charité, ne se

réservant qu'une rente annuelle d'onze livres sterlings, dont elle

donnoit encore une partie aux pauvres. Elle ne mangeoit que du gruau

bouilli dans de l'eau, et ne fesoit jamais de feu que pour faire cuire

cette nourriture. Il y avoit déjà plusieurs années qu'elle vivoit dans

ce grenier, où les principaux locataires catholiques, qui avoient

successivement tenu la maison, l'avoient toujours logée gratuitement,

regardant son séjour chez eux comme une faveur céleste. Un prêtre venoit

la confesser tous les jours.--«Je lui ai demandé, me dit mon hôtesse,

comment elle peut, vivant comme elle le fait, trouver tant d'occupation

pour un confesseur; et elle m'a répondu qu'il est impossible d'éviter

les mauvaises pensées.»

Vie de Benjamin Franklin, écrite par lui-même - Tome 1 Suivie de ses œuvres morales, politiques et littéraires · 第 12 / 41 题