On voit entrer en procession l'un après l'autre, et d'un pas léger, six
personnages vêtus de robes blanches, portant sur leur tête des
guirlandes de lauriers, des masques d'or sur leurs visages, avec des
branches de laurier ou de palmier dans les mains. D'abord ils
s'approchent de la reine et la saluent, ensuite ils dansent. Et, dans
certaines figures, les deux premiers tiennent une guirlande suspendue
sur sa tête, pendant que les quatre autres lui font de respectueux
saluts. Ensuite les deux premiers, qui tenaient la guirlande, la passent
aux deux qui les suivent, et qui commencent la même cérémonie: enfin la
guirlande passe aux deux derniers, qui répètent la chose. Et alors on
voit la reine, comme dans une inspiration, donner dans son sommeil
plusieurs signes de joie, et lever ses mains vers le ciel. Ensuite les
esprits disparaissent en dansant et emportant la guirlande avec eux. La
musique continue.
LA REINE, _en s'éveillant_.--Esprits de paix, où êtes-vous? Êtes-vous
tous évanouis, et me délaissez-vous ici dans cette vie de misères?
GRIFFITH.--Madame, nous sommes ici.
CATHERINE.--Ce n'est pas vous que j'appelle. N'avez-vous vu entrer
personne depuis que je me suis assoupie?
GRIFFITH.--Personne, madame.
CATHERINE.--Non? Quoi! vous n'avez pas vu, dans l'instant même, une
troupe d'esprits célestes m'inviter à un banquet? Leurs faces,
brillantes comme le soleil, jetaient sur moi mille rayons. Ils m'ont
promis le bonheur éternel, et m'ont présenté des couronnes, que je ne me
sens pas digne encore de porter, Griffith, mais je le deviendrai; oui,
assurément.
GRIFFITH.--Je me réjouis beaucoup, madame, de voir votre imagination
remplie de songes si agréables.
CATHERINE.--Dis à la musique de cesser: ses sons me deviennent fatigants
et pénibles.
(La musique cesse.)
PATIENCE, _à Griffith_.--Remarquez-vous comme Sa Grâce a changé tout à
coup; comme sa figure s'est allongée; comme elle est devenue pâle et
froide comme la terre? Regardez ses yeux.
GRIFFITH.--Elle s'en va, ma fille: prions, prions.
PATIENCE.--Que le ciel l'assiste!
(Entre un messager.)
LE MESSAGER.--Sous le bon plaisir de Votre Grâce....
CATHERINE.--Vous êtes bien insolent. Ne méritons nous pas plus de
respect[11]?
[Note 11: Il avait négligé de mettre le genou en terre, selon
l'usage, en abordant les rois et reines d'Angleterre.]
GRIFFITH.--Vous êtes blâmable, sachant qu'elle ne veut rien perdre de
son ancienne grandeur, de lui manquer d'égards à ce point. Allez vous
mettre à genoux.
LE MESSAGER.--J'implore humblement le pardon de Votre Altesse; c'est
l'empressement qui m'a fait manquer au respect. Un gentilhomme, venant
de la part du roi pour vous voir, est là qui attend.
CATHERINE.--Faites-le entrer, Griffith: mais, pour cet homme, que je ne
le revoie jamais. (_Griffith sort avec le messager, et rentre avec
Capucius_.) Si la faiblesse de ma vue ne me trompe pas, vous devez être
l'ambassadeur de l'empereur, mon royal neveu, et votre nom est Capucius?
CAPUCIUS.--Lui-même, madame, et votre serviteur.
CATHERINE.--Ah! seigneur, les temps et les titres sont étrangement
changés pour moi, depuis que vous m'avez connue pour la première fois!
Mais, je vous prie, que désirez-vous de moi?
CAPUCIUS.--Noble dame, d'abord de rendre mes devoirs à Votre Grâce;
ensuite, le roi a désiré que je vinsse vous voir: il est sensiblement
affligé de l'affaiblissement de votre santé; il me charge de vous porter
ses royales assurances d'attachement, et vous prie instamment de ne pas
vous laisser abattre.
CATHERINE.--O mon bon seigneur! ces consolations viennent trop tard;
c'est comme la grâce après l'exécution. Ce doux remède, s'il m'eût été
donné à temps, m'eût guérie; mais à présent je suis hors de la puissance
de toute consolation, si ce n'est celle des prières.--Comment se porte
Sa Majesté?
CAPUCIUS.--Bien, madame.
CATHERINE.--Puisse-t-il continuer de même... et régner florissant,
lorsque j'habiterai avec les vers, et que mon pauvre nom sera banni du
royaume!--Patience, cette lettre que je vous avais chargée d'écrire
est-elle envoyée?
PATIENCE.--Non, madame.
(Patience remet la lettre à Catherine.)
CATHERINE.--Monsieur, je vous prie humblement de remettre cette lettre
au roi, mon seigneur.
CAPUCIUS.--Très-volontiers, madame.
CATHERINE.--J'y recommande à sa bonté l'image de nos chastes amours, sa
jeune fille. Que la rosée du ciel tombe sur elle, abondante en
bénédiction! Je le prie de lui donner une vertueuse éducation. Elle est
jeune, et d'un caractère noble et modeste: j'espère qu'elle saura bien
mériter; je lui demande de l'aimer un peu en considération de sa mère,
qui l'a aimé, lui, le ciel sait avec quelle tendresse! Ensuite ma
seconde et humble prière est que Sa Majesté prenne quelque pitié de mes
femmes désolées, qui ont si longtemps et si fidèlement suivi mes
fortunes diverses: il n'y en a pas une seule parmi elles, je puis le
déclarer (et je ne voudrais pas mentir à cet instant), qui par sa vertu
et par la beauté de son âme, par l'honneur et la décence de sa conduite,
ne puisse prétendre à un bon et honnête mari, fût-ce un noble; et
sûrement ceux qui les auront pour épouses seront des maris heureux.--Ma
dernière prière est pour mes domestiques.--Ils sont bien pauvres; mais
la pauvreté n'a pu les détacher de moi.--Qu'ils aient leurs gages
exactement payés, et quelque chose de plus pour se souvenir de moi. S'il
avait plu au ciel de m'accorder une plus longue vie et quelques moyens
de les récompenser, nous ne nous serions pas séparés ainsi.--Mon bon
seigneur, au nom de ce que vous aimez le mieux dans ce monde, et si vous
désirez chrétiennement le repos des âmes trépassées, soyez l'ami de ces
pauvres gens, et pressez le roi de me rendre cette dernière justice.
CAPUCIUS.--Par le ciel, je le ferai, ou puisse-je n'être plus considéré
comme un homme!
CATHERINE.--Je vous remercie, honnête seigneur. Rappelez-moi en toute
humilité à Sa Majesté; dites-lui que ses longs déplaisirs vont
s'éloigner de ce monde. Dites-lui que je l'ai béni à l'instant de ma
mort, car je le ferai.--Mes yeux s'obscurcissent... Adieu,
seigneur.--Griffith, adieu.--Non, pas à vous, Patience, vous ne devez
pas me quitter encore.--Conduisez-moi à mon lit.--Appelez d'autres
femmes.--Quand je serai morte, chère fille, ayez soin que je sois
traitée avec honneur; couvrez-moi de fleurs virginales, afin que
l'univers sache que je fus une chaste épouse jusqu'à mon tombeau: qu'on
m'y dépose après m'avoir embaumée. Quoique dépouillée du titre de reine,
cependant qu'on m'enterre comme une reine et la fille d'un roi. Je n'en
peux plus...
(Ils sortent tous conduisant Catherine.)