Une antichambre de l'appartement du roi.
_Entrent_ LE DUC DE NORFOLK, LE DUC DE SUFFOLK, LE COMTE DE SURREY ET LE
LORD CHAMBELLAN.
NORFOLK.--Si vous voulez maintenant unir vos plaintes, et les presser
avec constance, il est impossible que le cardinal y résiste; mais si
vous négligez l'occasion que vous offrent les circonstances, je ne
réponds pas que vous ne subissiez de nouvelles disgrâces, ajoutées à
celles qui vous oppriment déjà.
SURREY.--J'accueille avec joie la plus légère occasion que je puisse
rencontrer de me venger de lui, en mémoire du duc, mon beau-père[9].
[Note 9: Shakspeare a fait dans cette scène un double emploi du même
personnage. Le duc de Surrey, gendre du duc de Buckingham, était à cette
époque duc de Norfolk. Son père, le duc de Norfolk, que l'on voit
paraître au commencement de la pièce, était mort en 1525, quatre ans
avant la chute du cardinal.]
SUFFOLK.--Quel est celui des pairs qui ait échappé à ses affronts, ou du
moins à la plus étrange négligence? Quand a-t-il respecté en personne,
si ce n'est en lui-même, le caractère de la dignité?
LE CHAMBELLAN.--Milords, vous parlez à votre gré; ce qu'il mérite de
vous et de moi, je le sais; mais que nous puissions faire quelque chose
contre lui, quoique ce moment-ci nous en offre l'occasion, j'en doute
beaucoup. Si vous ne pouvez pas lui fermer l'accès auprès du roi, ne
tentez jamais de l'attaquer; car il y a, dans sa langue, un charme
infernal qui maîtrise le roi.
NORFOLK.--Oh! cessez de le craindre, son charme est détruit. Le roi a
trouvé contre lui des faits qui ont gâté pour jamais le miel de son
langage. Non, il est enfoncé dans la disgrâce de manière à ne s'en
relever jamais.
SURREY.--Duc, ce serait une joie pour moi d'entendre le récit de ces
nouvelles une fois par heure!
NORFOLK.--Croyez-moi, elles sont certaines. Ses doubles intrigues, dans
l'affaire du divorce, sont découvertes; et il s'y montre sous l'aspect
que je pourrais souhaiter à mon ennemi.
SURREY.--Et comment ses pratiques sont-elles parvenues à la lumière?
SUFFOLK.--De la manière la plus étrange.
SURREY.--Oh! comment, comment?
SUFFOLK.--La lettre que le cardinal écrivait au pape s'est égarée; elle
est venue sous les yeux du roi, qui y a lu comment le cardinal
persuadait à Sa Sainteté de suspendre le jugement du divorce. «S'il
avait lieu, disait-il, je m'aperçois que mon roi a le coeur pris d'amour
pour une créature de la reine, lady Anne Boulen.»
SURREY.--Le roi a lu cela?
SUFFOLK.--Vous pouvez en être sûr.
SURREY.--Cela fera-t-il son effet?
LE CHAMBELLAN.--Le roi voit par quelle marche couverte et ondoyante il
se dirige vers son but particulier; mais, dans ce point, toutes ses
mesures ont échoué, et il apporte le remède après la mort du malade. Le
roi a déjà épousé cette belle.
SURREY.--Je voudrais bien que cela fût vrai.
SUFFOLK.--Puisse, milord, l'accomplissement de ce souhait faire votre
bonheur; car je puis vous assurer que la chose est ainsi.
SURREY.--Oh! que toute ma joie accompagne cette union!
SUFFOLK.--Je lui dis _amen_.
NORFOLK.--Tout le monde en fait autant.
SUFFOLK.--Les ordres sont donnés pour son couronnement; mais cette
nouvelle est bien jeune encore, et il n'est pas besoin de la raconter à
toutes les oreilles.--Mais en vérité, milords, c'est une charmante
créature, et parfaite d'âme et de figure. Je me persuade que le Ciel,
par son moyen, fera tomber sur ce pays quelque bienfait dont il
célébrera la mémoire.
SURREY.--Mais le roi digérera-t-il la lettre du cardinal? Le Ciel nous
en préserve!
SUFFOLK.--Je dis encore _amen_. Non, non, d'autres guêpes qui
bourdonnent encore devant son visage ne lui feront que mieux sentir la
piqûre de celle-ci. Le cardinal Campeggio est reparti furtivement pour
Rome: il n'a pris congé de personne; il a laissé l'affaire du roi toute
démanchée, et il s'est mis en route comme agent de notre cardinal pour
appuyer toute son intrigue. Je sais certainement qu'à cette nouvelle le
roi a crié, ah!
LE CHAMBELLAN.--Dieu veuille l'irriter de plus en plus, et lui faire
crier, ah! encore plus fort.
NORFOLK.--Mais, milord, quand revient Cranmer?
SUFFOLK.--Il est de retour, dans les mêmes opinions qui, ainsi que
celles de presque tous les collèges célèbres de la chrétienté, ont
tranquillisé le roi sur son divorce. Je crois que ce second mariage ne
tardera pas à être déclaré, et que le couronnement suivra de près.
Catherine n'aura plus le titre de reine, mais celui de princesse
douairière, veuve du prince Arthur.
NORFOLK.--Ce Cranmer est un digne homme, et il s'est donné beaucoup de
peine dans l'affaire du roi.
SUFFOLK.--Beaucoup: aussi, pour sa récompense, nous le verrons
archevêque.
NORFOLK.--C'est ce que j'ai ouï dire.
SUFFOLK.--Oui, n'en doutez pas. Le cardinal....
(Entre Wolsey et Cromwell.)
NORFOLK, _aux autres lords_.--Observez-le, observez-le: il a de
l'humeur.
WOLSEY. Le paquet, Cromwell, l'avez-vous donné au roi?
CROMWELL.--Remis entre ses mains, dans sa chambre à coucher.
WOLSEY.--A-t-il jeté les yeux sur ce qu'il contenait?
CROMWELL.--Il l'a ouvert sur-le-champ; et le premier papier qui s'est
trouvé sous sa main, il l'a lu de l'air le plus sérieux: l'attention
était peinte dans toute sa contenance, et il m'a chargé de vous dire de
l'attendre ici ce matin.
WOLSEY.--Est-il prêt à sortir.
CROMWELL.--Je crois qu'il va sortir dans l'instant.
WOLSEY.--Laisse-moi un moment. (_Cromwell sort_.) Ce sera la duchesse
d'Alençon, la soeur du roi de France: il faut qu'il l'épouse.--Anne
Boulen? non, je ne veux point d'Anne Boulen pour lui. Il y a ici quelque
chose de plus qu'un beau visage. Boulen! non, point de Boulen.--Je
voudrais bien recevoir promptement des nouvelles de Rome.--La marquise
de Pembroke!
NORFOLK.--Il est mécontent.
SUFFOLK.--Peut-être sait-il que le roi aiguise sa vengeance contre lui.
SURREY.--Qu'elle s'aiguise assez, mon Dieu, pour faire justice!
WOLSEY.--Une fille d'honneur de la dernière reine, la fille d'un
chevalier, être la maîtresse de sa maîtresse, la reine de la
reine!--Cette chandelle n'éclaire pas bien; il faut la moucher, et en
même temps nous l'éteindrons.--Que m'importe qu'elle soit vertueuse et
pleine de mérite? Je la connais aussi pour une luthérienne acharnée, et
il ne serait pas salutaire pour nos intérêts qu'elle reposât sur le sein
de notre roi, déjà difficile à gouverner. Et voilà encore un hérétique,
un archi-hérétique qui s'élève, Cranmer, un homme qui s'est insinué dans
la faveur du roi, et qui est aujourd'hui son oracle.
NORFOLK.--Quelque idée le tourmente.
SURREY.--Je voudrais que ce fût une idée qui fût capable d'user la
fibre, la maîtresse corde de son coeur.
(Entrent le roi, lisant un papier, et Lovel.)
SUFFOLK.--Le roi, le roi.
LE ROI HENRI.--Quel amas de richesses il a accumulées pour son lot! Et
quels flots de dépense semblent s'écouler continuellement à chaque heure
de ses mains! Par la fortune! comment a-t-il pu amasser tout cela? Ah!
c'est vous, milords. Avez-vous vu le cardinal?
NORFOLK.--Seigneur, nous étions là à l'observer: il y a quelque étrange
commotion dans son cerveau; il mord ses lèvres, tressaille; puis il
s'arrête tout à coup, regarde la terre, et ensuite porte son doigt à son
front. Un moment après il se met à marcher précipitamment, puis s'arrête
encore, se frappe violemment le sein, et aussitôt adresse ses regards à
la lune: nous l'avons vu prendre les postures les plus étranges.
LE ROI HENRI.--Cela pourrait être: il y a du trouble dans son âme.--Ce
matin il m'a envoyé des papiers d'État que je lui avais demandés à lire.
Et savez-vous ce que j'y ai trouvé? Sur ma conscience, c'est bien par
inadvertance qu'il l'y avait mis. J'y ai trouvé un état qui contenait le
détail de son argenterie, de son trésor, des riches étoffes et
ameublements de sa maison; et je trouve que cela monte à un excès de
faste qui passe de beaucoup les bornes de la fortune d'un sujet[10].
[Note 10: Cette aventure des papiers livrés au roi par mégarde est
une pure invention du poëte qui a transporté au cardinal Wolsey ce qui
arriva à l'évêque de Durham, à l'égard de ce même cardinal Wolsey.
Thomas Ruthall, évêque de Durham, membre du conseil privé de Henri VIII,
fut chargé par ce prince de lui établir un compte rendu de l'état du
royaume. L'évêque ayant fait ce travail, fit relier le volume qui le
contenait de la même manière qu'un autre volume où il avait exposé très
en détail le compte de sa propre fortune. Le roi lui ayant fait demander
le compte dont il l'avait chargé, le cardinal l'envoya chercher dans sa
bibliothèque par son secrétaire qui se trompa, et donna l'un pour
l'autre: le cardinal, aussitôt qu'il se fut aperçu de la méprise, porta
le livre au roi, lui insinuant que, lorsqu'il aurait besoin d'argent, il
avait un trésor tout trouvé dans les coffres de l'évêque. Celui-ci,
apprenant ce qui lui était arrivé, en conçut un tel chagrin qu'il mourut
peu de temps après.
Le poëte a encore enchéri sur ce fait, et ajouté dans le paquet remis au
roi par inadvertance, une lettre de Wolsey au pape.]
NORFOLK.--C'est un coup du ciel: quelque esprit aura mis ce papier dans
le paquet pour vous faire la grâce de le placer sous vos yeux.
LE ROI HENRI.--Si nous pouvions croire que ses méditations s'élèvent
au-dessus de la terre et sont fixées sur quelque objet spirituel, je le
laisserais plongé dans ses rêveries; mais j'ai bien peur que ses pensées
ne rampent bien au-dessous du firmament, et qu'elles ne méritent pas une
contemplation aussi sérieuse.
(Il s'assied, et parle bas à Lovel, qui va ensuite aborder Wolsey.)
WOLSEY.--Que le Ciel me pardonne.--(_Il s'avance vers le roi_.) Que Dieu
favorise Votre Majesté!
LE ROI HENRI.--Mon bon lord, vous êtes plein des choses du ciel, et
c'est dans votre âme que réside l'inventaire de vos plus grands trésors.
C'étaient eux sans doute que vous étiez là occupé à passer en revue: à
peine pouvez-vous prendre sur vos soins spirituels un moment de loisir
pour tenir vos comptes temporels. Sûrement dans ceux ci, je vous crois
un assez mauvais économe, et je suis bien aise que vous me ressembliez
sur ce point.
WOLSEY.--Sire, j'ai distribué mon temps de la sorte; une partie pour les
saints offices de mon ministère, une autre pour vaquer à la part que
j'ai dans les affaires de l'État: la nature réclame aussi ses heures
pour sa conservation; et moi, son faible enfant, comme les mortels mes
frères, je suis forcé de me prêter à ses besoins.
LE ROI HENRI.--Vous avez parlé à merveille.
WOLSEY.--Et je souhaite que Votre Majesté, comme j'espère lui en donner
occasion, fasse toujours marcher pour moi le bien faire avec le bien
dire.
LE ROI HENRI.--C'est encore bien dit; et c'est en effet une sorte de
bonne action que de bien dire. Cependant les paroles ne sont pas les
actions. Mon père vous aimait, il me disait qu'il vous aimait, et il
confirmait sa parole par ses actions en votre faveur. Depuis que je
possède ma dignité, je vous ai tenu tout près de mon coeur: je ne me
suis pas contente de vous placer dans les emplois dont vous pouviez
retirer de grands profits, mais j'ai même pris sur mes revenus actuels
pour verser sur vous mes bienfaits.
WOLSEY, _à part_.--Où peut tendre ce discours?
SURREY, _à part_.--Dieu fasse prospérer ce début.
LE ROI HENRI.--N'ai-je pas fait de vous le premier homme de l'État? Je
vous prie, dites-moi, si ce que j'avance ici vous paraît vrai, et, si
vous en convenez, dites-moi alors si vous devez m'être attaché ou non.
Que répondez-vous?
WOLSEY.--Mon souverain, je confesse que vos grâces royales, répandues
sur moi chaque jour, ont été au delà de ce que j'en pouvais payer par
mes efforts les plus assidus; cela aurait surpassé les forces de
l'homme. Mes efforts, quoique toujours restés bien au-dessous de mes
désirs, ont égalé toute l'étendue de mes facultés. Je n'ai de vues
personnelles que celles qui peuvent tendre au bien de votre auguste
personne, et à l'avantage de l'État. Quant aux grandes faveurs que vous
avez accumulées sur moi, pauvre indigne que je suis, je ne puis vous
rendre en retour que d'humbles actions de grâces, et mes prières au ciel
pour vous, et ma loyale fidélité, qui a toujours augmenté et qui ne fera
que croître de jour en jour, jusqu'à ce que l'hiver de la mort vienne la
glacer.
LE ROI HENRI.--Très-bien répondu. C'est par là que s'illustre un sujet
loyal et soumis; l'honneur de son attachement en est la récompense,
comme l'infamie, s'il le trahit, en est la punition. Je présume que
comme ma main s'est libéralement ouverte pour vous, que mon coeur vous a
prodigué son affection, que ma puissance a fait pleuvoir les honneurs
sur votre tête, plus que sur aucun autre de mes sujets, en retour vos
mains, votre coeur, votre intelligence, et toutes les facultés de votre
âme, devraient, indépendamment du devoir d'un sujet, m'appartenir à moi,
votre ami, par un sentiment particulier, plus qu'à un autre.
WOLSEY.--Je proteste ici que j'ai toujours travaillé pour les intérêts
de Votre Majesté, beaucoup plus que pour les miens; voilà ce que je
suis, ce que j'ai été et ce que je serai, quand tous les autres
briseraient les liens du devoir qui les attachent à vous, et qu'ils le
rejetteraient de leur coeur; quand les dangers m'environneraient, aussi
nombreux que la pensée peut les imaginer, et m'apparaîtraient sous les
formes les plus effrayantes; alors, de même qu'un rocher affronte la
fureur des flots, mon devoir briserait les vagues de ce courant furieux,
et conserverait inébranlable mon attachement pour vous.
LE ROI HENRI.--C'est parler avec noblesse.--Retenez bien, milords, qu'il
a un coeur loyal: vous venez de le voir s'ouvrir devant
vous.--(_Remettant, à Wolsey les papiers qu'il tenait dans sa main_.)
Lisez ceci, et ensuite ceci: puis vous irez déjeuner avec tout ce qu'il
vous restera d'appétit.
(Le roi sort, en lançant un regard de courroux sur le cardinal.--Les
lords se pressent sur ses pas et le suivent, en se parlant tout bas et
en souriant.)
WOLSEY.--Que signifie ceci? d'où vient ce courroux inattendu? Comment me
le suis-je attiré? Il m'a quitté avec un regard menaçant, comme si ma
ruine s'élançait de ses yeux. Tel est le regard que lance le lion
furieux sur le chasseur téméraire qui l'a irrité, puis il
l'anéantit.--Il faut que je lise ce papier qui m'apprendra, je le crains
bien, le sujet de sa colère.--Oh! c'est cela, ce papier m'a
perdu!--Voilà l'état de tout cet amas de richesses que j'ai amoncelées
pour mes vues, pour gagner la papauté, et pour soudoyer mes amis dans
Rome. O négligence qui n'était permise qu'à un imbécile! Quel démon
ennemi m'a fait mêler cet important secret au paquet que j'envoyais au
roi?--N'y a-t-il donc point de remède à cette imprudence? Nul expédient
nouveau pour lui retirer cette pensée de la tête? Je vois bien qu'elle
l'émeut violemment.--Cependant je sais un moyen qui, bien employé, peut,
en dépit de la fortune, me tirer encore d'affaire.--Quel est cet autre
papier?--(_Il lit l'adresse.) Au pape_. Quoi! sur ma vie, la lettre que
j'adressais à Sa Sainteté, et où je lui faisais part de toute l'affaire!
Puisqu'il en est ainsi, adieu. J'ai atteint le faîte de mes grandeurs,
et, de ce plein midi de ma gloire, je me précipite maintenant vers mon
déclin: je tomberai, comme une brillante exhalaison du soir, et personne
ne me reverra plus.
(Rentrent les ducs de Norfolk et de Suffolk, le comte de Surrey et le
lord chambellan.)
NORFOLK.--Cardinal, écoutez les ordres du roi; il vous commande de
remettre sur-le-champ dans nos mains le grand sceau, et de vous retirer
dans le château d'Esher, appartenant à l'évêché de Winchester, jusqu'à
ce que Sa Majesté vous fasse savoir ses intentions.
WOLSEY.--Un instant: où est votre commission, milords? Des paroles ne
peuvent avoir une si grande autorité.
SUFFOLK.--Qui osera les contredire, lorsqu'elles portent la volonté
expresse du roi émanée de sa propre bouche.
WOLSEY.--Jusqu'à ce qu'on me montre quelque chose de plus que vos
paroles, et la volonté que vous avez de satisfaire votre haine, sachez,
lords officieux, que j'ose et dois m'y refuser. Je vois maintenant de
quel ignoble élément vous êtes pétris, c'est l'envie. Avec quelle ardeur
vous poursuivez ma disgrâce, comme pour vous en repaître! Comme on vous
trouve coulants et faciles sur tout ce qui peut amener ma ruine! Suivez
le cours de vos envieux projets, hommes de malice; le christianisme vous
y autorise, et nul doute que vous ne receviez en son temps une juste
récompense. Ce sceau que vous me redemandez avec tant de violence, le
roi, mon maître et le vôtre, me l'a donné de sa propre main; il m'a
ordonné d'en jouir, ainsi que de la place et des honneurs qui y sont
attachés, pendant la durée de ma vie, et pour m'assurer la possession de
ses bontés, il les a confirmées par des lettres patentes. Maintenant qui
me les ôtera?
SURREY.--Le roi qui vous les a données.
WOLSEY.--Il faut donc que ce soit lui-même.
SURREY.--Prêtre, tu es un traître bien orgueilleux.
WOLSEY.--Orgueilleux lord, tu mens. Il n'y a pas quarante heures encore,
que Surrey aurait moins tremblé de brûler sa langue, que de me parler
ainsi.
SURREY.--Vice écarlate, c'est ton ambition qui a enlevé de cette terre
gémissante le noble Buckingham, mon beau-père; les têtes de tous tes
confrères cardinaux avec la tienne, attachées ensemble, et tout ce que
tu as de meilleur, ne valaient pas un cheveu de la sienne. Malédiction
sur votre politique! Vous m'avez envoyé vivre en Irlande, loin des lieux
où j'aurais pu venir à son secours, loin du roi, loin de tous ceux qui
pouvaient obtenir sa grâce du crime que tu lui as imputé; tandis que
votre grande bonté par une pieuse compassion se hâtait de l'absoudre
avec la hache.
WOLSEY.--Ma réponse à ce reproche et à tout ce que ce lord babillard
peut inventer contre ma réputation, c'est que rien n'est plus faux. La
loi a rendu au duc la justice qu'il méritait. Son noble jury, et la
noirceur de son crime témoignent assez combien, dans l'affaire qui lui a
coûté la vie, j'étais innocent de toute haine particulière contre lui.
Si j'aimais les longs discours, lord, je vous dirais que vous avez aussi
peu d'honnêteté que d'honneur, et qu'en fait de loyauté et de fidélité
envers le roi, toujours mon royal maître, j'oserais défier un homme plus
solide que ne peuvent l'être et Surrey et tous ceux qui partagent ses
folies.
SURREY.--Par mon âme! prêtre, votre longue robe vous protège: sans quoi
vous sentiriez le fer de mon épée dans la source de votre vie.--Milords,
pouvez-vous endurer tant d'arrogance? et de la part d'un tel homme? Si
nous nous conduisons avec cette molle faiblesse, et que nous nous
laissions surmener par un manteau d'écarlate, adieu la noblesse; en ce
cas, que Sa Grâce poursuive, et nous fasse de son chapeau rouge un
épouvantail comme pour les alouettes.
WOLSEY.--Toute bonté devient poison pour toi.
SURREY.--Oui, la bonté qui glane et amasse dans vos mains toutes les
richesses du royaume en un seul monceau, par d'odieuses extorsions, la
bonté qui vous fait écrire au pape contre le roi cette lettre
interceptée dans votre paquet, votre bonté, puisque vous me provoquez,
sera mise dans tout son jour.--Milord de Norfolk, si vous êtes vraiment
noble, si vous aimez le bien public, les prérogatives de notre noblesse
méprisée, et de nos enfants, qui, s'ils vivent, se verront à peine de
simples gentilshommes, produisez à la lumière la somme énorme de ses
péchés, le recueil des articles de sa vie.--Je veux vous faire trembler
plus que la cloche du saint sacrement lorsqu'elle vient à passer tandis
que votre brune maîtresse est dans vos bras à vous caresser, lord
cardinal.
WOLSEY.--Combien, à ce qu'il me semble, je pourrais mépriser cet homme,
si je n'étais retenu par le devoir de la charité!
NORFOLK.--Ce recueil, milord, est dans les mains du roi: ce que nous en
savons, c'est qu'il est bien odieux.
WOLSEY.--Mon innocence n'en sortira que plus pure et plus éclatante
lorsque le roi connaîtra ma fidélité.
SURREY.--Cela ne vous sauvera pas.... Ah! grâce à ma mémoire, je me
rappelle encore quelques-uns des articles et ils seront produits.
Maintenant si vous êtes capable de rougir et de vous dire coupable,
cardinal, vous nous montrerez du moins quelque reste d'honnêteté.
WOLSEY.--Dites, monsieur: j'ose braver toutes vos imputations. Si je
rougis, c'est de voir un noble choquer toutes les bienséances.
SURREY.--Il vaut mieux manquer de politesse et conserver sa
tête.--Répondez à cette attaque. D'abord sans le consentement et à
l'insu du roi, vous êtes parvenu à vous faire nommer légat, et vous avez
abusé de ce pouvoir, pour mutiler la juridiction de tous les évêques.
NORFOLK.--Ensuite, dans toutes les lettres que vous avez écrites à Rome
et aux princes étrangers, vous employez toujours cette formule: _ego et
rex meus_, en sorte que vous représentiez le roi comme votre serviteur.
SUFFOLK.--Ensuite, à l'insu du roi et du conseil, lorsque vous êtes allé
en qualité d'ambassadeur vers l'empereur, vous avez eu l'audace de
porter en Flandre le grand sceau.
SURREY.--_Item_. Vous avez envoyé d'amples pouvoirs à Grégoire de
Cassalis pour conclure, sans l'aveu du roi, ou l'autorisation de l'État,
une ligue entre Sa Majesté et Ferrare.
SUFFOLK.--Par pure ambition, vous avez fait frapper l'empreinte de votre
chapeau de cardinal sur la monnaie du roi.
SURREY.--Vous avez fait passer à Rome des sommes innombrables (quant à
savoir comment vous les avez acquises, c'est un soin que je laisse à
votre conscience), pour soudoyer Rome, et vous aplanir les chemins aux
dignités, à la ruine entière du royaume. Il y a bien d'autres faits
encore dont je ne souillerai pas ma bouche, parce qu'ils sont relatifs à
vous et odieux.
LE CHAMBELLAN.--Ah! milord, ne poussez pas trop durement un homme qui
tombe; c'est vertu de l'épargner. Ses fautes sont soumises aux lois, que
ce soit elles et non pas vous qui le punissent. Mon coeur gémit de le
voir réduit à si peu de chose, de si grand qu'il était.
SURREY.--Je lui pardonne.
SUFFOLK.--Lord cardinal, comme tous les actes que vous avez faits
dernièrement dans ce royaume, en vertu des pouvoirs de légat, se
trouvent dans le cas d'un _præmunire_, l'intention du roi est encore
qu'on sollicite contre vous un acte qui confisque tous vos biens, vos
terres, vos domaines, vos châteaux, tout ce qui vous appartient, et vous
mette hors de la protection du roi. Telle est ma charge.
NORFOLK.--Et, sur ce, nous vous laissons à vos méditations sur les
moyens de vivre mieux à l'avenir. Quant à votre refus obstiné de nous
remettre le grand sceau, le roi en sera instruit, et sans doute il vous
en remerciera; et ainsi, adieu, mon bon petit lord cardinal.
(Ils sortent tous, excepté Wolsey.)
WOLSEY, _seul_.--Et ainsi, adieu à la petite bonne volonté que vous me
portez: adieu, long adieu à toutes mes grandeurs! Voilà la destinée de
l'homme: aujourd'hui pointent en lui les tendres feuilles de
l'espérance; demain les fleurs, dont les touffes épaisses le couvrent de
leur parure rougissante: le troisième matin survient une gelée, une
gelée meurtrière, qui, au moment où dans sa simple bonhomie il croit ses
grandeurs en pleine marche vers la maturité, le dessèche jusqu'à la
racine; alors il tombe comme je le fais.--Comme ces enfants étourdis qui
nagent soutenus sur des vessies enflées, je me suis aventuré, pendant
une longue suite d'étés, sur un océan de gloire, j'ai été trop loin. A
la fin, mon orgueil, gonflé outre mesure, s'est dérobé sous moi, et il
me laisse maintenant, fatigué et vieilli dans les travaux, à la merci
d'un courant impétueux qui va m'engloutir pour jamais, vaine pompe et
gloire de ce monde, je vous hais! Je sens mon coeur nouvellement ouvert.
Oh! qu'il est misérable le pauvre malheureux qui dépend de la faveur des
rois! Entre ce sourire auquel nous aspirons, ce doux regard d'un
monarque et le coup dont ils nous précipitent, il y a plus de transes et
d'angoisses que n'en cause la guerre et que n'en éprouvent les femmes;
et lorsqu'il tombe, il tombe comme Lucifer pour ne plus espérer jamais.
(_Cromwell entre d'un air consterné_.) Eh bien, Cromwell, qu'y a-t-il?
CROMWELL.--Je n'ai pas la force de parler, milord.
WOLSEY.--Quoi! confondu à la vue de mes infortunes? Ton courage doit-il
donc s'étonner de la chute d'un homme puissant? Ah! si vous pleurez, je
suis déchu en effet.
CROMWELL.--Comment se trouve Votre Grâce?
WOLSEY.--Moi? bien. Jamais je n'ai été si véritablement heureux, mon bon
Cromwell. Je me connais à présent moi-même, et je sens au dedans de moi
une paix au-dessus de toutes les dignités terrestres, une conscience
calme et tranquille. Le roi m'a guéri: j'en remercie humblement Sa
Majesté; il a, par pitié, ôté de dessus ces épaules, colonnes ruinées,
un poids capable de faire submerger une flotte, ma trop grande
élévation. Oh! c'est un fardeau, Cromwell, un fardeau trop pesant pour
un homme qui espère le ciel!
CROMWELL.--Je suis bien aise de voir que Votre Grâce ait fait un si bon
usage de tout ceci.
WOLSEY.--J'espère que j'en ai fait bon usage. Je pourrais maintenant, ce
me semble, au courage que je sens dans mon âme, supporter plus de
misères encore, et de beaucoup plus grandes misères que le lâche coeur
de mes ennemis ne peut oser m'en faire subir.--Quelles nouvelles dans le
monde?
CROMWELL.--La plus importante et la plus fâcheuse, c'est votre disgrâce
auprès du roi.
WOLSEY.--Dieu le conserve!
CROMWELL.--La seconde, c'est que sir Thomas More est choisi lord
chancelier à votre place.
WOLSEY.--Cela est un peu précipité.--Mais c'est un homme instruit.
Puisse-t-il jouir longtemps de la faveur de Sa Majesté, et rendre la
justice pour l'honneur de la vérité et le repos de sa conscience, afin
que, lorsqu'il aura terminé sa course et qu'il s'endormira dans le sein
des félicités, ses cendres soient honorées d'un monument des larmes des
orphelins! Que dit-on encore?
CROMWELL.--Que Cranmer est de retour; il a été très-bien reçu, et il est
installé lord archevêque de Cantorbéry.
WOLSEY.--Voilà des nouvelles en effet!
CROMWELL.--La dernière, c'est que lady Anne, que le roi a depuis
longtemps épousée en secret, a été vue aujourd'hui publiquement avec
tous les honneurs de reine, et l'on ne parle à présent que de son
couronnement prochain.
WOLSEY.--C'est là le poids qui a précipité ma chute. Oh! Cromwell! le
roi m'a entièrement abandonné: en cette femme seule est allée se perdre
toute ma gloire: le soleil n'annoncera plus ma puissance, et ne dorera
plus de sa lumière la noble foule qui s'empressait pour attendre mes
sourires.--Va, quitte-moi, Cromwell; je ne suis plus qu'un pauvre
disgracié, et indigne à présent d'être ton protecteur et ton maître. Va
trouver le roi (je prie le ciel que cet astre ne s'éclipse jamais!), je
lui ai dit qui tu es, et combien tu es fidèle; il t'avancera. Un reste
de souvenir de moi l'engagera (je connais son généreux naturel) à ne pas
laisser périr aussi tes services si pleins d'espérances. Bon Cromwell,
ne le néglige point: tires-en parti et pourvois à ta sûreté à venir.
CROMWELL.--Ah! milord, faut-il donc que je vous quitte? Faut-il que
j'abandonne un si bon, si généreux et si noble maître? Soyez témoins,
vous tous qui n'avez pas un coeur de fer, avec quelle douleur Cromwell
se sépare de son maître. Le roi aura mes services; mais mes prières
seront à jamais, oui, à jamais pour vous.
WOLSEY.--Cromwell, je ne croyais pas que tous mes malheurs pussent
m'arracher une larme; mais tu m'as forcé, par ton honnête fidélité, à
sentir la faiblesse d'une femme. Essuyons nos yeux; et écoute encore
ceci, Cromwell: lorsque je serai oublié, comme je vais l'être, et
qu'endormi sous un marbre froid et insensible, il ne sera plus mention
de moi dans ce monde, dis que je t'ai donné une utile leçon; dis que
Wolsey, qui marcha jadis dans les sentiers brillants de la gloire, qui
sonda toutes les profondeurs, tous les écueils des dignités, t'a
découvert, dans son naufrage, un chemin pour t'élever, une route sûre et
infaillible, quoiqu'il l'ait manquée pour lui-même. Remarque seulement
ma chute, et ce qui a causé ma ruine. Cromwell, je te le recommande,
repousse loin de toi l'ambition. C'est par ce pêché que tombèrent les
anges; comment donc l'homme, image de son Créateur, peut-il espérer de
prospérer par elle? Sois le dernier dans ta propre affection: chéris les
coeurs qui te haïssent. La corruption ne profite pas plus que
l'honnêteté. Porte toujours la paix dans ta main droite pour faire taire
les langues envieuses: sois juste, et ne crains rien. N'aie pour but
dans toutes tes actions, que ton pays, ton Dieu et la vérité. Et alors
si tu tombes, ô Cromwell, tu tomberas en bienheureux martyr. Sers le
roi; et je t'en prie, rentre avec moi: viens faire un inventaire de tout
ce que je possède jusqu'à la dernière obole; tout cela est au roi: ma
robe et la pureté de ma foi sont maintenant tout ce que j'ose dire à
moi. O Cromwell, Cromwell, si j'avais servi mon Dieu seulement avec la
moitié autant de zèle que j'ai servi mon roi, il ne m'aurait pas, dans
ma vieillesse, exposé nu à la fureur de mes ennemis!
CROMWELL.--Mon bon seigneur, ayez patience.
WOLSEY.--J'en ai aussi. Adieu, espérances de cour: mes espérances
habitent dans le ciel.
(Ils sortent.)