WOLSEY.--_Tanta est erga te mentis integritas, regina serenissima...._

CATHERINE.--O mon bon seigneur, pas de latin: je n'ai pas été assez

paresseuse, depuis que je suis venue en Angleterre, pour n'avoir pas

appris la langue dans laquelle j'ai vécu. Une langue étrangère me rend

la manière dont on traite ma cause plus étrange, plus suspecte. De

grâce, expliquez-vous en anglais; il y a ici quelques personnes, qui,

pour l'amour de leur pauvre maîtresse, vous remercieront si vous dites

la vérité: croyez-moi, elle a été bien cruellement traitée! Lord

cardinal, le péché le plus volontaire que j'aie jamais commis peut

s'absoudre en anglais.

WOLSEY.--Noble dame, je suis fâché que mon intégrité et mon zèle pour

servir Sa Majesté et vous fassent naître en vous de si graves soupçons,

quand ils devraient produire la confiance. Nous ne venons point en

accusateurs entacher cet honneur que bénit la bouche de tous les gens de

bien, ni vous attirer traîtreusement aucun chagrin; vous n'en avez que

trop, vertueuse dame! Mais nous venons savoir à quelles dispositions

votre âme s'est arrêtés dans l'importante question qui s'est élevée

entre vous et le roi, vous donner, en hommes honnêtes et libres de tout

intérêt, notre opinion sincère, et les moyens consolants qui peuvent

appuyer votre cause.

CAMPEGGIO.--Ma très-honorée dame, milord d'York, suivant son noble

caractère, et guidé par le zèle et le respect qu'il a toujours portés à

Votre Grâce, oubliant, en homme de bien, la censure qui vous est

dernièrement échappée contre sa personne et sa véracité, et que vraiment

vous avez poussée trop loin, vous offre ainsi que moi, en signe de paix,

ses services et ses conseils.

CATHERINE, à _part_.--Pour me trahir!--(_Haut_.) Milords, je vous rends

grâces à tous deux de votre bonne volonté. Vous parlez comme des hommes

de bien; je prie Dieu que vous le soyez en effet. Mais en vérité je ne

sais comment, avec le peu d'esprit que je possède, donner sur-le-champ,

à des hommes de votre savoir et de votre gravité, une réponse sur un

point de cette importance, et qui intéresse de si près mon honneur (et

peut-être, je le crains, encore plus ma vie). J'étais à travailler avec

mes filles, et je ne songeais guère, Dieu le sait, ni à une pareille

visite ni à une pareille affaire. Au nom de ce que j'ai été (car je sens

déjà la dernière crise de ma grandeur), mes bons seigneurs, laissez-moi

du temps et le loisir de me procurer des avis, pour défendre ma cause:

hélas! je suis une femme, sans amis, sans espoir.

WOLSEY.--Madame, vous outragez par ces frayeurs la tendresse du roi:

vous avez beaucoup d'espérances et beaucoup d'amis.

CATHERINE.--Ce que j'en ai en Angleterre m'est de bien peu d'avantage.

Pouvez-vous penser, milords, qu'aucun Anglais ose me donner conseil? ou

s'il s'en trouvait quelqu'un qui fût assez insensé pour me servir

loyalement, pensez-vous, lorsqu'on saurait qu'il me soutient contre la

volonté de Sa Majesté, qu'il vécût longtemps sous sa domination? Non,

non, mes amis, ceux qui doivent par leurs conseils écarter mes

afflictions, ceux à qui doit s'attacher ma confiance, ne vivent point

ici; ils sont, ainsi que toutes mes autres consolations, loin d'ici,

dans mon pays, milords.

CAMPEGGIO.--Je voudrais que Votre Majesté voulût faire trêve à ses

chagrins et accepter mon conseil.

CATHERINE.--Quel conseil, milord?

CAMPEGGIO.--Remettez votre cause à la protection et à la bonté du roi.

Il vous aime, il est généreux: votre honneur et votre cause y

gagneraient beaucoup; car si vous la perdez devant la loi, vous vous

séparez de lui disgraciée.

WOLSEY.--Le cardinal vous parle avec sagesse.

CATHERINE.--Vous m'apprenez ce que vous souhaitez tous deux, ma ruine.

Est-ce là votre conseil chrétien?--Loin de moi, tous deux! Le ciel est

encore au-dessus de tout. Là siége un juge qu'aucun roi ne peut

corrompre.

CAMPEGGIO.--Votre colère vous trompe sur nos intentions.

CATHERINE.--La honte en est à vous. Je vous ai pris pour deux saints

personnages; oui, sur mon âme, deux vertus cardinales; mais vous êtes,

je le crains bien, des péchés cardinaux, et des coeurs faux. Par

l'honneur! amendez-vous, milords.--Sont-ce là vos consolations, le

cordial que vous apportez à une malheureuse femme, à une femme sans

secours au milieu de vous, raillée, outragée? Je ne vous souhaiterai pas

la moitié de mes misères: j'ai plus de charité: mais souvenez-vous que

je vous ai avertis: prenez garde, au nom du ciel, prenez garde qu'enfin

le poids de mes chagrins ne retombe tout à la fois sur vous.

WOLSEY.--Madame, c'est un vrai délire. Vous tournez à mal le bien que

nous vous offrons.

CATHERINE.--Et vous, vous me réduisez à rien. Malheur sur vous, et sur

tous les hypocrites tels que vous! Voudriez-vous (si vous aviez quelque

sentiment de justice, quelque pitié, si vous étiez autre chose que des

habits d'hommes d'église), voudriez-vous que je remisse ma faible cause

entre les mains de celui qui me hait? Hélas! il m'a déjà bannie de son

lit, et il y avait longtemps qu'il m'avait bannie de son coeur. Je suis

vieille, milords, et ne suis plus sa compagne que pour l'obéissance? Que

puis-je craindre de pis qu'un état si misérable? Étudiez-vous donc à me

faire un malheur qui l'égale.

CAMPEGGIO.--Vos craintes vont plus loin.

CATHERINE.--Ai-je donc (laissez-moi parler pour moi, puisque la vertu ne

trouve point d'ami), ai-je vécu si longtemps son épouse, son épouse

fidèle, et j'ose le dire sans vaine gloire, exempte du plus léger

soupçon! ai-je toujours accueilli le roi d'un coeur plein de tendresse!

l'ai-je, après le ciel, aimé plus que tout au monde! lui ai-je obéi sans

réserve! ai-je porté pour lui la tendresse jusqu'à la superstition,

oubliant presque mes prières pour le soin de lui complaire! et cela pour

m'en voir ainsi récompensée? Cela n'est pas bien, milords. Trouvez-moi

une femme toujours constante dans l'affection de son époux, une femme

qui n'ait jamais eu, même en songe, un plaisir qui ne fût pas le sien,

et au mérite de cette femme, lorsqu'elle aura fait tout ce qui est

possible, j'ajouterai encore une vertu.... une extrême patience.

WOLSEY.--Madame, vous vous écartez du but avantageux que nous vous

proposons.

CATHERINE.--Milord, je n'ose me rendre coupable du crime d'abandonner

volontairement le noble titre auquel m'a unie votre maître; la mort

seule pourra me séparer de ma dignité.

WOLSEY.--Je vous prie, écoutez-moi.

CATHERINE.--Plût au ciel que mes pas n'eussent jamais foulé cette terre

anglaise, que je n'eusse jamais éprouvé les flatteries qui y voient le

jour! Vous avez des visages d'anges; mais le ciel connaît vos coeurs.

Que vais-je maintenant devenir, infortunée que je suis? Je suis la femme

la plus malheureuse qu'il y ait au monde. _(A ses femmes.)_ Hélas! mes

pauvres amies, quel est votre sort maintenant, naufragées sur un royaume

où je ne trouve ni pitié, ni ami, ni espoir, aucun parent qui pleure sur

moi, où l'on m'accorde à peine un tombeau, où, comme la tige du lis, qui

fleurissait jadis reine de la prairie, je vais pencher la tête et

mourir?

WOLSEY.--Si Votre Grâce voulait seulement se laisser persuader que nos

vues sont honnêtes, vous trouveriez plus de consolation. Pourquoi

voudrions-nous, vertueuse dame, vous faire tort dans cette affaire? à

quelle fin? Hélas! nos places et le caractère de notre état, tout

repousse cette idée. Nous sommes destinés à guérir de tels chagrins et

non à les faire naître. Au nom de la vertu, considérez ce que vous

faites; combien vous vous nuisez à vous-même et vous exposez à vous voir

séparée tout à fait du roi par cette conduite. Le coeur des rois caresse

l'obéissance tant ils en sont amoureux! mais ils se soulèvent contre les

esprits opiniâtres et se montrent terribles comme la tempête. Je sais

que vous avez un doux et noble caractère, une âme égale comme le calme;

je vous en conjure, daignez nous croire ce que nous faisons profession

d'être, des médiateurs de paix, vos amis et vos serviteurs.

CAMPEGGIO.--Madame, vous l'éprouverez. Vous faites tort à vos vertus par

ces craintes d'une faible femme. Une âme noble, telle que vous a été

donnée la vôtre, rejette toujours loin d'elle de pareilles défiances,

comme une monnaie trompeuse. Le roi vous aime; prenez bien garde de

perdre cet avantage. Quant à nous, s'il vous plaît de vous confier à nos

soins dans cette affaire, nous sommes prêts à déployer tous nos efforts

pour votre service.

CATHERINE.--Faites ce que vous jugerez à propos, milords, et je vous en

supplie, pardonnez-moi si je ne me suis pas conduite comme je l'aurais

dû. Vous le savez, je suis une femme dépourvue de l'esprit nécessaire

pour faire une réponse convenable à des hommes tels que vous. Je vous

prie, portez mes hommages à Sa Majesté, il a encore mon coeur, et il

aura mes prières, tant que ma vie m'appartiendra. Venez, vénérables

prélats, gratifiez-moi de vos avis, elle vous les demande aujourd'hui

celle qui ne songeait guère, lorsqu'elle mit les pieds dans cette cour,

qu'elle dût un jour payer si cher ses grandeurs!

(Ils sortent.)

Henri VIII · 第 23 / 40 题