_Aline à Déterville._ [1]
Au château de Blamont, ce 29 avril.
Vous êtes étonné du parti que je prends, monsieur, mais soyez sûr
qu'il ne m'en reste pas d'autre, puisque j'ai fait tant d'adopter
celui-là. Croyez que si j'avais pu profiter de vos offres
obligeantes, je l'aurais fait sans doute, Julie vous dira que la
fuite ne nous a été possible que dans un moment, où elle ne
s'accordait ni avec vos conseils, ni avec mon devoir.
Je demande avec les plus vives instances d'être placée à côté de ma
mère, rappelez-vous qu'elle l'a voulut. Si la cruauté de ceux chez
qui je suis maintenant, s'étendait jusqu'au refus de cette grace,
réclamez-moi, monsieur, je vous conjure, représentez que j'ai trop
souffert dans ma vie, pour ne pas me flatter au moins d'une telle
faveur après ma mort.
Ce paquet devant vous être rendu avant que vous ne receviez mes
tristes cendres, je vous prie de faire mettre dans le cercueil de ma
mère, celle de ces lettres qui lui est adressée, et de faire tenir
l'autre à Valcour, dites-lui, monsieur, que je meurs pour me
conserver à lui; . . . sa délicatesse m'entendra. Il ne me restait
plus d'autre partis entre celui que je prends, ou celui d'être une
créature infâme; . . . était-il en moi de balancer?
Je vous prie de vouloir bien me rappeller quelquefois, monsieur, au
tendre souvenir de ma chère Eugénie et de sa respectable mère, si
l'une et l'autre me condamnent, vous me défendrez, je remets tous mes
droits aux mains de l'amitié, c'est-elle que je prie de m'excuser,
sans compromettre sur-tout celui que la nature m'oblige à respecter,
quels que puissent être ses torts.
Que de bontés vous avez pour ma mère et pour moi, monsieur, et quelle
indiscrétion de vous donner autant de peines! Je vous conjure
pourtant de ne pas me refuser vos derniers soins, je vous les demande
au nom de ce sentiment pur que vous m'avez juré tant de fois.
Vous souvenez-vous de ces soirées charmantes, passées dans quelques-
uns de nos hivers à Paris, entre vous, ma mère, votre aimable famille
et Valcour, où vous me disiez que ce serait moi qui vous surviverait
tous, que c'était à moi qu'était réservée l'épitaphe de la société;
ce pronostic me désolait, vous vous le rappelez comme il s'est
heureusement démenti . . . Oui, monsieur, je dis heureusement, c'est
l'être, qui restant seul au monde, se trouve avoir à pleurer tout ce
qu'il avait de plus cher, que l'on doit regarder comme à plaindre,
. . . celui qui meurt l'est beaucoup moins, et connaissant votre
sensibilité, voilà pourquoi je m'afflige infiniment plus pour vous
que pour moi. Mais ne me regrettez pas, monsieur; le bonheur où j'ose
aspirer maintenant, est bien au-dessus de celui qui pouvait
m'attendre en ce monde, daignez employer ces motifs pour consoler
Valcour, je crains les premiers momens pour lui, . . . que n'êtes-
vous là pour lui donner vos soins! Oh monsieur! je dispose de bien
peu de choses, mais au moins personne ne peut m'enlever ce qui est à
moi, je désire donc que mes petits ouvrages et mes desseins soient
envoyés à Valcour, parce que je sais qu'il les aime, ce don lui fera
plaisir; et vous monsieur, je vous supplie d'accepter mes livres.
Vous voudrez bien partager ce qui me reste d'ailleurs, tant en effets
qu'en argent, entre les pauvres de Vertfeuille et ma chère Julie, je
vous recommande cette fille, faites qu'elle puisse trouver place dans
les legs pieux de ma mère, elle en est digne et par sa conduite et
par tous les soins qu'elle a eu de moi jusqu'au dernier moment.
Adieu, monsieur, souvenez-vous quelquefois d'Aline, vous n'eutes
jamais une meilleure ni une plus sincère amie.
[Footnote 1. Celle-ci et les deux suivantes, sont les lettres
posthumes d'Aline, incluses dans le paquet que Déterville envoyait à
Valcour avec le journal de Julie.]