LETTRE LXI.

_Valcour à Aline._

Paris, ce 26 mars.

Après tout l'intérêt que j'ai pu faire naître en votre ame sensible,

m'en refuserez vous, Aline, la nouvelle preuve que j'ose implorer?

. . . Vous devinez ce que je demande, votre cœur animé du même désir,

sait aisément pressentir la grace instante que je sollicite . . .

Cette faveur me fut refusée l'an passé, je m'en souviens avec

douleur; mais daignez y réfléchir Aline, les circonstances où je vous

laisse cette fois-ci, sont bien différentes de celles où nous étions

alors; je me méfie de ce calme apparent; je n'ai osé le dire, mais il

me semble que ce nouveau délai s'accorde bien légèrement; cette

tranquillité promise est-elle supposable avec toutes les précautions

que l'on prend? avec les indignités qu'on se permet, et si l'on

n'avait pas envie de presser, dresserait-on tant de batteries pour

éloigner tous les obstacles? Ah! puissent mes pressentimens se

trouver faux, mais je frémis en m'éloignant; je ne puis vous le

cacher, et plus mes craintes sont affreuses, plus est violent le

désir de vous voir . . . Si nous allions être trompés tous! si les

odieuses manœuvres de cet homme cruel, allaient m'enlever tout ce que

j'idolâtre! . . . cette funeste idée n'entre dans mon cœur que comme

un fer ardent qui le déchire . . . elle n'y pénètre qu'avec le

frisson de la mort . . . que je vous voye avant . . . Aline que je

vous parle encore une fois de mon amour . . . content d'être plaint

de vous, heureux d'emporter votre cœur . . . je pourrai mieux du

moins supporter votre absence; c'est avec le sang qui a coulé pour

vous, que je trace en pleurant ce désir effréné de mon ame . . . si

vous me refusez . . . Aline . . . je m'éloignerai, il le faut; mais

je ne vous reverrai jamais . . . Croyez-le, quelque chimérique que

vous puissiez trouver cette idée, elle m'absorbe, et je ne puis

l'empêcher de naître. En un mot, il faut que je vous voye, le besoin

que j'en ai est tel, que pour la première fois de ma vie, je ne sais

pas même si je vous obéirois, à supposer que vous me défendissiez

votre présence. Oui j'aimerois mieux vous désobéir et vous voir, que

de mourir en vous obéissant . . . Elle m'est chère cette vie cruelle

depuis que vous y avez pris tant d'intérêt. Ô mon Aline! voyez votre

amant à vos pieds, implorer en les arrosant de larmes, la grace

instante de vous voir une minute, voyez-le palpitant encore sous le

fer de l'auteur de vos jours, attendre de cette faveur seule le

dédommagement de ses maux . . . Où voulez-vous que j'aille sans vous

avoir vue? Affaibli par mon désespoir, égaré par mon amour, que

deviendrais-je, hélas! sans le soulagement que j'attends, ou vous ne

m'avez jamais aimé ou vous l'obtiendrez de votre mère; c'est à toutes

deux que je le demande, et c'est toutes deux que je veux embrasser ou

mourir.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4 · 第 34 / 60 题