LETTRE LX.

_Valcour à madame de Blamont._

Paris, ce 16 mars.

Que de droits vous acquerez à ma reconnaissance, madame, est-il

besoin de multiplier les titres que vous avez sur moi? Vous me faites

presque chérir mes malheurs, puisque j'obtiens en les subissant des

preuves si douces de vos excessives bontés . . . Subterfuge adroit

. . . Heureux espoir! . . . que de délicatesse vous savez mettre en

obligeant; oui, madame, je vais m'éloigner, . . . et de ce moment-ci,

puisque ma sûreté vous intéresse, je vais y pourvoir en me logeant

chez un ami où je resterai incognito jusqu'à l'instant de mon départ.

Oh, madame! faut-il vous l'avouer? vos bontés m'enhardissent, elles

m'encouragent à vous en demander une nouvelle preuve; m'éloigner

encore de vous, . . . m'en éloigner pour si long-temps . . . sans

vous voir; sans qu'il me soit permis de me jetter aux genoux de tout

ce que j'adore . . . Auriez-vous la rigueur de m'y condamner; je mets

à vous demander cette grace les instances les plus vives dont mon

cœur soit capable . . . Dans les premiers jours de votre arrivée à

Vertfeuille, . . . pendant que vous y serez seule . . . une heure,

. . . une seule minute; . . . mais m'arracher, . . . mais quitter ma

patrie sans jouir du bonheur de voir un instant tout ce qui m'y

attache, . . . non, vous ne l'exigerez pas, vous ne me condamnerez

pas à une privation qui me serait plus dure que la mort . . .

Indiquez-moi les précautions à prendre, . . . tracez-moi la route à

suivre, je ferai tout, j'obéirai à tout, il ne sera rien à quoi je ne

me soumette pour obtenir la grace que j'implore, j'attends mon arrêt

. . . Prononcez, . . . et convainquez-vous bien que d'un seul mot,

vous allez me rendre le plus fortuné des hommes, ou le plus

malheureux des amans.

Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4 · 第 33 / 60 题