Ils s'éloignent, dignement, posément, et

sortent à gauche.

TYLTYL, consterné.

Qu'est-ce qu'ils ont?... Où vont-ils?...

UN DES GRANDS ENFANTS

Ils vont à l'autre porte....

UN AUTRE

Ils vont chercher le plus petit....

UN AUTRE

Plus ils sont petits, plus ils savent....

LE PREMIER

Mais où donc est-il, le plus petit?... Vous ne l'avez pas

vu?...

UN AUTRE

Non, personne ne l'a vu depuis ce matin.... C'est étonnant,

il est toujours avec ses petites sœurs....

TYLTYL, regardant la foule d'enfants qui peuple les salles.

Comme il y a du monde!...

UN DES GRANDS ENFANTS

Et ce n'est qu'une partie de la famille....

UN ENFANT, qui a suivi des yeux, au loin, la marché des cinq

petits.

Ils s'arrêtent à la troisième porte!...

TYLTYL

Qui?...

L'ENFANT

Les cinq petits....

UN AUTRE ENFANT

Ils ont l'air de chercher quelque chose....

LE PREMIER ENFANT

Allons voir ce qu'ils font.... Ils savent ce qu'ils

savent....

D'AUTRES ENFANTS

Oui, oui, allons-y tous.... Ils savent, eux, ils savent!...

Grands remous dans la foule des enfants. Ils

se précipitent tous du même côté et sortent

par la gauche. En un instant la salle est

vide, et Tyltyl y demeure seul avec la

Lumière, les six jeunes filles et le Destin.

TYLTYL

Suivons-les aussi!...

Il sort, suivi de la Lumière, des six jeunes

filles et du Destin qui ferme la marche. Il

n'y a plus en scène que le Fantôme voilé, que

tout le inonde a oublié et qui n'a pas quitté

la colonne de droite, contre laquelle il

s'appuie. La scène reste vide un instant,

puis on voit s'avancer du fond des salles, un

enfant encore plus petit que le plus jeune

des cinq petits. Il marche résolument; arrivé

aux colonnes du premier plan, il s'oriente un

moment, semble chercher à droite et à gauche,

puis, tout d'un coup, d'un pas délibéré, va

directement au Fantôme voilé, devant lequel

il s'arrête, se campe et qu'il considère

longuement, gravement, en silence, un doigt

dans la bouche. Enfin, il avance une main et

saisit le Fantôme par le bas de la robe.

LE PETIT

C'est toi, dis?...

LE FANTÔME, qui parle pour la première fois, d'une voix qui

se cherche, vient de très loin et a peine à sortir de la

gorge.

Oui....

LE PETIT

Je savais.... Viens....

LE FANTÔME

Où veux-tu?...

LE PETIT

Par ici.... Je vais dire aux autres....

LE FANTÔME

Pas encore.... Je ne peux pas encore....

LE PETIT, le tirant toujours par la robe, vers un banc de

marbre qui se trouve entre les colonnes, au premier plan.

Viens.... (Il le fait asseoir et l'installe sur le banc, le

caresse et l'embrasse.) Viens.... C'est toi.... Je

savais.... Je t'embrasse.... Tu ne sais pas encore

embrasser?... (Le Fantôme fait signe que non.) Non?... Comme

ça.... Je t'apprendrai.... (Il l'embrasse et le caresse

longuement.) Tu n'as plus froid?...

LE FANTÔME, parvenant déjà à sourire.

Non....

LE PETIT, l'embrassant toujours.

Tu vois, c'est déjà mieux....

En effet, sous les caresses et les baisers de

l'enfant, la statue s'anime peu à peu, les

yeux s'ouvrent, les lèvres palpitent, le

visage se colore, le corps perd sa rigidité

effrayante, les bras s'assouplissent et

s'arrondissent autour du cou de l'enfant.

LE PETIT, se blotissant contre elle.

Ça va mieux, dis?... Tu ne dors plus?... On est bien tous

les deux.... Ils te cherchent encore, dis?... Et moi je t'ai

trouvée!... Je savais, je savais....

LE FANTÔME

Moi aussi, je savais, je savais.... J'attendais....

LE PETIT

C'est heureux, dis?... (Se blotissant plus étroitement.)

Oh! que c'est amusant!... Tu t'amuses aussi, dis?...

LE FANTÔME

Oui.... oui, je suis heureuse....

LE PETIT

Pourquoi tu ne ris pas?...

LE FANTÔME

Je suis trop heureuse....

LE PETIT

Moi aussi, moi aussi!... Ne fais pas attention, je vais

pleurer un peu, mais ça ne compte pas....

LE FANTÔME, commençant à lui rendre ses baisers et ses

caresses.

Je vais pleurer aussi....

LE PETIT, enivré, ébloui.

Tu m'embrasses.... Maman!... C'est donc vrai, c'est donc

vrai, c'est maman!... Encore, encore!... Maintenant, c'est

assez; maintenant, je ne peux plus!... Ils ne le croiront

pas, ils ne pourront pas croire!...

LE FANTÔME

Appelle-les, il est temps....

LE PETIT

Ne cache pas ton visage, ils ne te verraient pas.... Ils ne

me croiraient pas.... (Écartant le voile.) Oh! maman, tu es

belle, tu es belle!... (La chevelure s'épanouit sur les

épaules.) Oh! maman, tes cheveux!... Tu en as, tu en as!...

Là, c'est bien mieux ainsi, je t'embrasse bien mieux....

(Écoulant.) Attention, ils reviennent!... Ils sont là!...

En effet, les cinq petits accourent à toutes

jambes dans la salle.

LES CINQ PETITS

Où est-elle?... Où est-elle?... Où est-elle?...

LE PETIT, se dressant sur le banc, à côté de sa mère et la

montrant aux autres en trépignant de joie.

Ici! ici!... Elle est ici, elle est ici!... C'est moi qui

l'ai trouvée!...

La mère veut se lever pour les embrasser,

mais ils ne lui en laissent pas le temps, se

jettent sur elle, l'accablent de caresses et

de baisers, la forcent à se rasseoir,

grimpent sur ses genoux, s'agitent et

grouillent sur elle et parlent tous en même

temps.

LES CINQ PETITS

C'est elle!... C'est bien elle!... C'est maman!... Où

était-elle?... Tu la reconnais, toi?... Je crois bien! Je

crois bien!... Toi aussi?... Moi aussi! Moi aussi!... Tu

prends toute la place!... Tu l'embrasses tout le temps!...

C'est pas juste, c'est mon tour!... C'est ma maman aussi!...

Nous t'avons tant cherchée!... Nous avons attendu,

attendu!... Elle est belle, n'est-ce pas?... La plus belle

de toutes!... Il n'y on a pas d'autre!... Dis-nous,

dis-nous!... Quoi Je t'aime!... Nous aimes-tu?... On

s'embrasse! On s'embrasse!... Que c'est bon, les mamans!...

Que c'est bon d'embrasser!... Dire qu'on ne savait pas!...

Tout pour nous, tout pour nous!... Il n'y a qu'un

bonheur!... Tout pour toi!... Je t'aime trop!... Dis, me

reconnais-tu?... Je serai le deuxième... Et puis moi, le

troisième... Et c'est moi le dernier; embrasse-moi d'abord,

j'ai le plus longtemps à attendre!... Elle rit.... Elle est

heureuse aussi!... Réponds-nous, réponds-nous!... Ton bras,

je veux ton bras tout autour de mon cou!... Moi aussi! Moi

aussi!... Ne t'en vas pas surtout!... On ne sait plus que

faire.... On est fou de bonheur.... On ne peut plus

attendre!...

Pendant qu'ils parlent et s'embrassent ainsi,

les autres enfants, plus grands, ceux des

générations futures, rentrent peu à peu dans

les salles qui se repeuplent. Les premiers

arrivés s'arrêtent derrière le groupe formé

par la mère et les six petits; et bientôt,

dans la foule qui s'accroît, on entend

murmurer: «Ils l'ont trouvée!... Ils l'ont

trouvée!... C'est elle!... Ils sont

heureux!... Elle est belle!... Elle est

bonne!... Pouvons-nous l'embrasser?...

Attendez, attendez, c'est à eux!... Nous

aurons notre tour!...»

Maintenant, Tyltyl, suivi de la Lumière, des

six jeunes filles et du Destin, rentre

également dans la salle. Mouvement parmi les

enfants qui s'écartent pour le laisser

passer. Le plus petit des six petits

l'aperçoit d'abord, va au-devant de lui, et

le prenant par la main, le conduit à la mère

en disant gravement:

LE PLUS PETIT

C'est elle.... Je l'ai trouvée....

La mère se lève et se dresse devant Tyltyl.

UN AUTRE PETIT

La reconnais-tu?...

Tyltyl hésite, se passe la main sur le front,

cherche en vain dans ses souvenirs.

TYLTYL

Pas encore.... Elle est belle!...

UN AUTRE PETIT

Embrasse la, c'est elle....

UN AUTRE PETIT

Il n'y en a pas d'autre....

LE PLUS PETIT

Nous n'en voulons pas d'autre....

TYLTYL, prenant la main de la Mère.

D'où viens-tu?... Qui es-tu?... Où t'ai-je déjà vue?... Je

ne me rappelle pas....

La Mère ne répond pas. Les couleurs pâlissent

et se raniment, les yeux s'ouvrent et se

referment, la vie revient et se retire, selon

les palpitations d'un souvenir qui ne peut

pas ressusciter....

LE PLUS PETIT

Attention, tu lui fais du mal!...

Les autres petits se rangent devant elle,

comme pour la défendre.

UN PETIT

Va-t'en!...

UN AUTRE PETIT

Va-t'en!... Tu ne l'auras pas tant que tu ne sauras pas!...

UN AUTRE PETIT

Tu n'en auras pas d'autre!...

UN AUTRE PETIT

Va-t'en!... Elle reste avec nous jusqu'à ce que tu

saches!...

UN AUTRE PETIT

Va-t'en!... Nous t'attendrons, nous serons tous là-bas!...

LE PREMIER PETIT

Va-t'en, va-t'en!... Tu lui fais trop de mal!...

LE PLUS PETIT, enlaçant sa mère.

Viens, maman, viens nous-en!... Il ne sait pas encore!...

Tous entourent, enveloppent leur mère, la

pressent, l'entraînent, en faisant à Tyltyl

des signes d'adieu: «A bientôt! A bientôt!...

Là-bas! là-bas! là-bas!... A bientôt!...» La

mère se retourne et regarde Tyltyl fixement;

puis la vision de la salle s'obscurcit, se

décolore, s'efface, se dissout et disparaît.

Tyltyl, la Lumière, le Destin et les six

jeunes filles se retrouvent seuls devant le

rideau de la Voie Lactée.

TYLTYL

Eh bien, me voilà bien!... Qu'est-ce que je vais faire?...

Est-ce que c'est ma faute si je ne peux pas me rappeler?...

LA LUMIÈRE

Ne crains rien.... Ils savent ce qu'ils disent... Tu la

retrouveras.... Hâtons-nous de rentrer.... Je suis sure

qu'elle t'attend où tu ne l'attends pas....

TYLTYL, rêveur.

C'est égal, elle est belle!... Je crois qu'ils ont

raison.... Je crois bien que c'est elle....

Ils sortent tous.

RIDEAU

ACTE CINQUIÈME

DIXIÈME TABLEAU

DEVANT LE RIDEAU QUI REPRÉSENTE LA LISIÈRE D'UNE FORÊT

* * * * *

Entrent Tyltyl et la Lumière.

LA LUMIÈRE

Enfin, nous y voici....

TYLTYL

Où donc?...

LA LUMIÈRE

Mais près de ta maison.... Tu ne reconnais pas ta forêt?...

TYLTYL

Ma forêt, ma forêt.... (Regardant autour de soi.) Mais c'est

vrai!... J'ai déjà vu ces hêtres quelque part....

LA LUMIÈRE

C'est assez probable, puisqu'ils entourent la maison où tu

es né....

TYLTYL

En tout cas, ce n'est pas trop tôt.... Je n'en peux plus....

LA LUMIÈRE

En effet, le voyage a été fatigant, mais fructueux....

TYLTYL

Fructueux, fructueux?... Je ne vois pas en quoi.... Au

départ, j'aimais six femmes; au retour, je n'en aime plus

qu'une et c'est la seule qui ne me suive pas.... Mais au

fait, où sont-elles, les six autres, et ce pauvre petit

Destin qui m'a l'air bien malade?...

LA LUMIÈRE

Les voici!...

Entrent les six jeunes filles. La dernière,

Janille, porte le Destin, qui, toujours

enveloppé de sa cape et coiffé du sombrero,

n'a plus que la taille d'un tout petit enfant

et paraît très fatigué.

JANILLE, passant le Destin à Milette.

Veux-tu t'en charger un instant?... Il n'est pas bien grand

mais bien lourd....

MILETTE, le prenant des bras de Janille.

Viens ici, mon petit Tintin, viens ici, ne pleure pas, ne

pleure pas....

LE DESTIN, d'une voix larmoyante et zézayante.

Moi?... Ze ne pleure zamais!... Ze suis touzours le même....

Ze suis inébranlable, inamovible, infatigable, implacable et

inexorable....

MILETTE

Oui, oui; c'est entendu, mon petit Tintin, tu es bien

Sage.... (Le Destin s'endort dans ses bras.) Il dort!...

JANILLE, l'emmitouflant maternellement dans sa cape.

Il est bien gentil, bien tranquille et bien obéissant, mais

il paraît bien fatigué....

LA LUMIÈRE

Pauvre petit Destin; il n'a pas eu de chance!... Mais nous

nous en occuperons tout à l'heure.... En attendant, mes

enfants, il faut songer à la séparation et aux derniers

adieux....

JANILLE

Aux derniers adieux?...

LA LUMIÈRE

Mais oui; nous n'allons pas voyager toute notre vie.... Vous

êtes d'ailleurs près de vos demeures, puisque, vous habitez

tous les alentours de cette forêt. Notre but est atteint;

nous savons à présent ce que nous avions intérêt à savoir:

l'homme n'a droit qu'à un unique amour; tous les autres ne

sont que de douloureuses erreurs qui font le malheur d'un

nombre infini d'existences. Nous avons appris que le choix

de cet unique amour ne dépend pas de nous, mais de ceux qui

nous précèdent et qui nous suivent. Vous alliez vous

tromper; et malgré la tristesse de toute séparation, il y a

lieu de vous réjouir, far découvrir qu'on allait commettre

une erreur dangereuse et irréparable, est aussi avantageux

que de trouver une grande et belle vérité. J'ai du reste, au

nom de la Fée, à vous faire part d'une heureuse nouvelle:

c'est que l'unique amour que vous avez cherché avec nous

attend au coin du feu, dans chacune de vos maisons, chacune

d'entre vous; ou, tout au moins, ne tardera pas à l'y

attendre.... Ne tardez pas non plus à l'y rejoindre....

L'heure s'avance, le coq va chanter, les oiseaux se

réveillent; que les adieux soient brefs, sans regrets, sans

arrière-pensées et sans larmes....

MILETTE, passant le Destin à Aimette.

Veux-tu me le prendre un instant, pendant que j'embrasse

Tyltyl?... (Embrassant Tyltyl.) Adieu, mon petit Tyltyl....

Il faut que je parte la première; papa se lève de bonne

heure, et s'il ne me trouvait pas à la maison, ce serait

effroyable.... Adieu, Tyltyl, je t'embrasse tendrement. Ne

me garde pas rancune, quand nous nous reverrons.... J'habite

ici près et nous aurons à passer toute la vie dans la même

forêt....

TYLTYL, l'embrassant tendrement.

Te garder rancune, ma Milette, et de quoi?... Je sais bien,

tu sais bien que ce n'est pas ta faute ni la mienne....

MILETTE

Adieu, adieu!.... Il faut que je me sauve....

Elle sort en courant.

AIMETTE, passant le Destin à Janille.

Veux-tu prendre un instant le petit?... (Embrassant Tyltyl.)

Adieu, Tyltyl.... Ne nous oublions pas.... J'en aimerai

peut-être un autre; mais je ne l'aimerai jamais comme je

croyais t'aimer....

LA LUMIÈRE

Voyons, voyons, abrégeons.... Nous n'en finirons pas si nous

continuons sur ce ton.... Si le coq chante avant votre

retour, vos parents sauront tout et vous aurez des scènes

assez désagréables.... Un simple baiser fraternel, c'est

tout ce que je peux vous permettre aujourd'hui.... Vous

n'allez pas bien loin, et vous vous reverrez plus d'une

fois dans la vie, où, vous connaissant mieux, vous vous

aimerez davantage....

Rosarelle et Belline embrassent Tyltyl en

silence et sortent. Roselle se mouche

bruyamment en épongeant ses larmes et en

balbutiant: «Mon petit Tyltyl, mon petit

Tyltyl!... Il était si gentil!... On se

reverra, n'est-ce pas, on se reverra.... Tu

auras tout ce qu'il y a de meilleur à

l'auberge!...» Puis elle sort vivement, au

pas du course. Seule Janille s'attarde,

portant le Destin dans ses bras.

LA LUMIÈRE

Eh bien! Janille, que fais-tu là?...

JANILLE, tout en larmes.

Je ne peux pas, je ne peux pas m'en aller tout de suite

comme les autres....

LA LUMIÈRE

Il le faut cependant, ma Janille; ce n'est pas le destin,

comme disent les hommes, mais la volonté de ceux qui savent

tout et ne meurent jamais.... Adieu, ma petite Janille, tu

as été bien douce, bien aimante et bien tendre et j'ai cru

un instant que tu serais choisie.... Ne pleure pas, mon

enfant, donne-moi ce pauvre Destin, j'en aurai soin, et

embrassez-vous plus longuement....

JANILLE, passant le Destin à la Lumière et embrassant

longuement Tyltyl.

Adieu, Tyltyl!...

TYLTYL

Adieu, Janille!...

Janille s'éloigne à pas lents.

LA LUMIÈRE

Et maintenant que nous sommes seuls, embrassons-nous

aussi.... Nous nous reverrons avant peu pour entreprendre un

autre et long voyage....

TYLTYL

Un autre et long voyage?...

LA LUMIÈRE

Le dernier, le plus heureux et le plus beau.... Mais il ne

m'est pas encore permis d'en parler.... Adieu, Tyltyl....

Rappelle-toi, mon enfant, que tu n'es pas seul en ce monde

et que tout ce que tu y vois n'a ni commencement ni fin. Si

tu gardes cette pensée dans ton cœur, si elle grandit en

toi en même temps que toi-même, tu sauras toujours, en

toutes circonstances, ce qu'il faut dire, ce qu'il faut

faire, ce qu'il faut espérer.... Et toi, Tintin, ne pleure

pas ainsi.... Nous finirons par nous entendre....

LE DESTIN, dans un sommeil larmoyant et bafouillant.

Moi?... Ze ne pleure zamais!... Moi z'ordonne qu'on

s'arrête!... En avant! en avant! en avant!...

La Lumière sort à gauche emportant le Destin

dans ses bras. Tyltyl la suit en lui faisant

des signes d'adieu et le rideau s'ouvre sur

le onzième tableau.

ONZIÈME TABLEAU

LE RÉVEIL

Le même intérieur qu'au premier acte. Tyltyl

est profondément endormi dans son lit. La

lumière du jour filtre gaîment par toutes les

fentes des volets clos. L'Oiseau Bleu

s'égosille dans sa cage. On frappe à la

porte.

* * * * *

TYLTYL, s'éveillant en sursaut.

Qui est là?...

LA MÈRE TYL, derrière la porte.

C'est moi!... Ouvre vite!... Nous attendons une visite....

TYLTYL

Attends, attends, que je passe ma culotte.... (Se levant et

constatant avec stupéfaction qu'il est habillé.) Tiens, je

me suis couché tout habillé.... Comment ça se fait-il?...

Il ouvre la porte. Entre la Mère Tyl, agitée,

empressée et portant un fagot.

LA MÈRE TYL

Vite, vite.... Aide-moi à rallumer le feu et à ranger la

chambre.... Va réveiller Mytyl.... Elles seront ici dans un

instant....

TYLTYL, tout en l'aidant de son mieux.

Qui ça, elles?...

LA MÈRE TYL

C'est vrai, tu ne sais pas.... Papa Tyl les a rencontrées

hier soir, mais tu étais déjà couché.... Ouvre donc les

volets, on n'y voit pas.... (Tyltyl fait ce qu'elle ordonne

et la lumière du jour inonde toute la pièce.) Et appelle

Mytyl, qu'elle m'aide un peu à ranger tout ça.... Il y a ici

un désordre, une poussière!... Je ne veux pas qu'elles

voient ma maison dans cet état....

Entre Mytyl.

TYLTYL

Tiens, la voilà, Mytyl.... Mais tu ne me dis pas....

LA MÈRE TYL, à Mytyl.

Le feu prend.... Prépare le café, pendant que je mets tout

en ordre.... Qu'est-ce que c'est?... Encore des épluchures

de choux qui traînent sous la fontaine?...

MYTYL

Ce n'est pas ma faute.... C'est Tyltyl qui m'avait

promis....

LA MÈRE TYL

Eh bien! c'était du propre!... Heureusement que je me suis

méfiée.... Prends le balai, Tyltyl; moi je donnerai un coup

de serviette aux casserolles et à la vaisselle qui n'a pas

été rangée....

TYLTYL

Non, mais c'est donc le Shah de Perse ou l'Empéreur du Japon

que nous attendons?...

LA MÈRE TYL

C'est bien mieux. Tu ne devineras jamais ce que c'est.... Te

rappelles-tu notre voisine?...

TYLTYL

Quelle voisine?...

LA MÈRE TYL

Nous n'en avons pas tant.... Celle qui avait la jolie petite

maison rose, au bord de la route, avec un jardinet plein de

soleils et de pieds d'alouette?...

TYLTYL

Ah oui!... Celle qui avait une petite fille à qui j'ai donné

ma tourterelle?...

LA MÈRE TYL

Justement....

TYLTYL

Il y a longtemps qu'elles sont parties....

LA MÈRE TYL

Il y a quatre ou cinq ans tout au plus.... Elles étaient

allées à la ville, chez un oncle à la petite, un boucher qui

était veuf et sans enfants.... Il est mort en leur laissant

sa boutique et tout ce qu'il y a dedans.... Elles

reviennent pour toujours au pays, qu'elles ont dit au père

Tyl.... Elles reprendraient leur jolie maison qui

appartenait à l'oncle de la petite Majoie....

TYLTYL

La petite Majoie?...

LA MÈRE TYL

Mais oui, la fillette, tu sais bien, c'est son nom.... On

l'appelait Jojotte, quand elle était petite; mais son nom,

c'est Majoie.... Papa Tyl qui l'a rencontrée hier soir, m'a

dit que c'est à ne pas croire.... Il dit qu'elle est plus

grande que toi et qu'il n'a jamais rien vu d'aussi beau....

Il paraît qu'elle a des cheveux, des cheveux tout en or....

Tout ça, c'est à considérer; c'est pourquoi, je veux que la

maison soit propre afin qu'on n'ait pas l'air de

saltimbanques.... On ne sait pas ce qui peut arriver....

Nous sommes de bonne famille aussi.... Le père de ton

grand-père était charcutier....

TYLTYL

C'est curieux, je ne l'ai pas rencontré....

LA MÈRE TYL

Qui?...

TYLTYL

Le père de mon grand-père....

LA MÈRE TYL

Ce n'est pas étonnant, voilà cinquante-sept ans qu'il est

mort....

TYLTYL, tout en balayant énergiquement.

Je ferais peut-être bien de mettre mes habits du

dimanche?...

LA MÈRE TYL

Ce n'est pas la peine, tu es très propre ainsi.... Nous

mettrons simplement la nappe blanche.... Du reste il n'est

plus temps; les voici, je les entends marcher dans le

sentier....

On frappe à la porte que la Mère Tyl va

ouvrir. Entrent la voisine et Majoie, suivies

du Père Tyl, la hache sur l'épaule, qui

s'écrie dès le seuil: «Les voilai les

voilà!...»

LA VOISINE

Mais oui, c'est nous, c'est nous, Madame Tyl.... Bonjour,

bonne fête et bonne santé à tous, comme disait défunt mon

mari quand il était encore en vie.... Alors, ça va toujours,

à ce que je vois?... Et c'est là les enfants?... C'est la

petite Mytyl, cette grande et belle fille; et c'est Tyltyl,

ce beau petit jeune homme qui a l'air d'un monsieur?...

LA MÈRE TYL

Mais oui, mais oui, madame Berlingot, tout ça pousse, tout

ça pousse à vous manger les oreilles.... Tyltyl n'a pas

beaucoup grandi, pas autant que sa sœur; mais il est plus

solide.... Il n'y a pas plus fort dans le pays.... Mais

c'est votre demoiselle qui a profité!... On dirait la

Sainte-Vierge!... (Remarquant Tyltyl, immobile, en extase et

les yeux arrondis.) Mais voyons, Tyltyl, que fais-tu?... Tu

ne reconnais pas ta petite amie?... Sois donc poli, dis-lui

bonjour, donne-lui la main et une chaise....

LE PÈRE TYL

Avant de vous asseoir, voulez-vous voir les vaches?...

LA VOISINE

Comment, vous avez des vaches, à présent?...

LE PÈRE TYL

Mais oui; nous avons profité, nous aussi.... Deux petites

vaches et un veau.... C'est meilleur que les grandes et ça

mange moitié moins... Il y en a une, la rouquine, qui n'a

pas peur de nous donner ses vingt litres par jour....

LA VOISINE

Vous avez donc ajouté une étable?... Il n'y en avait pas

dans le temps....

LE PÈRE TYL

Mais oui; j'ai bricolé ça moi-même, avec Tyltyl....

(L'entraînant à gauche, vers la porte.) Venez donc par ici;

c'est bien fait et ça vaut la peine d'être vu....

LA VOISINE

Bien sûr, bien sûr, je veux voir ça tout de suite....

Ils sortent tous, exceptés Tyltyl et Majoie

qui restent seuls, face à face. Dès qu'ils

sont sortis, Tyltyl s'approche de Majoie et

lui prend la main.

TYLTYL

C'était toi, dis?...

MAJOIE

Mais oui, c'est moi....

TYLTYL

Je t'ai reconnue tout de suite....

MAJOIE

Moi aussi....

TYLTYL

Tu es encore plus belle que là-bas....

MAJOIE

Toi aussi....

TYLTYL

C'est curieux, dis, je ne pouvais pas me rappeler....

MAJOIE

Moi, je n'avais pas oublié....

TYLTYL

Oh! que tu es gentille!... Laisse-moi t'embrasser....

MAJOIE

Je veux bien....

Ils s'embrassent gauchement, tendrement.

TYLTYL

Ils ne s'en doutent pas du tout....

MAJOIE

Crois-tu?...

TYLTYL

J'en suis sûr.... Ils ne savent pas ce que nous savons....

Mais les petits savaient....

MAJOIE

Quels petits?...

TYLTYL

Les petits de là-bas!... Ils étaient bien gentils.... Ils

t'ont reconnue tout de suite.... Tu n'étais pas trop

triste?...

MAJOIE

Pourquoi?...

TYLTYL

Parce que je ne pouvais pas me rappeler....

MAJOIE

Ce n'était pas ta faute....

TYLTYL

Je sais bien, mais c'était vexant.... Et tu étais pâle, tu

étais pâle et tu ne disais rien.... Depuis quand

m'aimais-tu?...

MAJOIE

Depuis que je t'ai vu; quand tu m'as donné l'oiseau bleu....

TYLTYL

Moi aussi, moi aussi; mais je ne savais plus.... C'est égal,

ce qu'on va être heureux, puisque tous sont d'accord et

puisque tous le veulent!...

MAJOIE

Crois-tu qu'ils l'aient fait exprès?...

TYLTYL

J'en suis sûr; il n'y a pas de doute.... Tout le monde le

voulait, mais surtout les petits, tous les six!...

MAJOIE

Ah?...

TYLTYL

Car nous en aurons six!... Hein, crois-tu?...

MAJOIE

Six quoi?...

TYLTYL

Mais six enfants, pardi!...

MAJOIE

Oh! Tyltyl!...

TYLTYL

Je sais que c'est beaucoup, mais on s'arrangera.... Il n'y a

rien à craindre.... Mais quel rêve, hein?...

MAJOIE

Ou....

TYLTYL

Je n'en ai jamais eu d'aussi beau, et toi?...

MAJOIE

Moi non plus....

TYLTYL

Je te voyais comme tu es là, tout à fait la même chose....

Mais ici tu es tout de même plus vivante et plus belle....

Ah tiens! il faut que je t'embrasse encore!...

Ils s'embrassent longuement. A ce moment, le

Père Tyl, qui précède les autres, ouvre la

porte.

LE PÈRE TYL, qui les a surpris.

Eh bien, eh bien!... Vous allez bien!... Vous ne perdez pas

votre temps!

LA VOISINE, rentrant avec la Mère Tyl et Mytyl.

Qu'est-ce que c'est?...

LE PÈRE TYL

Qu'est-ce que je disais en montrant les lapins?... Ils sont

faits l'un pour l'autre.... Ils s'embrassent déjà comme du

pain....

LA VOISINE

Majoie!... Tu n'as pas honte?...

MAJOIE

Mais, maman....

LE PÈRE TYL

Voyons, voyons, il n'y a pas grand mal.... Nous en avons

fait tout autant, la maman Tyl et moi, lorsque nous étions

jeunes; n'est-ce pas, maman Tyl?...

LA MÈRE TYL

Bien sûr, bien sûr.... Ils sont si gentils tous les

deux....

LA VOISINE

Les fiançailles: Féerie en cinq actes et onze tableaux · 第 4 / 5 段