LES FIANÇAILLES
FÉERIE EN CINQ ACTES ET ONZE TABLEAUX
par
MAURICE MAETERLINCK
_Représentée pour la première fois, sous le titre_
«THE BETROTHAL», _à New-York, le 18 novembre 1918,
sur la scène du «Schubert Theatre»._
PARIS
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
1922
A RENÉE DAHON-MAETERLINCK
1919
M.M.
TABLEAUX
1er TABLEAU _La Cabane du Bûcheron._
2e TABLEAU _Devant une porte._
3e TABLEAU _La Cave de l'Avare._
4e TABLEAU _Un Cabinet dans le Palais de la Fée._
5e TABLEAU _Une Salle de bal dans le Palais de la Fée._
6e TABLEAU _Devant le rideau qui représente de grands rochers._
7e TABLEAU _Le Séjour des Ancêtres._
8e TABLEAU _Devant le rideau qui représente la Voie Lactée._
9e TABLEAU _Le Séjour des Enfants._
10e TABLEAU _Devant le rideau qui représente la lisière d'une forêt._
11e TABLEAU _Le Réveil_
PERSONNAGES
(DANS L'ORDRE DE LEUR ENTRÉE EN SCÈNE)
TYLTYL.
LA FÉE.
MILETTE, la fille du Bûcheron.
BELLINE, la fille du Boucher.
ROSELLE, la fille de l'Aubergiste.
AIMETTE, la fille du Meunier.
JANILLE, la fille du Mendiant.
ROSARELLE, la fille du Maire.
MAJOIE, la fille voilée ou le Fantôme.
LE DESTIN.
L'AVARE.
LA LUMIÈRE.
QUELQUES PENSÉES HABITUELLES.
GRAND'MAMAN TYL.
GRAND-PAPA TYL.
LE GRAND ANCÊTRE.
LE GRAND PAUVRE.
LE GRAND PAYSAN.
L'ANCÊTRE RICHE.
L'ANCÊTRE MALADE.
L'ANCÊTRE IVROGNE.
L'ANCÊTRE ASSASSIN.
AUTRES ANCÊTRES.
QUELQUES «MOI» DE TYLTYL.
DIVERS ENFANTS DU SÉJOUR DES ENFANTS.
LES CINQ PETITS.
LE PLUS PETIT.
LA MÈRE TYL.
MYTYL.
LE PÈRE TYL.
LA VOISINE.
ACTE PREMIER
PREMIER TABLEAU
LA CABANE DU BÛCHERON
C'est la chaumière de l'Oiseau Bleu,
l'intérieur d'une cabane de bûcheron, simple,
rustique, mais non point misérable. Cheminée
à manteau où s'assoupit un feu de bûches,
ustensiles de cuisine, armoire, huche,
horloge à poids, rouet, fontaine, etc. Un
chien et une chatte endormis. Un grand pain
de sucre blanc et bleu. Accrochée au plafond,
une cage ronde renfermant un oiseau bleu. Au
fond, deux fenêtres dont les volets sont
fermés. A gauche, la porte d'entrée de la
maison, munie d'un gros loquet. Échelle
menant au grenier. Mais il n'y a plus qu'un
seul lit, celui de Tyltyl qui maintenant a
seize ans. Il fait nuit; la scène n'est
éclairée que par quelques rayons de lune qui
filtrent à travers les volets. Tyltyl dort
profondément. On frappe à la porte.
* * * * *
TYLTYL, s'éveillant en sursaut.
Qui est là?... (On frappe encore.) Attendez que je passe ma
culotte, le verrou est tiré, je vais ouvrir....
LA FÉE, derrière la porte.
Ce n'est pas la peine, ce n'est pas la peine.... Bonjour!...
C'est encore moi!...
La porte s'est ouverte d'elle-même. Entre la
Fée Bérylune, sous la forme d'une vieille
femme, comme au premier tableau de l'Oiseau
Bleu. En même temps pénètre dans la chambre,
une étrange clarté qui ne disparaît pas
lorsque la porte se referme.
TYLTYL, stupéfait.
Qui êtes-vous?...
LA FÉE
Tu ne me reconnais pas? Voyons, Tyltyl, il n'y a pas sept
ans que nous nous sommes quittés....
TYLTYL, ahuri et bouleversant vainement sa mémoire.
Oui, oui, je me rappelle et je vois ce que c'est....
LA FÉE
Oui, mais tu ne vois pas qui je suis et tu ne te rappelles
rien du tout.... Je vois, moi, que tu n'as pas changé....
Toujours le même petit garçon oublieux, ingrat et
distrait.... Mais que tu as grandi et forci, mon enfant, et
que te voilà beau!... Si je n'étais pas fée, je ne t'aurais
pas reconnu!... Mon Dieu que tu es beau!... Mais le sais-tu,
au moins, tu n'as pas l'air de t'en douter?...
TYLTYL
Il n'y avait dans la maison qu'un tout petit miroir, pas
plus grand que la main; c'est Mytyl qui l'a pris et le garde
dans sa chambre....
LA FÉE
Ah! Mytyl a une chambre à présent?...
TYLTYL
Oui, elle couche à côté, sous l'escalier; et moi je dors
ici, dans la cuisine.... Voulez-vous que je la réveille?...
LA FÉE, se fâchant subitement et sans raison, comme
autrefois.
C'est absolument inutile!... Je n'ai pas à m'occuper d'elle;
son heure n'est pas venue, et quand elle sonnera, je saurai
bien la retrouver sans qu'on me guide comme une aveugle....
En attendant, je n'ai besoin des conseils de personne....
TYLTYL, consterné.
Mais madame, je ne savais pas....
LA FÉE
Il suffit. (Se radoucissant non moins subitement qu'elle
s'était courroucée.) A propos, quel âge as-tu?...
TYLTYL
J'aurai seize ans quinze jours après l'Épiphanie.
LA FÉE, se fâchant encore.
Quinze jours après l'Épiphanie!... Qu'est-ce que cette
manière de compter?... Et moi qui justement n'ai pas mon
almanach que j'ai laissé chez le Destin, à la dernière
visite que je lui fis, il y a cinquante ans.... Je ne sais
plus où j'en suis.... Enfin, tant pis; quand nous le
reverrons, je ferai le calcul, car il faut que ce soit très
exact.... Et qu'as-tu fait durant ces sept années que nous
ne nous sommes vus?...
TYLTYL
J'ai travaillé dans la forêt avec papa....
LA FÉE
C'est-à-dire que tu l'as aidé à abattre des arbres.... Je
n'aime pas beaucoup ça.... Tu appelles ça travailler!...
Enfin, puisqu'il paraît que les hommes ne peuvent plus vivre
sans saccager les dernières beautés de la terre.... Parlons
donc d'autre chose.... (Mystérieusement.) On ne peut pas
nous entendre?...
TYLTYL
Je ne crois pas...
LA FÉE, se fâchant encore.
Il ne s'agit pas de ne point croire, il s'agit d'être sûr...
Ce que j'ai à te dire est extrêmement important et tout à
fait confidentiel.... Approche-toi, que je te parle à
l'oreille.... Qui aimes-tu?...
TYLTYL, ahuri.
Qui j'aime?...
LA FÉE, toujours irascible et oubliant complètement qu'il
importe de parler à voix basse.
Mais oui, ce n'est pas du latin, je suppose.... Je te
demande si tu aimes quelqu'un?...
TYLTYL
Mais oui, j'aime tout le monde, mes parents, mes amis, ma
sœur, mes voisins, tous ceux que je connais....
LA FÉE
Ne fais pas l'idiot, n'est-ce pas?... Tu sais bien ce que je
veux dire.... Je te demande si tu aimes particulièrement
l'une ou l'autre jeune fille, parmi celles que tu as
rencontrées?...
TYLTYL, rougissant et se renfermant en lui-même.
Je ne sais pas....
LA FÉE, se fâchant plus fort que jamais.
Comment, tu ne sais pas!... Mais qui le sait alors?... A ton
âge on ne doit plus penser qu'à ça, sinon on est un
niquedouille, un Niçaise et un pas grand'chose.... Il n'y a
pas de quoi rougir; c'est quand on n'aime pas qu'il faut
rentrer sous terre.... Nous ne sommes plus ici dans le
mensonge des paroles, mais dans la vérité de la pensée et
c'est tout le contraire.... Voyons, parmi toutes celles que
tu as rencontrées....
TYLTYL, timidement.
Je n'en rencontre pas beaucoup....
LA FÉE
Ce n'est pas une raison; il n'est pas nécessaire d'en
rencontrer des tas.... Il suffit bien souvent de n'en
découvrir qu'une; quand on n'en a pas d'autres on aime
celle-là, et l'on n'est pas à plaindre.... Mais voyons,
parmi celles qui sont autour de toi....
TYLTYL
Il n'y en a pas autour de moi....
LA FÉE
Il y en a chez les voisins....
TYLTYL
Il n'y a presque pas de voisins....
LA FÉE
Il y en a au village, à la ville, au fond de la forêt, dans
toutes les maisons.... On en trouve partout lorsque le
cœur s'éveille.... Laquelle est la plus belle?...
TYLTYL
Mais toutes sont très belles....
LA FÉE
Combien en connais-tu?...
TYLTYL
Quatre dans le village, une dans la forêt et une près du
pont....
LA FÉE
Hé! hé!... Ce n'est déjà pas mal!...
TYLTYL
Vous savez, ici, on ne voit pas grand monde....
LA FÉE
Tu es plus dégourdi qu'on ne croirait.... Mais dis-moi,
confidentiellement, est-ce qu'elles t'aiment aussi?...
TYLTYL
Elles ne me l'ont pas dit; elles ne savent pas que je les
aime....
LA FÉE
Mais on n'a pas besoin de savoir ni de dire ces
choses-là!... On voit ça tout de suite quand on vit dans le
vrai.... Il suffit d'un regard, on ne s'y trompe point; et
les mots qu'on prononce ne servent qu'à masquer ce que le
cœur a dit.... Voyons, je suis pressée, veux-tu que je
les fasse venir ici?...
TYLTYL, effrayé.
Les faire venir ici?... Mais elles ne voudront pas... Elles
me connaissent à peine.... Elles savent que je suis
pauvre.... Elles ignorent où j'habite, surtout celles du
village, elles ne viennent jamais par ici.... Il y a une
heure de marche de l'église jusqu'à la maison, les chemins
sont mauvais, difficiles, il fait nuit....
LA FÉE
Quoi? quoi? et quoi encore?... Ne parlons pas de ça.... Nous
sommes de l'autre côté du mensonge.... Elles viendront à
l'instant, quand je leur ferai signe....
TYLTYL
Mais je ne sais même pas si elles m'ont remarqué....
LA FÉE
Les as-tu regardées?...
TYLTYL
Oui, des fois....
LA FÉE
Et elles t'ont rendu ton regard?...
TYLTYL
Oui, des fois....
LA FÉE
Eh bien, cela suffit et c'est là que se trouve la seule
vérité. C'est ainsi qu'on se donne dans la réalité où je
vais te conduire.... Le reste est inutile.... Elles ne s'y
trompent point. Tu verras comme elles savent tout ce qu'il
faut savoir, quand nous sommes entre nous; car ce qu'on voit
n'est rien, c'est ce qu'on ne voit pas qui mène le monde
entier.... Maintenant, attention!... C'est encore le petit
bonnet vert que j'extrais de mon sac!... Le reconnais-tu?...
TYLTYL
Oui, mais il est plus grand....
LA FÉE, se fâchant.
Naturellement! Il a grandi en même temps que ta tête....
Toujours des observations inutiles....
TYLTYL
Et le diamant a changé de couleur.... On dirait qu'il est
bleu....
LA FÉE
Mais ce n'est plus le diamant!... Il s'agit cette fois de
tout autre chose que de l'âme du pain, du sucre et de
quelques objets simples et sans importance.... Il s'agit de
choisir le grand et le seul amour de ta vie; car chaque
homme n'en a qu'un.... S'il le manque, il s'en va comme un
malheureux sur la terre.... Il cherche jusqu'à la mort, sans
avoir rempli le grand devoir envers tous ceux qui sont en
lui.... Mais d'habitude, il ne s'en doute pas.... Il marche
les yeux fermés, il saisit au hasard une femme dans la
nuit, et la montre à ses frères, comme s'il avait conquis
l'entrée du paradis. Il se croit seul au monde et s'imagine
que tout commence et finit dans son cœr.... Tout cela est
absurde.... Mais en voilà assez.... Voyons, tout est-il
prêt?... Mets ton bonnet et tourne le Saphir; elles vont
entrer....
TYLTYL, effaré.
Mais je ne suis pas habillé!... Attendez, attendez!...
Qu'est-ce que je vais mettre?... Veine!... Voilà justement
sur la chaise mes habits du dimanche, ma culotte presque
neuve et ma chemise propre....
Il s'habille en toute hâte.
LA FÉE
Voyons, finissons-en.... Tout cela n'a aucune importance;
elles ne s'occuperont pas de ta toilette.... Tu n'auras pas
affaire à de petites dindes.... Elles sont peut-être telles
dans l'autre vie; mais pas dans celle-ci qui est la seule
qui compte; et c'est leur vérité qui sortira de l'ombre....
TYLTYL, fort inquiet.
Elles viendront en même temps?... Il y en a six, au
moins.... Je ne me rappelle plus.... Si elles allaient se
quereller et s'arracher les yeux?...
LA FÉE
Serais-tu un peu fat, par hasard?...
TYLTYL
Non, mais je crains le bruit, à cause de papa....
LA FÉE
Mais puisque je te dis que nous ne sommes plus dans le monde
d'en-bas!... Tu ne sens donc pas que l'air est bien plus pur
et la clarté tout autre?... Les hommes et les femmes ne se
querellent plus, ne se veulent plus de mal, dans la sphère
où nous sommes.... Tout cela n'était qu'apparences et
n'existe pas, au fond.... S'il en est qui s'attristent en
voyant que tu hésites dans ton choix, elles espéreront
jusqu'au bout et puis elles savent bien qu'il n'est pas
possible d'éviter la tristesse dans l'amour....
TYLTYL
Par où entreront-elles?...
LA FÉE
Ma foi, je n'en sais rien.... Chacune d'elles agira selon
son idée; l'une prendra la fenêtre, l'autre le toit, le mur,
la cave ou la cheminée.... Il en est même qui entreront par
la porte; mais ce sont les moins intéressantes, elles n'ont
pas d'imagination.... Du reste, nous verrons bien.... Assez
bavardé, le temps presse, tourne donc le Saphir....
TYLTYL, cherchant à gagner du temps, pour dissimuler sa
frayeur.
De quel côté faut-il tourner?...
LA FÉE
Toujours de droite à gauche, comme pour le diamant....
(Regardant Tyltyl.) Dieu que te voilà pâle!... Qu'est-ce qui
te prend?... Tu n'as pas peur au moins?...
TYLTYL
Pas du tout.... Au contraire.... Je suis toujours comme
ça....
LA FÉE
Il n'y a pas de honte à l'avouer; c'est un moment très
grave et si les hommes savaient toutes les conséquences, en
cette vie et dans toutes les autres, d'un choix qui n'est
pas bon, ils n'oseraient plus aimer.... Mais tu es trop
heureux de différer l'instant terrible, et moi je suis trop
bête de t'écouter... Tourne donc le Saphir!...
Tyltyl tourne le Saphir; aussitôt la
chaumière s'emplit d'une lumière surnaturelle
qui revêt toutes choses de beauté, de pureté
et d'allégresse nuptiales. Une fenêtre
s'ouvre sans bruit, et une jeune fille, vêtue
comme un bûcheronne et tenant à la main une
hâchette, descend dans la chambre et court
embrasser Tyltyl.
LA JEUNE FILLE
Bonjour, Tyltyl!... Tu m'appelles, me voici!...
TYLTYL
Tiens, tiens, tiens! c'est Milette!... (A la Fée.) C'est
Milette, la fille du bûcheron Hachefer.... Nous nous voyons
parfois, dans la forêt.... (A Milette.) Tu m'aimais donc?...
Tu ne me l'avais jamais dit....
MILETTE
Est-ce qu'on dit ces choses-là dans la vie où tout est
défendu?... Est-ce qu'on a besoin de les dire?... Mais j'ai
su tout de suite, et dès le premier jour, que tu m'aimais;
et moi, en même temps, je t'aimais pour toujours.... C'était
un soir que tu passais avec ton père en portant un fagot de
lauriers.... Tu ne savais pas encore mon nom; et tu me dis
bonsoir en me regardant dans les yeux... Je répondis: «Bonne
nuit», en baissant les miens, et j'avais ton regard dans mon
cœr; et depuis, sans quitter ma maison, je venais ici
bien souvent; mais tu n'avais pas l'air de t'en douter....
TYLTYL
Mais non, mais non, c'est moi qui allais chez toi tous les
soirs après le coucher du soleil.... Je n'étais plus jamais
à la maison.... Maman me disait: «A quoi penses-tu, Tyltyl?»
Et papa répondait: «Le voilà encore dans la lune.» Je
n'étais pas du tout dans la lune, mais chez toi; mais tu n'y
faisais pas attention; tu t'occupais du feu, de la soupe,
des lapins; tu taillais des bûchettes ou liais des fagots,
comme si personne n'était entré dans ta chaumière....
MILETTE
Mais non, j'étais ici et je t'embrassais tout le temps; mais
tu ne me rendais aucun de mes baisers....
TYLTYL
Je te dis que c'est moi qui t'embrassais toujours; je te dis
que c'est toi qui n'étais jamais là....
MILETTE
C'est curieux comme on est bête et comme on ne voit rien,
quand on n'y voit pas encore.... Mais maintenant qu'on sait,
mais maintenant qu'on voit, on va s'embrasser tant qu'on
peut....
TYLTYL, embrassant ardemment Milette.
Oui, oui, embrassons-nous encore, encore et tant qu'on aura
des baisers sur les lèvres!... Dieu que c'est bon, que c'est
bon, que c'est bon! Je n'avais jamais embrassé personne
jusqu'ici; et je ne savais pas du tout ce que c'était!...
Dieu que c'est bon, que c'est bon, que c'est bon!... Je n'en
aurai jamais assez!... Nous n'allons plus faire autre
chose!...
MILETTE
Moi aussi, moi aussi!... Moi non plus, moi non plus!... Je
n'avais embrassé que papa et maman; ce n'est pas du tout la
même chose.... Mais c'est bien vrai que tu m'aimes, mon
Tyltyl, et que tu n'aimes que moi?... Qui entre là?...
Entre, en ouvrant le mur qui se referme
derrière elle, une jeune fille vêtue d'un
corsage et d'un cotillon rouge sang. A sa
ceinture pendent un fusil et un couteau à
dépecer. Elle s'élance vers Tyltyl et
l'embrasse en s'écriant: «Me voici, mon
Tyltyl, me voici...?»
TYLTYL, à la Fée.
C'est Belline, ma cousine, la fille du boucher.... Qu'as-tu
donc, te voilà tout en eau et tout essouflée, ma Belline?...
BELLINE
Je crois bien!... Il y a loin du village à chez toi!.... Je
n'ai pas pris le temps de me laver les mains.... J'aidais
papa à dépecer un veau; dès que ta pensée m'a fait signe,
j'ai lâché mon couteau, j'ai tout quitté pour accourir plus
vite.... Il paraît même que là-bas je me suis fait au doigt
une profonde entaille; mais ici ça ne se voit plus.... Papa
n'y comprend rien, il doit être furieux. (Apercevant
Milette.) Bonjour, Milette!...
MILETTE
Bonjour, Belline.... Tu l'aimes aussi?...
BELLINE
Mais oui, je l'aime aussi.... Tu ne m'en voudras pas?...
MILETTE
Pas du tout, au contraire.... On l'aimera toutes deux...
BELLINE
Que tu es jolie ce soir, ma Milette....
MILETTE
Mais non, c'est toi, Belline, tu n'as jamais été plus
belle....
TYLTYL, à la Fée.
Elles prennent fort bien la chose....
LA FÉE
Naturellement, elles savent qu'il n'y a pas de ta faute....
Ici l'âtre s'illumine, s'entr'ouvre et livre
passage à une troisième jeune fille, vêtue
comme une servante d'auberge, serrant sous le
bras gauche un plateau d'étain et sous le
bras droit une bouteille.
LA JEUNE FILLE, exubérante et se précipitant sur Tyltyl.
Voilà, voilà! c'est moi!... Bonsoir à tous, à toutes, et
d'abord mes baisers à Tyltyl!...
TYLTYL
Tiens! toi aussi, Roselle!... (A la Fée.) C'est Roselle, la
fille de l'auberge du Soleil-d'Or. Il n'y avait donc
personne à l'auberge ce soir, que tu aies pu venir?...
ROSELLE
Au contraire!... Il y a un monde fou!... Tu comprends, un
soir de Noël.... Il y a des buveurs jusque sur le comptoir
et sur le seuil de toutes les fenêtres.... J'ai laissé
tomber un plateau chargé de douze verres quand tu m'as
appelée.... Tiens, j'ai encore un plateau sous ce bras et
une bouteille de fil-en-six sous celui-ci.... Elle me gêne
pour t'embrasser.... Ils sont encore là-bas, à crier après
moi, comme si j'avais mis le feu à la maison.... Ils doivent
se demander si je suis folle.... Mais ça m'est bien égal....
J'étais bien trop heureuse de sentir tout à coup que tu
pensais à moi.... Il m'a pris tout à coup un
éblouissement.... Eh, bonsoir, mon Tyltyl!... Embrasse-moi
encore!... Ça va bien?... Tu es encore plus beau que la
dernière fois que je t'ai vu....
TYLTYL, l'embrassant.
Toi aussi, ma Roselle, tu es bien plus belle qu'autrefois,
et que tes joues sont douces et sont fraîches ce soir!... Je
n'avais pas encore osé t'embrasser jusqu'ici.... Quand
d'autres t'embrassaient, je me disais toujours «comme ils
doivent être heureux!»...
ROSELLE
Ça ne se compare pas, les autres ne comptent pas.... Mais je
voyais bien que tu n'osais pas.... Je n'osais pas non plus,
mais j'en mourrais d'envie.... Te rappelles-tu la première
fois que tu vins à l'auberge, il y a six semaines?...
C'était un dimanche matin, après la grand'messe; tu n'osais
regarder personne; mais devant moi, tout à coup, tu as
ouvert les yeux, comme en extase....
TYLTYL
Et toi aussi, tu as ouvert les tiens, comme s'ils allaient
te manger le visage....
ROSELLE
Qu'est-ce qu'ils ont fait, nos yeux, qu'est-ce qui s'est
passé?... Moi, depuis ce jour-là, je ne pense plus qu'à
toi, je ne travaille plus, je suis toujours ici; mais toi,
tu ne venais pas souvent....
Ici, descendant l'échelle du grenier, paraît
une quatrième jeune fille dont les vêtements
rustiques sont tout blancs de farine.
TYLTYL, se retournant.
Qui est là?... Toi, Aimette?... (A la Fée.) C'est Aimette,
encore une cousine, la fille du meunier....
LA FÉE
Va toujours, va toujours, tu vas bien....
AIMETTE, un peu intimidée.
Je suis venue telle que j'étais dans le moulin.... Je n'ai
pas eu le temps de me brosser....
TYLTYL
Ça n'a pas d'importance.... Embrasse-moi tout de même... Que
tu es jeune et rose sous ta poudre!...
AIMETTE
Je n'oserai jamais.... Je vais te couvrir de farine....
A peine ont-ils eu le temps de prononcer ces
mots, qu'entre par l'autre fenêtre une
cinquième jeune fille, elle est nu-pieds,
nu-tête, en haillons et tient à la main une
sébile dans laquelle tintent quelques sous.
Elle n'ose pas s'avancer.
TYLTYL
Encore une!... (A la Fée.) C'est Janille, la petite
mendiante du pont de l'Ermitage....
LA FÉE
Ça va bien, ça va bien.... Mais je vais réveiller ton père
afin qu'il fasse agrandir la maison....
TYLTYL
Mais ce n'est pas ma faute.... Je ne l' ai pas fait
exprès.... On ne peut pas s'empêcher de les aimer....
Comment vas-tu, Janille?... Qu'as-tu fait de ton vieux père
aveugle et cul-de-jatte?...
JANILLE
Je l'ai laissé au coin du pont....
TYLTYL
Quoi?... Tout seul dans la nuit?... Mais c'est très
imprudent....
JANILLE, près de pleurer.
Oui, je sais que c'est mal.... C'est très mal, c'est très
mal.... Je ne le ferai plus.... Mais que veux-tu, Tyltyl,
c'était plus fort que moi. Quand tu m'as appelée, je n'ai
pas pu rester....
TYLTYL, l'embrassant.
Voyons, ne pleure pas.... Je t'aiderai à le rentrer.... Tu
te rappelles que je l'ai fait un soir, en passant sur le
pont, et que je t'ai donné le dernier petit sou que j'avais
dans ma poche?...
JANILLE
Je l'ai toujours, Tyltyl.... Je l'ai mis dans une boîte....
Je ne le perdrai pas....
TYLTYL, l'embrassant encore.
Mon Dieu! que tu sens bon la verveine et le thym!...
Ici la porte s'ouvre lentement. Entre une
sixième jeune fille. Elle est en toilette de
soirée, sous un manteau de fourrure
entr'ouvert et tient un éventail à la main.
TYLTYL
Qu'est-ce encore?...
LA FÉE
Mais d'où sortent-elles donc?... A ton âge!... Je n'aurais
jamais cru....
TYLTYL
Mais je ne savais pas.... (A la Fée.) Mon Dieu! c'est
Rosarelle!... C'est la fille du maire!... Vous savez, la
grande, grande ferme, avec ses trois tours rondes, à
l'entrée du pays?... Qu'est-ce que je vais faire?... Elle
qui est si fière!...
LA FÉE
Mais non, mais non, elle ne sera pas plus fière que les
autres. Parle-lui, tu verras....
TYLTYL
Je n'oserai jamais.... Qu'est-ce que je vais lui dire?...
ROSARELLE, s'avançant.
Eh bien, Tyltyl, tu ne me reconnais pas?...
TYLTYL
Mais si, Mademoiselle, mais je ne croyais pas....
ROSARELLE
Mademoiselle?... Qu'est-ce que ça veut dire?... Je ne
connais pas ce nom-là... Je m'appelle Rosarelle, tu sais
bien... Il y avait un grand dîner chez mon père, à cause de
la Noël... Ta pensée est venue me chercher au dessert... Je
me suis levée tout de suite, en renversant une coupe de
Champagne... On était très inquiet, on s'empressait autour
de moi, on croyait que j'étais souffrante... J'ai eu du mal
à m'échapper, mais enfin me voici, et l'on peut
s'embrasser... Te rappelles-tu comme on se regardait quand
tu venais apporter des fagots dans la cour?...
TYLTYL
Oh! oui, tu étais belle et je n'osais pas remuer.... Mais tu
es encore bien plus belle aujourd'hui....
ROSARELLE
Mais tout a commencé et je n'ai bien compris ce qui
m'arrivait que le jour où tu m'as donné les trois petits
bouvreuils que tu avais trouvés dans la forêt....
TYLTYL
Oui, oui, je me rappelle.... Moi aussi j'ai compris....
Est-ce qu'ils vivent encore?...
ROSARELLE
Deux des petits sont morts, mais le troisième est
magnifique.... Je l'ai mis dans une cage dorée, au coin de
ma fenêtre, et chaque fois qu'il chante....
LA FÉE
Voyons, voyons, c'est très intéressant, ces petites
confidences, mais nous n'avons pas de temps à perdre... Il
faut que tout soit terminé cette nuit, car de telles
occasions ne se représentent point et chaque homme dans sa
vie n'en a qu'une de ce genre... Malheur à ceux qui ne la
saisissent point!... Il s'agit à présent de s'entendre, de
s'organiser et de faire le grand choix qui décide du
bonheur, tout d'abord de deux êtres, et de beaucoup d'autres
ensuite....
TYLTYL, très troublé.
Faudra-t-il choisir tout de suite, et ne pourrai-je en
choisir qu'une?...
LA FÉE
Ne te tourmente point, ce n'est pas ton affaire, ce n'est
pas toi qui choisiras....
TYLTYL, stupéfait.
Ce n'est pas moi qui choisirai?...
LA FÉE
Mais non, ça ne te regarde pas....
TYLTYL, de plus en plus suffoqué.
Ça ne me regarde pas?...
LA FÉE
Mais non, je te l'ai déjà dit, ce n'est pas ton affaire....
TYLTYL, n'y comprenant plus rien.
Alors, je ne peux pas aimer qui je veux?...
LA FÉE
Mais non, personne n'aime qui il veut ni ne fait ce qu'il
veut dans la vie.... Avant tout, il faut apprendre à
connaître ce que veulent tous ceux dont tu dépens.
TYLTYL
Tous ceux dont je dépens?...
LA FÉE
Mais oui, tes ancêtres d'abord....
TYLTYL
Mes ancêtres?...
LA FÉE
Tous ceux qui sont morts avant toi....
TYLTYL
De quoi se mêlent-ils puisqu'ils sont morts?... Je ne les
connais pas.
LA FÉE
Oui, mais eux te connaissent.... Et puis tous tes
enfants....
TYLTYL
Mes enfants?... Quels enfants?... Je n'en ai jamais eu!...
LA FÉE
Mais si, mais si, tu en as des milliers qui ne sont pas
encore nés et attendent la mère que tu vas leur donner....
TYLTYL
Alors c'est eux qui choisiront ma fiancée?...
LA FÉE
Mais naturellement; c'est toujours ainsi que ça se passe....
Mais assez discuté; il nous faut faire quelques préparatifs
en vue du grand voyage, car il sera fort long et assez
fatigant.... Et d'abord, il importe de se procurer de
l'argent.... Je n'en ai plus chez moi. La baguette qui m'en
fournissait est en réparation au centre de la terre.... Je
ne vois pas trop où trouver la somme indispensable.... Les
frais sont assez élevés.... (S'adressant aux jeunes filles.)
L'une de vous a-t-elle quelques milliers de francs sur
elle?...
JANILLE
Je n'ai que treize sous dans ma sébile, puis le sou de
Tyltyl que je ne peux donner....
ROSELLE
Moi j'ai sept francs cinquante, la recette de ce soir....
MILETTE
Moi je n'ai rien du tout....
ROSARELLE
Moi je n'ai rien sur moi, mais grand-père est très riche....
LA FÉE
C'est bien, c'est tout ce qu'il nous faut; il pourra nous
prêter....
ROSARELLE
Oui, mais il est avare!...
LA FÉE
Mais non; c'est une erreur, il n'y a pas d'avares.... Grâce
au Saphir qui découvre le fond des choses, vous verrez qu'il
n'est pas plus avare que vous ou moi, et qu'il nous donnera
tout ce que nous demanderons. C'est la première course que
nous ayons à faire.... Voyons, tout est-il prêt?... Par où
sortirons-nous?...
Ici s'ouvre une trappe, au milieu de la
scène; et il s'en élève lentement, semblable
à une tour, une gigantesque forme deux fois
plus haute qu'un homme. Elle est carrée,
énorme, imposante, écrasante et donne
l'impression d'une masse de granit et d'une
puissance aveugle et inflexible. On ne voit
pas son visage. Elle est vêtue de draperies
grisâtres et rigides comme des arêtes de
rocher. La Fée nous dira tout à l'heure que
c'est le Destin.
LE DESTIN
C'est moi.... On m'avait oublié, comme toujours....
TYLTYL, assez effrayé.
Qu'est-ce que ce Monsieur?...
LA FÉE
Il a raison, je l'avais oublié.... Ce n'est rien, c'est le
Destin.... Je n'avais pas prévu que le Saphir le rendrait
visible, lui aussi.... Il faut qu'il t'accompagne; on ne
peut pas l'en empêcher, c'est son droit.... Donne-lui la
main....
TYLTYL
C'est lui qui nous conduira?...
LA FÉE
C'est à voir.... Nous verrons ce que dira la Lumière; c'est
à elle de s'entendre avec lui....
TYLTYL
Mais c'est vrai, la Lumière?... Où est-elle?... Elle ne nous
accompagne pas?...
LA FÉE
Si, si; mais elle a fort à faire en ce moment.... Elle
n'était pas libre ce soir.... Nous la retrouverons chez moi,
où nous nous rendrons tout de suite après ta visite à
l'Avare....
TYLTYL
Que je serai heureux de la revoir!... Elle était si
gentille, si douce, si belle, si affectueuse et si bonne!...
LA FÉE
Voyons, donne la main au Destin, nous partons....
Tyltyl tend le bras vers le monstre qui
saisit la menotte de l'enfant dans son énorme
main couleur de bronze.
TYLTYL
Voilà, Monsieur.... (Poussant un cri.) Aïe!... Ce n'est pas
une main, c'est une pince d'acier!...
LA FÉE
Ce n'est rien, on s'y fait.... Voyons, tout est-il en règle,
à la fin?... Plus rien n'est oublié?... Une, deux, trois,
nous sortons....
On frappe à la porte.
LA FÉE, irritée.
Qui vient encore nous déranger?... Nous ne sortirons donc
jamais de cette masure?...
On frappe encore.
TYLTYL
Entrez!...
On frappe une troisième fois.
Qui est là?... Mais entrez donc!...
La porte s'ouvre lentement, et l'on voit se
dresser sur le seuil une forme de femme
enveloppée de longs voiles blancs, comme une
statue antique. Le visage, les mains, la
bouche, les yeux, les cheveux et les
sourcils, sont d'une blancheur de marbre et
dénués de vie. Elle demeure immobile sur le
seuil.
Qu'est-ce que c'est?...
LA FÉE
Ma foi, je n'en sais rien.... Ce doit être une de celles que
tu as oubliées....
TYLTYL, fouillant en vain dans sa mémoire.
Moi?... Je n'ai oublié personne.... Je ne l'ai jamais vue...
Je ne me rappelle pas.... (Rapprochant de la forme voilée.)
Qui êtes-vous?.... (La forme voilée ne répond pas.)
LA FÉE
Inutile de l'interroger.... Elle ne peut rien te dire, elle
ne peut pas revivre, tant que ton souvenir ne l'a pas
ranimée....
TYLTYL
Mais je n'ai plus de souvenir.... J'ai beau chercher, j'ai
beau creuser, je ne trouve rien du tout....
LA FÉE
Bon, bon, c'est bon; nous verrons ça plus tard quand tout
s'éclaircira.... Puisqu'elle barre la porte, nous sortirons
par la fenêtre.... En avant, par ici, le sort en est jeté et
la fête commence....
LE DESTIN
Permettez, permettez, c'est moi qui suis le Sort, et c'est
moi qui commence et c'est moi qui commande.... Je passe le
premier, car c'est moi qui mène tout et je suis le seul
maître!...
Les fenêtres s'ouvrent jusqu'à ras du sol et
tous sortent dans la nuit étoilée, précédés
du Destin qui entraîne Tyltyl par la main. La
forme blanche les suit lentement, à distance.
RIDEAU
ACTE DEUXIÈME
DEUXIÈME TABLEAU
DEVANT UNE PORTE
Devant le rideau qui représente une grande
porte à deux vantaux qui ferme une voûte
surbaissée. La porte est énorme, épaisse,
massive, antique, inébranlable, bardée de fer
et hérissée de clous. Au milieu de la porte,
une serrure impressionnante.
* * * * *
Entrent la Fée et Tyltyl, qui porte sur
l'épaule une besace vide.
LA FÉE
Voici la porte de l'Avare....
TYLTYL
Où sont mes petites amies?...
LA FÉE
Chez moi, dans mon palais; elles y sont en sûreté et
t'attendent.... Fais vite et reviens tôt....
TYLTYL
Et le Destin?... Je croyais qu'il ne devait plus me
quitter....
LA FÉE
En effet, c'est bizarre.... Mais nous n'avons pas à lui
courir après; et puis c'est son affaire, il n'est rien de
moins qu'indispensable....
TYLTYL
Vous m'accompagnerez chez l'Avare?...
LA FÉE
Non, il est préférable que tu sois seul en sa présence....
Je suppose que tu n'as pas peur?...
TYLTYL
Pas le moins du monde, mais je ne sais trop; comment m'y
prendre....
LA FÉE
C'est pourtant bien simple: quand tu seras entré, tu
tourneras le Saphir et il te donnera tout ce que tu
voudras....
TYLTYL
Il ne fera pas le méchant?... C'est que je n'ai pas
d'armes....
LA FÉE
Au contraire, il sera ravi de te rendre service....
TYLTYL
Comment faire pour entrer?... Il n'y a pas de sonnette, pas
de marteau.... Faut-il frapper?...
LA FÉE
Garde-t'en bien!... Ce serait lui donner l'éveil et il
deviendrait intraitable.... Mais c'est encore bien
simple.... Je vais, de ma baguette, toucher la grosse
serrure, les vantaux glisseront à droite et à gauche, et tu
seras tout à coup de l'autre côté de la porte, c'est-à-dire
au dedans même de sa caverne, sans qu'il s'en soit seulement
douté. Une fois là, tu te tiendras tranquillement dans ton
coin, à l'observer un moment, au milieu de son or, si ça
t'amuse; et ça t'amusera, car c'est assez curieux, puis,
quand tu l'auras suffisamment contemplé, tu tourneras le
Saphir... Mets-toi là, à gauche, contre le mur de la voûte
de manière à te glisser tout de suite et sans bruit dans son
antre.... Attention!... La porte va disparaître. Quant à
moi, je me sauve par ici....
TROISIÈME TABLEAU
LA CAVE DE L'AVARE
De sa baguette la Fée louche l'imposante
serrure; aussitôt les lourds vantaux
s'écartent par le milieu, glissent à droite
et à gauche et disparaissent dans les
coulisses, découvrant entièrement l'antre de
l'Avare, vaste cave aux voûtes écrasées où
sont entassés de gros sacs que crève de la
monnaie de cuivre, d'or et d'argent. La scène
n'est éclairée que par une chétive et fumeuse
chandelle. Tyltyl se dissimule de son mieux
dans un coin sombre. L'Avare, vieillard au
nez crochu, à la barbe blanche et sale, aux
cheveux longs et rares, est vêtu d'une sorte
de robe de chambre sordide et rapiécée. Sur
le sol est étendu un vieux tapis au coin
duquel se trouvent trois sacs gonflés d'or.
* * * * *
L'AVARE
Aujourd'hui, je vais recompter le contenu de ces trois sacs.
J'ai dû faire une erreur dans mon dernier calcul.... Il y
manque trois louis.... Trois louis, c'est-à-dire soixante
francs, sur une somme de six cent mille francs, c'est
considérable.... Je n'ai pas fermé l'œil cette nuit....
Chacun de ces trois sacs doit renfermer deux cent mille
francs, les deux premiers en louis de vingt francs et le
troisième en demi-louis.... Je vais les vider sur ce tapis
pour voir d'abord le joli tas que ça fera.... (Il verse sur
le tapis le contenu du premier sac.) Ça ruisselle! Ça
ruisselle!... Il y en a!... il y en a!... On ne croirait
jamais qu'un sac en contienne tant, quand l'or s'étale
ainsi!... Ajoutons-en un autre.... Ceci, c'est le sac des
petits louis.... Ils sont aussi jolis que les grands.... Ils
sont plus jeunes, voilà tout, et ils sont plus nombreux....
Voyons à présent ce que donne le troisième.... (Il vide le
troisième sac; quelques pièces d'or roulent à côté du tapis.
Il se jette à plat ventre pour les rattraper.) Ah! mais non!
Ah! mais non! mes petites!... Ça ne se fait pas!... On ne
s'en va pas comme ça!... Rien ne sort de cette cave!... On
voudrait se cacher, je vous demande un peu, pour aller
où?... Où peut-on être mieux?... On veut fuir son vieux
père! Vraiment, ce n'est pas bien!... Par ici, mes petites,
par ici, mes chéries, par ici, mes toutes belles!... On
revient au gros tas, on rentre tout de suite au bercail;
c'est là qu'on est heureux!... (il ramasse une pièce d'or
qui a roulé plus loin que les autres.) Toi, je te reconnais,
tu es toujours partie, tu es une petite peste et tu donnes
le mauvais exemple.... Demande-moi pardon, sinon je te
punis.... Je te dépenserai la première, si un jour je
m'achète quelque chose!... Je te donnerai à un pauvre,
entends-tu?... (L'embrassant.) Non, non, ce n'est pas
vrai.... Va, va, ne pleure pas.... C'était pour te faire
peur.... Je t'aime bien tout de même, mais ne recommence
pas!... Là, là, là! elles sont là, devant moi et tout autour
de moi.... J'en ai bien pour quinze jours à les recompter
toutes et puis à les peser au trébuchet.... Il y en a! Il y
en a!... Elles sont belles! elles sont belles!... Je les
reconnais toutes, je pourrais les appeler par leur nom....
Il faudrait quarante mille noms différents et chacun de ces
noms représente un trésor!... (Il se vautre sur le lapis
couvert d'or.) J'aime bien les voir de près!... Dieu! qu'il
est bon, ce lit, qu'on est bien au milieu de ses filles!...
Car ce sont bien mes filles, je les ai mises au monde, je
les ai élevées, préservées du malheur, caressées et choyées,
je connais leur histoire, les soins qu'elles m'ont coûtés;
mais tout est oublié, elles m'aiment, je les aime et l'on ne
se quitte plus!... Que c'est bon, le bonheur!... (il remue
l'or à pleines mains, le fait ruisseler sur son cœur, sur
son front, dans sa barbe et pousse de petits grognements de
plaisir qui se transforment peu à peu en véritables
rugissements de volupté. Tout à coup il tressaille, sursaute
et se redresse. Il croit avoir entendu quelque bruit.)
Qu'est-ce que c'est?... Qui est là?... (Se rassurant.) Non,
non, ce n'est rien, personne n'oserait.... (Il aperçoit
Tyltyl et pousse un cri terrible.) Un voleur!... Un
voleur!... Un voleur!... Vous ici!... Vous ici!... (Les
mains crispées comme des griffes, effrayé, effrayant, il se
précipite sur Tyltyl qui fait un saut en arrière et tourne
prestement le Saphir. Le vieillard s'arrête brusquement.
Après une lutte intérieure qui semble violente et dure
quelques secondes, ses mains retombent, son visage se détend
et s'éclaire. Il semble s'éveiller d'un mauvais rêve qu'il
écarte de son front. Il regarde avec étonnement l'or répandu
sur le tapis, le tâte et le pousse du pied, n'a pas l'air de
le reconnaître, puis s'adresse à Tyltyl, d'une voix très
calme et très douce.)
L'AVARE
On dirait que tu m'as réveillé.... Comment es-tu ici?...
Pourquoi es-tu venu?...
TYLTYL
Je suis venu vous demander de me prêter un peu d'argent....
Il paraît que j'en ai besoin afin de découvrir ma
fiancée....
L'AVARE
As-tu quelque chose où le mettre?...
TYLTYL
J'ai apporté cette besace....
L'AVARE
Je ne demande pas mieux que de te la remplir, mais je te
préviens que l'or est très lourd et que tu ne pourras pas
l'emporter....
TYLTYL
Vous n'y mettrez que ce que vous voudrez....
L'AVARE, versant l'or à pleines mains dans la besace.
Aide-moi.... Nous allons la remplir jusqu'aux bords.... Nous
verrons bien ce que ça donnera.... Après, si c'est trop
lourd, il ne sera pas difficile de l'alléger....
TYLTYL
Oh! vous m'en donnez trop, et je n'ai que faire de tout
ça.... Mais vous n'êtes donc pas avare, comme on me l'avait
dit?...
L'AVARE
Moi?... Pas du tout.... Pourquoi serais-je avare?... Je n'ai
plus que quelques semaines à vivre, et je n'ai plus besoin
de rien.... Je ne mange presque plus et ne bois que de
l'eau....
TYLTYL
Pourtant, lorsque je suis entré, vous étiez couché sur votre
or, vous l'embrassiez, vous lui donniez des petits noms,
vous aviez l'air de l'adorer....
L'AVARE
Oui, il paraît que ça m'amuse.... Que veux-tu, quand on
devient vieux, on s'amuse comme on peut.... Mais ce n'est
pas moi qui fais ça.... Tout cela n'est qu'une sorte de
rêve.... Moi, je pense à tout autre chose.... Tous les
hommes sont ainsi, à tout âge.... Ils ne sont pas souvent où
on les voit; ils ne font pas souvent ce qu'ils ont l'air de
faire; chacun vit ainsi dans un songe qui n'a aucun rapport
avec sa vie réelle.... Mais ce n'est pas le moment de
t'expliquer ces choses.... Là, voilà, ta besace est
remplie.... Peux-tu la soulever?...
TYLTYL, s'évertuant.
Non, vraiment, c'est trop lourd.... Otons-en quelque
chose....
L'AVARE, vidant une partie de la besace.
Voilà qui ira déjà mieux....
TYLTYL
Eh mais! vous enlevez tout!... Il n'en restera plus
assez.... Je vais en rajouter un peu....
L'AVARE
Deviendrais-tu avare à ton tour, par hasard?...
TYLTYL
Non, mais je ne sais pas si j'aurai l'occasion de
revenir.... Aidez-moi seulement à charger la besace sur mes
épaules....
L'AVARE, l'aidant à soulever le sac.
Voilà!...
TYLTYL, chancelant sous le faix.
Dieu que ça pèse, l'or!...
L'AVARE
A qui le dis-tu!... As-tu loin à aller?...
TYLTYL
Ma foi, je n'en sais rien....
L'AVARE
Quel temps fait-il dehors?...
TYLTYL
Il y avait un beau soleil....
L'AVARE
On ne s'en douterait pas ici.... Dire que voilà des années
que je n'ai plus regardé le ciel et la verdure!... Mais tu
étouffes sous ton sac, mon pauvre petit.... Allons,
embrassons-nous, on ne sait pas si l'on se reverra.... Merci
du bon moment que tu m'as donné et surtout de m'avoir
réveillé.... Je vais profiter de mes derniers jours....
TYLTYL
Par où sort-on?...
L'AVARE
C'est par là, je présume....
Tyltyl s'avance sous la voûte; aussitôt les
vantaux glissent et se referment derrière lui
et il se retrouve seul, dans la nuit, devant
la grande porte close.
TYLTYL
Il fait nuit.... Me voilà seul.... Où suis-je?... Où
aller?...
LE DESTIN, surgissant de l'ombre.
Par ici!
TYLTYL
Tiens!... Vous voilà, vous!... Je croyais que vous m'aviez
abandonné....
LE DESTIN, lui saisissant la main.
J'étais ici. Je ne te perds jamais de vue....
TYLTYL
Oui, mais en attendant, ne marchez pas si vite!... Mon sac
est terriblement lourd.... Vous seriez bien gentil si vous
m'aidiez un peu à le porter, au lieu de m'en traîner ainsi
au pas de course....
LE DESTIN
Je ne suis pas au service des hommes.... En avant, en avant,
en avant!...
Ils sortent.
QUATRIÈME TABLEAU
UN CABINET DANS LE PALAIS DE LA FÉE
Un cabinet dans le palais de la Fée, sorte
d'antichambre ou de débarras où l'on a remisé
les principaux accessoires des contes de la
Mère l'Oye: la citrouille et la pantoufle de
Cendrillon, le pot et la galette du Chaperon
Rouge, les cailloux du Petit Poucet, les
couronnes d'or des Filles de l'Ogre, la
quenouille, les fuseaux et la cuve aux
vipères de la Belle-au-Bois-Dormant, les
bottes de l'Ogre, la clef de Barbe-Bleue,
l'Oiseau Bleu dans sa cage d'argent, et,
accrochées au mur, les robes couleur de
temps, de lune et de soleil de Peau d'Ane,
etc. Tout cela, sous une lumière grise et
ingrate, a l'air assez miteux. Les sept
petites amies de Tyltyl sont enfermées dans
ce cabinet. Sous le même jour défavorable,
elles semblent bien moins jolies qu'à leur
entrée dans la chaumière et paraissent assez
fatiguées, mécontentes et rechignées,
exceptée la fille aux voiles blancs qui
demeure à l'écart, immobile, impassible et
impénétrable.
* * * * *
BELLINE, la fille du boucher.
Où nous a-t-on fait entrer?...
ROSARELLE, la fille du maire.
Je n'en sais rien; mais je constate que c'est un lieu peu
convenable pour y faire attendre des jeunes filles bien
élevées....
BELLINE
En effet, on dirait un décrochez-moi ça où l'on a entassé
tous les débris et tous les rogatons de la maison....
ROSARELLE, touchant les objets avec dégoût.
Qu'est-ce ceci?... Une quenouille!... Pourquoi faire, ma
mère-grand?... Une citrouille, une galette, un vieux pot,
quoi encore?... Une cuve et des anguilles mortes!... Dieu
que ça sent mauvais!... C'est une cuisine bien mal tenue....
Et puis de vieilles robes ornées de verre filé et brodées
par les mites!... Ah! quelle horreur, ma chère!... Nous
sommes chez un maraîcher, une revendeuse à la toilette, une
receleuse, une marchande de bric-à-brac, une tailleuse pour
récidivistes ou une modiste pour négresses de Madagascar....
BELLINE
Il y a un peu de tout.... Il n'y manque qu'un balai et un
plumeau....
ROSARELLE
Ils auraient trop à faire....
BELLINE
Et comme sièges, un vieux banc de bois....
ROSARELLE
Oui, mais il est sculpté, ma chère!...
BELLINE
En effet, il est sculpté à même la poussière....
ROSARELLE
Passe-moi donc une de ces affreuses nippes, que je la
débarbouille un peu....
BELLINE, empressée et obséquieuse.
Attendez, je ferai ça, mademoiselle.... (Elle prend la robe
couleur de lune pour essuyer le banc.) Là, ça va un peu
mieux; voilà du moins un coin à peu près propre où l'on
pourra s'asseoir....
ROSARELLE, s'asseyant.
Je n'en peux plus!...
BELLINE, s'asseyant à côté d'elle.
Moi non plus, les jambes me rentrent dans le corps....
ROSARELLE, regardant autour d'elle à travers son
face-à-main.
Mais enfin, où sommes-nous, dans quel guêpier sommes-nous
tombées, ma pauvre amie?...
BELLINE
Il est certain que comme société, c'est un peu mêlé.... Il y
a la meunière, il y a l'aubergiste, il y a la bûcheronne....
ROSARELLE
Ou plutôt la voleuse de bois, pour être plus exactes.... Il
y a même la petite mendiante du pont de l'Ermitage, à qui
j'ai refusé deux sous, l'autre dimanche.... Ma chère, elle
me les demandait avec une insolence!...
BELLINE
Et qu'est-ce que ce fantôme tout blanc qui se tient debout
dans le coin, qui ne bouge pas, qui ne parle jamais et qui
nous suit partout?...
ROSARELLE
Cette grande bringue de plâtre, cette statue d'amidon, cette
Immaculée Conception à la manque?...
BELLINE
Elle a l'air bien malade....
ROSARELLE
C'est peut-être la lèpre juive, la peste de Zanzibar ou le
choléra de Bombay.... En tout cas méfions-nous, ça
s'attrape, ces choses-là....
AIMETTE, la fille du meunier, s'approchant timidement du
banc.
Je voudrais bien m'asseoir aussi, je suis bien fatiguée....
ROSARELLE
Faites attention, mademoiselle... C'est bien assez de la
poussière, je ne tiens pas à avoir la farine par-dessus le
marché...
ROSELLE, la fille de l'aubergiste.
Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que c'est?... On méprise la
farine, à présent?...
ROSARELLE
Je ne vous ai pas adressé la parole, mademoiselle...
ROSELLE
Non, mais moi je vous parle.... Quel pain mangeriez-vous si
vous n'aviez pas de farine?...
ROSARELLE
Vous feriez mieux de dire à votre père qu'il paie ses trois
termes en retard....
ROSELLE
Il les paiera quand votre horrible avare de grand-père aura
fait fait les réparations qu'on lui réclame depuis trois
ans....
BELLINE
C'est aussi ces réparations qui empêchent ton père de payer
ce qu'il doit au boucher?...
ROSELLE
Il doit quelque chose chez vous?...
BELLINE
Voilà six mois qu'on n'a pas vu la couleur de ses écus....
ROSELLE
Il attend qu'à l'auberge on voie la couleur des vôtres....
BELLINE
Des miens?... Vous attendrez longtemps avant que je mette
les pieds dans votre malpropre cambuse....
ROSELLE
Oui, mais votre papa ne fait pas tant le dégoûté quand il
vient le dimanche s'y soûler à tel point qu'on est oblige de
le mettre à la porte ivre-mort....
ROSARELLE, à Belline.
Ne réponds pas, ma chère, nous n'avons pas l'habitude de ces
querelles de cabaret....
ROSELLE
Quant à vous, Mademoiselle la fille du maire, qui faites
tant la renchérie, allez donc demander à Monsieur votre
père, qui a fait à la caisse municipale certains trous dont
les rats ne sont pas responsables....
ROSARELLE, se dressant, furibonde.
Certains trous dont les rats ne sont pas responsables?...
Qu'entendez-vous par là?...
ROSELLE
Eh mais! ce que tout le monde entend au village....
ROSARELLE
Prenez garde à ce que vous dites, et répétez un peu pour
voir si vous osez....
ROSELLE
Non, mais que feriez-vous si je le répétais?... Vos grands
airs ne me font pas peur....
ROSARELLE
Ce ne seront peut-être pas mes grands airs; mais vous verrez
ce que ce sera....
ROSELLE
Eh Lien! voilà, je le répète!...
ROSARELLE, lui donnant une gifle.
Eh bien! voilà, je vous réponds!...
Tumulte, cris perçants, mêlée générale.
Roselle et Aimette se jettent sur Belline et
Rosarelle, tandis que Milette et Janille
s'efforcent vainement de séparer les
belligérantes. Seule la fille aux voiles
blancs demeure immobile et comme absente,
dans son coin. Les autres s'entre-griffent le
visage, s'entre-arrachent les cheveux et
finissent par pousser des clameurs et des
glapissements si aigus que Tyltyl, qui
revient de chez l'Avare, les entend du fond
du palais et accourt, effaré, effrayé. Il est
nu-pieds, nu-tête, à moitié dévêtu et d'abord
ne comprend pas ce qui se passe.
TYLTYL
Qu'est-ce que c'est?... Qu'y a-t-il?... Qu'est-il
arrivé?... Un accident?... Vous êtes blessées?...
Qu'avez-vous fait?...
LES FEMMES, parlant toutes en même temps.
C'est elle!... Non, non, c'est Rosarelle qui a commencé!...
Je vous dis que c'est elle!... Elle m'a insultée!... Elle
m'a giflée!... Elle a osé s'attaquer à mon père!... Elle a
dit du mal de ma mère!... Elle ment, elle ment!... Elle m'a
presque arraché une oreille!... Elle m'a enfoncé une épingle
à cheveux dans la joue!...
Entre la Fée.
LA FÉE
Eh bien! qu'est-ce que c'est?...
TYLTYL, consterné.
Je ne sais pas, madame.... Je crois qu'elles sont folles....
Elles étaient si gentilles quand je les ai quittées.... Je
ne les reconnais plus du tout.... Regardez, regardez, elles
ne sont plus les mêmes!... Rosarelle et Belline ont des yeux
de furies, Aimette a l'air sournois et Roselle effronté,
Janille n'est pas débarbouillée et Milette est rouquine....
(Fondant en larmes et l'avant-bras sur les yeux, à la
manière des enfants qui pleurent.) Je n'en veux plus, je
n'en veux plus, je n'en veux plus!...
LA FÉE
Mais, petit imbécile, c'est de ta faute!...
TYLTYL
Comment, c'est encore de ma faute?...
LA FÉE
Mais oui, c'est de ta faute.... Et d'abord d'où viens-tu?...
Qu'as-tu fait de ta veste et de ton bonnet vert?...
TYLTYL
Mais, madame la Fée, j'étais en train de m'habiller; je
passais la petite culotte de soie et la veste brodée de
perles que vous m'avez données pour aller visiter les
Ancêtres.... J'entends des cris, je lâche tout, j'accours et
je vois qu'elles se battent et s'arrachent les cheveux et
les yeux....
LA FÉE
C'est bien fait!... Ça t'apprendra à les fréquenter quand tu
n'as pas ton talisman qui révèle la vérité.... C'est tout à
fait inconvenant et déplacé.... Tu vois bien qu'à présent tu
ne les vois pas comme elles sont....
TYLTYL
Je ne les vois pas comme elles sont?... Comment les vois-je
alors?...
LA FÉE
Mais justement comme elles ne sont pas, c'est-à-dire comme
il ne faut jamais les voir.... Et d'abord, c'est bien
simple, tout ce qui est laid n'est pas vrai, ne l'a jamais
été, ne le sera jamais....
TYLTYL
C'est facile à dire; mais enfin quand on voit ce qu'on
voit....
LA FÉE
Quand on voit ce qu'on voit, on ne voit rien du tout.... Je
te l'ai déjà dit, c'est ce qu'on ne voit pas qui mène le
monde entier.... Tout ceci ne compte pas; ce n'est qu'un peu
d'écume à la surface de la mer.... Mais cours vite chercher
le Saphir et nous retrouverons le fond des âmes, la vérité
des cœurs et la source de la vie.... Attends, ce n'est
pas la peine, je vois s'avancer la Lumière qui te rapporte
ton bonne!...
Entre La Lumière.
LA LUMIÈRE
Bonjour, Tyltyl!...