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OBSERVATIONS GÉOLOGIQUES SUR LES ILES VOLCANIQUES
_EXPLORÉES PAR L'EXPÉDITION DU «BEAGLE»_
ET NOTES SUR LA GÉOLOGIE DE L'AUSTRALIE ET DU CAP DE BONNE-ESPÉRANCE
PAR
Charles DARWIN
TRADUIT DE L'ANGLAIS SUR LA TROISIÈME ÉDITION
PAR
A.-F. RENARD
AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR
L'oeuvre de Darwin comprend, outre ses travaux biologiques, trois
ouvrages consacrés spécialement à la géologie. Ils ont paru sous le
titre général de _Géologie du Voyage du Beagle_[1] et forment comme une
trilogie embrassant l'étude des constructions coralliennes, des îles
volcaniques et de la géologie de l'Amérique méridionale. De ces
publications, la seule qui ait été traduite en français est celle sur
les îles coralliennes, étude magistrale où se sont révélées pour la
première fois la grandeur de conception, la puissance et la pénétration
de cet incomparable observateur[2].
Je me suis proposé de compléter la traduction des oeuvres géologiques
de Darwin et je publie aujourd'hui ses _Observations sur les îles
volcaniques_, qui seront suivies par ses études sur la géologie
de l'Amérique du Sud. Ces ouvrages, qui ont paru en 1844 et 1846,
constituent un ensemble avec le _Journal d'un Naturaliste_, dont ils
développent les passages essentiels sous une forme plus technique. Ces
pages, moins descriptives et pittoresques de facture, réclamées telles
en quelque sorte par les sujets plus spéciaux dont elles traitent, n'ont
pas, quoique d'une portée assez haute cependant pour consacrer, à elles
seules, la réputation de l'Auteur, attiré l'attention générale comme
l'ont fait son attachant _Journal d'un Naturaliste_ et son livre sur la
_Structure et la Distribution des îles coralliennes_. D'autre part, ces
recherches géologiques sont de Darwin avant le Darwinisme: elles ont
précédé de près de quinze ans l'_Origine des espèces_ et ses travaux
biologiques qui marquent une date dans l'histoire des sciences.
Ces oeuvres révélatrices dévoilaient la nature organique sous un jour où
elle avait été à peine entrevue; il en découlait des conclusions d'une
si considérable portée dans tous les ordres d'idées, elles ébranlaient
si profondément les préjugés et l'erreur, elles projetaient de si vives
clartés sur tant de problèmes restés insolubles, que durant la dernière
moitié du XIXe siècle aucune conception ne s'imposa davantage à la
pensée, n'y laissa une impression plus profonde et ne suscita des
controverses plus passionnées. On comprend qu'au milieu du déchaînement
d'injures et de sarcasmes qui accueillirent l'idée de l'évolution telle
que la formulait le Maître, dans l'ardeur de la courageuse défense dont
elle fut l'objet et dans le triomphe final de la théorie évolutionniste,
on perdit peut-être trop de vue le rôle prépondérant que Darwin a joué
comme l'un des fondateurs des sciences géologiques. Les recherches du
début de sa carrière furent comme noyées dans la gloire de ses plus
récentes découvertes.
Cependant ces études et ces travaux géologiques ont eu une influence
directrice sur la pensée du naturaliste anglais, et peut-être n'est-il
pas hors de propos, en présentant cette traduction, d'insister sur ce
fait. On peut dire, en effet, que les recherches géologiques auxquelles
ce savant s'est livré avant d'aborder la publication de l'_Origine des
espèces_ l'avaient admirablement préparé à la conception de l'oeuvre
capitale qu'il devait édifier. Il est incontestable que c'est dans la
connaissance du monde inorganique et de son développement, dans
l'observation immédiate des phénomènes géologiques, dans l'application
constante des principes de l'école de Hutton et de Lyell dont il fut
un des premiers adeptes, qu'on peut voir, sinon le point de départ et
l'orientation de ses théories biologiques, du moins une des bases sur
lesquelles il les établit.
C'est du reste ce qu'il déclare lui-même, avec cette noble modestie
qui a caractérisé toute son existence, quand il écrit en tête de son
_Journal_, dans sa dédicace à Lyell, que le mérite principal de ses
oeuvres a sa source dans l'étude qu'il a faite des _Principes de
Géologie_. C'est là qu'il a pu puiser, en effet, cette notion des causes
actuelles, fondamentale pour sa doctrine, suivre leur action dans les
périodes anciennes et rattacher l'un à l'autre les phénomènes dont la
terre fut le théâtre. C'est à la lumière nouvelle que ce livre avait
faite dans son esprit qu'il a pu embrasser, comme nul autre avant lui,
l'immense durée des temps géologiques et de la succession des faunes et
des flores. Or, ces considérations constituent quelques-unes des pierres
angulaires du grandiose édifice qu'est le Darwinisme.
Tous les naturalistes connaissent les deux chapitres X et XI de
l'_Origine des Espèces_, sur _l'insuffisance des données
paléontologiques_ et sur _la succession géologique des êtres organisés_,
où Darwin traite des questions qui mettent en relation ses doctrines
avec les données géologiques. L'une des plus hautes autorités
contemporaines, Sir Archibald Geikie, les apprécie en ces termes: «Ces
chapitres ont provoqué, dans les théories géologiques admises, la
révolution la plus profonde qui se soit produite à notre époque»[3]. Peu
d'hommes de science, toutefois, savent quelles études avaient préparé
l'Auteur à ces conceptions géniales sur l'histoire de la terre. Pour
retrouver la marche de ces études, de cette longue et difficile
préparation, il faut remonter aux travaux de Darwin sur _la Géologie du
Beagle_. C'est là qu'on peut apprécier, dans leur expression technique,
ces connaissances spéciales sur la nature des roches et sur la structure
du globe qui servirent de base à ces généralisations. Quand on a lu et
médité ces mémoires, fruit de tant de recherches faites dans un contact
direct avec la nature, on comprend comment l'Auteur a pu résoudre ces
problèmes fondamentaux avec le savoir et l'autorité incontestée qui le
placent au premier rang parmi les initiateurs de la géologie.
Et ce qui témoigne hautement de la valeur de ces travaux de géologie
pure, c'est qu'à côté de tant d'oeuvres de cette époque tombées dans
l'oubli ils ont résisté aux attaques du temps. Certes il y a mis son
inévitable patine; mais ils demeurent des modèles dont la matière d'un
pur métal et la ligne harmonieuse et sévère commandent l'admiration. Ces
mémoires témoignent à tous comment une intelligence maîtresse d'elle-
même, en possession des connaissances spéciales réclamées par les sujets
qu'elle aborde, douée d'une incomparable pénétration, s'entend à scruter
la nature, à édifier la synthèse des faits et à la traduire d'une
manière claire, concise qui frappe par sa simplicité même. Et pour ceux
que leurs études ont préparés à pénétrer le détail de ces oeuvres, qui
peuvent se rendre compte des efforts qui accompagnent l'exploration de
régions encore vierges, juger des procédés et des méthodes suivis pour
atteindre les résultats, se replacer par la pensée au point où en était
la science lorsque ces recherches furent faites, saisir le caractère
original et neuf des considérations qui devancèrent leur temps et ont
servi de point de départ aux généralisations futures, pour ceux-là
l'oeuvre géologique de Darwin sera placée parmi celles qui appartiennent
à l'histoire de la géologie; ils reliront ces pages avec admiration et
fruit.
Chargé de décrire les matériaux recueillis par l'expédition du
_Challenger_, j'ai été amené à me livrer à une étude attentive de
l'oeuvre géologique du naturaliste anglais: ce fut le cas, en
particulier, pour ses _Observations sur les îles volcaniques_. Les
savants qui avaient organisé cette célèbre croisière s'étaient assigné
la mission d'aller explorer, à un demi-siècle d'intervalle, les îles de
l'Atlantique étudiées lors du voyage du _Beagle_. Le _Challenger_ aborda
donc aux principaux points illustrés par les premières recherches de
Darwin: les naturalistes de l'expédition, MM. Murray, Moseley, Buchanan
et le Dr Maclean, purent se livrer ainsi sur le terrain à la
constatation des faits signalés par Darwin et, se guidant par ses
mémoires, recueillir aux gisements qu'il avait explorés des séries
de roches analogues à celles sur lesquelles avaient porté ses
investigations. On me fit l'honneur de me confier ces matériaux, et je
les étudiai avec les ressources qu'offraient, au moment où j'abordai
ce travail, les procédés modernes de la lithologie[4]. Je dus, en me
livrant à ces recherches, suivre ligne par ligne les divers chapitres
des _Observations géologiques_ consacrées aux îles de l'Atlantique,
obligé que j'étais de comparer d'une manière suivie les résultats
auxquels j'étais conduit avec ceux de Darwin, qui servaient de contrôle
à mes constatations. Je ne tardai pas à éprouver une vive admiration
pour ce chercheur qui, sans autre appareil que la loupe, sans autre
réaction que quelques essais pyrognostiques, plus rarement quelques
mesures au goniomètre, parvenait à discerner la nature des agrégats
minéralogiques les plus complexes et les plus variés. Ce coup d'oeil qui
savait embrasser de si vastes horizons, pénètre ici profondément tous
les détails lithologiques. Avec quelle sûreté et quelle exactitude la
structure et la composition des roches ne sont-elles pas déterminées,
l'origine de ces masses minérales déduite et confirmée par l'étude
comparée des manifestations volcaniques d'autres régions; avec quelle
science les relations entre les faits qu'il découvre et ceux signalés
ailleurs par ses devanciers ne sont-elles pas établies, et comme voici
ébranlées les hypothèses régnantes, admises sans preuves, celles, par
exemple, des cratères de soulèvement et de la différenciation radicale
des phénomènes plutoniques et volcaniques! Ce qui achève de donner à ce
livre un incomparable mérite, ce sont les idées nouvelles qui s'y
trouvent en germe et jetées là comme au hasard ainsi qu'un superflu
d'abondance intellectuelle inépuisable.
Et l'impression que j'exprime ici est celle qu'éprouvent tous ceux qui
se sont familiarisés avec les études de Darwin sur les phénomènes
volcaniques. On s'en convaincra dans les pages qui suivent et par
lesquelles M. J. W. Judd a fait précéder l'oeuvre géologique du grand
naturaliste éditée dans _The Minerva Library of famous Books_[5]. Parmi
les géologues actuels, personne peut-être n'a mieux connu Darwin et n'est
plus à même de se prononcer sur ses travaux que M. Judd: ses recherches
sur le volcanisme dans ses manifestations à l'époque présente et aux
périodes anciennes de l'histoire du globe sont si hautement appréciées
qu'elles le désignaient pour la mission que lui ont confiée les éditeurs
de cette publication. Je tiens à les remercier ici, ainsi que mon savant
ami M. Judd de l'autorisation qu'ils m'ont si obligeamment accordée de
placer cette Introduction en tête du volume que je publie aujourd'hui.
Elle m'a paru présenter un intérêt très vif en rappelant, comme elle le
fait, les circonstances dans lesquelles fut écrit ce livre.
Je me suis efforcé de conserver religieusement à cette traduction la
simplicité de l'original et j'ai mis tous mes soins à rendre la pensée de
l'Auteur avec une scrupuleuse exactitude. J'ai maintenu les dénominations
lithologiques qu'il avait adoptées, considérant qu'il s'agissait en cela
d'un aspect historique à conserver.
En publiant cette traduction, mon but n'a pas été seulement de rappeler
la haute valeur et la portée de l'oeuvre géologique de Darwin, de
compléter ainsi pour les lecteurs français la collection des oeuvres de
l'immortel naturaliste: j'ai voulu aussi, par mon modeste travail, rendre
hommage à ce libérateur de la pensée qu'est Darwin, à ce paisible
chercheur qui marcha simplement vers la vérité malgré les cris et les
clameurs dont on essaya d'étouffer sa voix, à ce caractère vraiment élevé
qui n'eut jamais en réponse aux insultes ineptes et haineuses que des
paroles sereines. Mais la vérité marcha cette fois d'un pas rapide, et,
durant les dernières années de sa noble et laborieuse existence, il put
voir le triomphe de l'évolution, et assister à ce mouvement émancipateur
des sciences naturelles qu'avaient provoqué ses doctrines.
Darwin a tracé la route qui menait vers des horizons nouveaux: le monde
intellectuel tout entier s'y est engagé et ceux-là même qui le
déclaraient jadis un esprit faux et superficiel, qui criaient bien haut
que ses théories étaient radicalement inconciliables avec les dogmes
et la morale, se sentant vaincus par l'universalité de la poussée
évolutionniste, en sont réduits à une honteuse capitulation. Pour ceux-
là, la marche triomphale du Darwinisme est une nouvelle et terrible
défaite.
J'estime qu'il est bon de rappeler aux consciences ces héros de la vérité
qui n'eurent d'autres armes que leur intelligence libérée des préjugés,
leur raison éclairée, leur travail opiniâtre et calme et qui surent
remplir au prix d'amertumes sans nombre la si difficile tâche d'avoir
fait accomplir à la pensée humaine un pas en avant. Entre eux, Darwin est
des premiers.
A.-F. RENARD.
Notes:
[1] La mise en oeuvre des observations et des matériaux géologiques
amassés par Darwin pendant l'Expédition du _Beagle_ (décembre 1831 à
octobre 1836) s'étend sur une période de quatre ans, de 1842 à 1846.
Son livre sur les îles volcaniques, commencé en été 1842, fut terminé
en janvier 1844; six mois après, il mettait sur le métier ses
observations sur la géologie de l'Amérique du Sud, qu'il achevait
d'écrire en avril 1845. Durant la période qui s'étend de 1846 à 1854,
il fit paraître une série de travaux secondaires se rattachant à la
géologie et qui portent _sur les poussières tombées sur les navires
dans l'Océan Atlantique_ (Geol. Soc. Journ. II, 1846, pp. 26-30),
_sur la géologie des îles Falkland_ (Geol. Soc. Journ. II, 1846, pp.
267-274), _sur le transport des blocs erratiques_, etc. (Geol. Soc.
Journ. IV, 1848, pp. 315-323), sur _l'analogie de structure de
certaines roches volcaniques avec celles des glaciers_ (Edinb. Roy.
Soc. Proc. II, 1851, pp. 17-18). Les deux volumes de son mémoire sur
les Cirripèdes parurent en 1851 et 1854 ainsi que ses monographies des
Balanidés et des Vérrucidés fossiles de la Grande-Bretagne.
[2] Darvin, _les Récifs de corail, leur structure et leur
distribution_. Trad. de l'anglais d'après la 2e édition, par L.
Cosserat, Paris, 1878.
[3] Sir Archibald Geikie, _The Founders of Geology_, p. 282. 1897.
[4] Les mémoires que j'ai publiés sur la lithologie des îles explorées
par Darwin lors du voyage du _Beagle_ et par les naturalistes du
_Challenger_, ont paru dans la collection des _Reports of the
scientific Results of the voyage of H.M.S. Challenger_ sous les titres
_Petrology of Saint-Paul's Rocks_ (Narr. vol. II, appendice B), 1882,
_Petrology of volcanic Islands_ (Phys. Chem. Part. VII) (vol.
II, 1889). Les chapitres suivants de ce dernier mémoire portent
spécialement sur les roches décrites dans _Geological Observations on
volcanic Islands_ de Darwin: II, _Rocks of the Cape de Verde
Islands_, p. 13. IV, _Rocks of Fernando Noronha_, p. 29. V, _Rocks of
Ascension_, p. 39. VII, _Rocks of the Falkland Islands_, p. 97.
[5] _Distribution and Structure of coral rocks, Geological
Observations on volcanic Island and parts of South America_, by Ch.
Darwin, with Introduction by J.W. Judd, Professor of Geology in the
Normal School of Science, South Kensington.
INTRODUCTION
Pendant les dix années qui suivirent son retour en Angleterre,
après son voyage autour du Monde, Darwin se consacra surtout à la
préparation de la série d'ouvrages qui furent publiés sous le titre
général de _Géologie du Voyage du Beagle_. Le second volume de la
série comprend les _Observations géologiques sur les îles
volcaniques, et les notes sur la géologie de l'Australie et du Cap de
Bonne-Espérance_, il parut en 1844. Les matériaux de ce volume ont
été réunis en partie au commencement du voyage, lorsque le Beagle
fit escale à San Thiago dans l'archipel du Cap-Vert, aux Rochers de
Saint-Paul et à Fernando Noronha; mais surtout durant la croisière
de retour; c'est alors que Darwin étudia les îles Galapagos, qu'il
traversa l'archipel des îles Pomotou et visita Tahiti. Après avoir
touché à la Baie des Iles dans la Nouvelle-Zélande, ainsi qu'à Sydney,
à Hobart-Town et à King George's Sound en Australie, le _Beagle_,
traversant l'Océan Indien, fit voile vers le petit groupe des îles
Keeling ou Cocos, célèbre par les observations qu'y a faites Darwin,
et se dirigea ensuite vers l'île Maurice. Après une escale au Cap de
Bonne-Espérance, le navire arriva successivement à Sainte-Hélène et à
l'Ascension, et visita une seconde fois les îles du Cap-Vert avant de
rentrer en Angleterre.
Le voyage pendant lequel Darwin eut l'occasion d'étudier tant de
centres volcaniques intéressants, lui réservait au début une amère
déception. Durant la dernière année de son séjour à Cambridge il avait
lu le _Personal Narrative_ de Humboldt et en avait extrait de longs
passages relatifs à Ténériffe. Il avait recueilli un ensemble de
renseignements en vue d'une exploration de cette île, lorsqu'on lui
proposa d'accompagner le capitaine Fitzroy à bord du _Beagle_. Son ami
Henslow lui avait conseillé, en le quittant, de se procurer le premier
volume des _Principes de Géologie_ qui venait de paraître, tout en
le prémunissant contre les idées de l'auteur de cet ouvrage. Au
commencement du voyage, Darwin, accablé par un violent mal de mer qui
le confinait dans sa cabine, consacrait tous les instants de répit que
lui laissait la maladie à étudier Humboldt et Lyell. On se figure sa
déception, quand, au moment où le navire atteignait Santa-Cruz et où
le Pic de Ténériffe apparaissait au milieu des nuages, on reçut
la nouvelle que le choléra régnait dans l'île et empêchait tout
débarquement.
Une ample compensation lui était réservée, cependant, quand le
_Beagle_ arriva à Porto-Praya dans l'île de San Thiago, la plus grande
de l'archipel du Cap-Vert. Darwin y passa trois semaines dans des
conditions favorables et c'est là qu'il commença, à proprement parler,
son oeuvre de géologue et de naturaliste. «Faire de la géologie dans
une contrée volcanique, écrit-il à son père, est chose charmante;
outre l'intérêt qui s'attache à cette étude en elle-même, elle vous
conduit dans les sites les plus beaux et les plus solitaires. Un
amateur passionné d'histoire naturelle peut seul se représenter le
plaisir qu'on éprouve à errer parmi les cocotiers, les bananiers, les
caféiers et d'innombrables fleurs sauvages. Et cette île, qui a été
pour moi si instructive et m'a prodigué tant de jouissances, est
cependant l'endroit le moins intéressant, peut-être, de tous ceux que
nous explorerons pendant notre voyage. Certes, elle est, en général,
assez stérile, mais le contraste même fait apparaître les vallées
admirablement belles. Il serait inutile de tenter la description de ce
tableau; aussi facile serait-il d'expliquer à un aveugle ce que sont
les couleurs, que de faire comprendre à quiconque n'a jamais quitté
l'Europe la différence frappante qui existe entre les paysages
tropicaux et ceux de nos contrées. Chaque fois qu'une chose attire mon
attention admirative, je la note soit dans mon journal (dont le volume
augmente), soit dans mes lettres; excusez mon enthousiasme mal traduit
par des mots. Je constate que mes échantillons s'accroissent en
nombre d'une manière étonnante, et je crois que je serai obligé d'en
expédier, de Rio, une collection en Angleterre.»
Un passage remarquable de l'_Autobiographie_, écrite par Darwin en
1876, témoigne de l'impression ineffaçable que lui laissa cette
première visite à une île volcanique. «La structure géologique de San
Thiago est très frappante, quoique d'une grande simplicité. Une coulée
de lave s'est étalée autrefois sur le fond de la mer, constitué par
des débris de coraux et de coquilles récentes; ces couches calcaires
ont été soumises comme à une cuisson et transformées en une roche
blanche et dure. L'île entière a été soulevée depuis cette époque,
mais l'allure de la zone de roche blanche m'a révélé un fait nouveau
et important: c'est qu'il s'est produit, plus tard, un affaissement
autour des cratères qui avaient été en activité depuis le soulèvement.
L'idée me vint alors, pour la première fois, que je pourrais peut-être
écrire un livre sur la géologie des contrées que nous allions explorer,
et cette pensée me fit tressaillir de joie. Ce fut pour moi une heure
mémorable; avec quelle netteté je me rappelle la petite falaise de lave
sous laquelle je me tenais, le soleil éblouissant et torride, quelques
plantes étranges du désert croissant aux alentours, et à mes pieds des
coraux vivants, dans les lagunes inondées par la marée.»
Au moment de cette exploration, cinq années seulement s'étaient
écoulées depuis l'époque où il suivait à Édimbourg les leçons du
professeur Jameson, qui enseignait encore la doctrine Wernerienne.
Darwin avait trouvé ces leçons «incroyablement ennuyeuses». «Le seul
effet qu'elles produisent sur moi, déclarait-il, c'est de me faire
prendre la résolution de ne lire de ma vie un livre de géologie, ni
d'étudier cette science de quelque manière que ce soit.»
Quel contraste avec les expressions dont il se sert en parlant de ses
recherches géologiques, dans les lettres écrites à ses parents à bord
du _Beagle_! Après avoir fait allusion au plaisir qu'il éprouve à
rassembler et à étudier les animaux marins, il s'écrie: «Mais la
géologie l'emporte sur le reste!» Dans une lettre à Henslow, il dit:
«La géologie m'entraîne; mais, comme l'intelligent animal placé entre
deux bottes de foin, je ne sais à laquelle donner la préférence:
étudierai-je les roches cristallines anciennes ou les couches moins
cohérentes et plus fossilifères?» Et, lorsque son long voyage va se
terminer, il écrit encore: «Je trouve à la géologie un intérêt qui ne
faiblit jamais; et, comme on l'a dit déjà, elle nous inspire des idées
aussi vastes sur notre monde que celles que l'astronomie nous suggère
sur l'ensemble des mondes.» Darwin fait évidemment allusion ici à
un passage de Sir John Herschel dans son admirable _Introduction à
l'étude de la philosophie naturelle_, oeuvre qui exerça une influence
très profonde et très heureuse sur l'esprit du jeune naturaliste.
La prédilection marquée que professait Darwin, durant et après le
célèbre voyage du _Beagle_, pour les études géologiques, ne peut
laisser aucun doute; comme il est facile aussi de reconnaître
quelle est l'école géologique dont il suivait les doctrines et dont
l'enseignement, malgré les avertissements de Sedgwick et de Henslow,
le dominait tout entier. Il écrivit en 1876: «La première contrée que
j'ai étudiée, l'île de San Thiago dans l'archipel du Cap Vert, m'a
démontré clairement la remarquable supériorité de Lyell, au point de
vue géologique, sur tous les auteurs dont j'avais emporté les oeuvres
ou que j'ai étudiés depuis.» Et il ajoute: «La science géologique a
contracté une grande dette envers Lyell, elle lui doit plus, je crois,
qu'à personne au monde... Je suis fier de me rappeler que la première
contrée dont j'étudiai la constitution géologique, San Thiago dans
l'archipel du Cap Vert, m'a convaincu de la supériorité infinie des
idées de Lyell sur celles que j'avais pu puiser dans tout autre livre
que les siens.»
Les passages que j'ai cités montrent dans quel esprit Darwin commença
ses études géologiques, et les pages qui suivent fourniront des
preuves nombreuses de l'enthousiasme, de la pénétration et du soin
avec lesquels ses recherches furent poursuivies.
Les collections de roches et de minéraux recueillies par Darwin furent,
au cours même de son voyage, envoyées à Cambridge et confiées à son
fidèle ami Henslow. A son retour en Angleterre, après avoir revu sa
famille et ses amis, le premier soin de Darwin fut de commencer l'étude
de ces matériaux. Vers la fin de 1836, il alla se fixer, pendant trois
mois, dans un appartement de Fitzwilliam street à Cambridge: il se
rapprochait ainsi d'Henslow et pouvait se livrer à l'examen des roches
et des minéraux qu'il avait réunis. Il fut puissamment secondé dans
cette étude par le professeur William Hallows Miller, l'éminent cristallographe et minéralogiste.
Darwin ne commença réellement à écrire son livre sur les îles
volcaniques qu'en 1843, après s'être établi dans la maison qu'il
habita le reste de sa vie, sa célèbre résidence de Down dans le Kent.
Dans une lettre du 28 mars 1843 à son ami M. Fox, il dit: «J'avance
très lentement dans la rédaction d'un livre, ou plutôt d'une brochure
sur les îles volcaniques que nous avons explorées; je n'y consacre
qu'une couple d'heures chaque jour, et encore d'une manière assez peu
régulière. C'est une besogne ingrate que d'écrire des livres dont la
publication coûte de l'argent et que personne ne lit, pas même les
géologues.»
Cette étude occupa Darwin pendant toute l'année 1843, et le livre
fut publié au printemps de l'année suivante. D'après une note de son
journal, le temps réellement consacré à la préparation de cet ouvrage
s'étendit de l'été de 1842 jusqu'en janvier 1844. Lorsqu'il fut
achevé, Darwin ne parut nullement satisfait du résultat obtenu. Il
écrivait à Lyell: «Vous m'avez fait un grand plaisir en disant que
vous aviez l'intention de parcourir mes _Iles volcaniques_; ce livre
m'a coûté dix-huit mois de travail! Et à ma connaissance, rares sont
les gens qui l'ont lu. Je sens cependant que le peu que renferme
cet ouvrage, et c'est peu de chose en effet, aura son utilité en
confirmant des hypothèses anciennes ou nouvelles, et que mon travail
ne sera pas perdu.» Il écrivait à Sir Joseph Hooker: «Je viens de
terminer un petit volume sur les îles volcaniques que nous avons
explorées. J'ignore jusqu'à quel point la géologie pure et simple vous
intéresse, mais j'espère que vous m'autoriserez à vous envoyer un
exemplaire de mon ouvrage.»
Tout géologue sait combien ce livre de Darwin sur les îles volcaniques
est intéressant et suggestif. La satisfaction médiocre qu'il semble
inspirer à son auteur doit être probablement attribuée au contraste
que Darwin sentait exister entre le souvenir des vives jouissances
qu'il éprouvait lorsque, le marteau à la main, il errait dans des
contrées nouvelles et intéressantes, et la tâche lente, laborieuse
et moins conforme à ses goûts que lui imposaient la transcription et
l'arrangement de ses notes sous forme de livre.
Lorsqu'en 1874 je décrivais les anciens volcans des îles Hébrides,
j'eus fréquemment l'occasion de rappeler les observations de M. Darwin
sur les volcans de l'Atlantique, pour expliquer les faits que nous
montrent, dans nos propres îles, les restes de volcans anciens.
Darwin, écrivant à son fidèle ami Sir Charles Lyell au sujet de mon
travail, lui dit: «J'ai éprouvé une satisfaction bien vive en voyant
citer mon livre sur les volcans, je le croyais mort et oublié.»
Deux ans plus tard, en 1876, on proposa à Darwin de publier une
nouvelle édition des _Observations sur les îles volcaniques et sur
l'Amérique du Sud_. Il hésita d'abord, car il lui semblait que ces
ouvrages n'offraient plus actuellement qu'un intérêt médiocre; il me
consulta sur ce point au cours d'une des conversations que nous avions
souvent ensemble à cette époque, et j'insistai fortement auprès de
lui pour la réédition de ces livres. J'éprouvai une vive satisfaction
lorsque, se rendant à mes instances, il consentit à ce qu'ils fussent
publiés sans aucune modification du texte. Il écrit dans la préface de
cette nouvelle édition: «Par suite des progrès récents de la géologie,
mes idées sur quelques points pourront paraître un peu vieillies, mais
j'ai cru préférable de les laisser telles qu'elles ont été publiées
originairement.»
Peut-être ne sera-t-il pas sans intérêt d'indiquer brièvement les
principaux problèmes géologiques sur lesquels le livre de Darwin _les
Iles volcaniques_ a jeté une nouvelle et vive lumière. Le principal
mérite de ces recherches est d'avoir fourni des observations qui,
non seulement, présentent un haut intérêt scientifique, mais dont
quelques-unes ont permis de faire rejeter des erreurs couramment
admises; d'appeler l'attention sur des phénomènes et des
considérations qui avaient été complètement négligés par les
géologues, mais qui ont exercé depuis lors une grande influence sur
la genèse des théories géologiques; et, enfin, de faire ressortir
l'importance qui s'attache à des causes faibles et insignifiantes
en apparence, mais dont quelques-unes donnent la clef de problèmes
géologiques du plus haut intérêt.
En visitant des contrées où von Buch et d'autres géologues avaient cru
trouver la preuve de la théorie des «cratères de soulèvement»,
Darwin fut amené à démontrer que les faits pouvaient recevoir une
interprétation tout à fait différente. Les idées émises d'abord par le
célèbre géologue et explorateur allemand, et presque universellement
admises par ses compatriotes, avaient été soutenues par Élie de
Beaumont et par Dufrénoy, les chefs du mouvement géologique en France.
Elles étaient pourtant vigoureusement combattues par Scrope et par
Lyell en Angleterre, et par Constant Prévost et Virlet de l'autre côté
de la Manche. Dans cet ouvrage, Darwin nous montre sur quelles faibles
bases repose cette théorie d'après laquelle les grands cratères
circulaires des îles de l'Atlantique devraient leur origine à des
ampoules gigantesques de la croûte terrestre, qui, en crevant à
leur sommet, auraient donné naissance aux cratères. Reconnaissant
l'influence que l'injection de la lave exerce sur la structure des
cônes volcaniques, en accroissant leur masse et leur hauteur, il
montre qu'en général les volcans sont édifiés par des éjaculations
répétées qui amènent une accumulation de matières éruptives autour de
l'orifice.
Cependant, quoiqu'il arrivât aux mêmes vues générales que Scrope et
que Lyell sur l'origine des cratères volcaniques ordinaires, Darwin
vit clairement que, dans certains cas, de grands cratères peuvent
s'être formés ou s'être agrandis par l'affaissement du plancher, à la
suite d'éruptions. L'importance de ce facteur auquel les géologues
avaient accordé trop peu d'attention, a été montrée récemment par le
professeur Dana dans son admirable ouvrage sur le Kilauea et d'autres
grands volcans de l'archipel hawaïen.
L'affaissement qui se produit autour d'un centre volcanique, et qui
détermine le plongement des couches environnantes, a été mis en
lumière pour la première fois par Darwin, comme résultat de son
premier travail sur les îles du Cap-Vert. Des exemples frappants du
même fait ont été signalés depuis en Islande par M. Robert et par
d'autres, dans la Nouvelle-Zélande par M. Heaphy, et dans les îles
occidentales de l'Ecosse par moi-même.
A diverses reprises, Darwin appela l'attention des géologues sur le
fait que les orifices volcaniques présentent entre eux des relations
qu'on ne saurait expliquer sans admettre l'existence, dans la croûte
terrestre, de lignes de fracture le long desquelles les laves se sont
frayé un chemin vers la surface. Mais en même temps il vit clairement
qu'il n'existait pas de preuves du passage de grands torrents de laves
le long de ces fractures; il montra comment les plateaux les plus
remarquables, formés de nappes de laves successives, peuvent avoir été
construits par des émissions répétées et modérées, émanant d'orifices
volcaniques nombreux, distincts les uns des autres. Il insiste
expressément sur la rapidité avec laquelle la dénudation peut
faire disparaître les cônes de cendres formés autour des orifices
d'éjaculation, et les traces d'émissions successives de laves.
L'un des chapitres les plus remarquables du livre est celui où
l'auteur traite des effets de la dénudation déterminant l'érosion de
l'appareil volcanique, au point de ne plus laisser subsister que des
épaves ou tronçons ruinés de volcans. Il a eu l'occasion d'étudier une
série de cas permettant de suivre toutes les gradations des formes
volcaniques, depuis les cônes complets jusqu'aux masses bouchant les
cratères, où elles s'étaient solidifiées. Les observations de Darwin
sur ce sujet ont été de la plus haute valeur et du plus grand secours
pour tous ceux qui se sont efforcés d'étudier les effets de l'action
volcanique pendant les périodes anciennes de l'histoire de la terre.
Comme Lyell, Darwin était fermement convaincu de la continuité des
actions géologiques, et c'était toujours avec une vive satisfaction
qu'il constatait que les phénomènes du passé pouvaient s'interpréter
par des causes actuelles. Au moment où Lyell se livrait, quelques mois
avant sa mort, à ses derniers travaux géologiques sur les environs de
sa résidence dans le Forfarshire, il écrivit à Darwin: «Toutes mes
recherches ont confirmé ma conviction que la seule différence entre
les roches volcaniques paléozoïques et récentes se réduit aux
modifications qui ont dû se produire en raison de l'immense période de
temps pendant laquelle les produits des volcans les plus anciens ont
été soumis à des transformations chimiques.»
Lorsqu'après avoir achevé ses études sur les phénomènes volcaniques,
Darwin entreprit l'examen des grandes masses granitiques des Andes,
il fut vivement frappé des relations qui unissent les roches dites
plutoniques et les roches d'origine incontestablement volcanique. On
doit dire à ce sujet que les circonstances mêmes dans lesquelles se
fit la croisière du _Beagle_ furent très favorables à Darwin dans
ses études sur les roches éruptives. Après avoir observé des types
nettement caractérisés de la série récente, il alla étudier dans
l'Amérique du Sud de remarquables gisements de masses ignées anciennes
très cristallines et, dans le voyage de retour, il put revoir les
roches volcaniques récentes, raviver ainsi ses premières impressions
et établir des relations entre ces deux types lithologiques.
Il exposa quelques-unes des considérations générales que ces
observations lui avaient suggérées, dans un travail qu'il lut à la
Société Géologique le 17 mars 1838, et qui portait comme titre: _Du
rapport de certains phénomènes volcaniques, de la formation des
chaînes de montagnes, et des effets des soulèvements continentaux_.
La relation entre ces deux ordres de faits est discutée d'une manière
plus approfondie dans son livre sur la géologie de l'Amérique du Sud.
Les preuves d'un soulèvement récent constatées sur les côtes d'un
grand nombre d'îles volcaniques amenèrent Darwin à conclure qu'en
général les aires volcaniques sont des régions de soulèvement; et il
fut conduit, naturellement, à les opposer aux aires dans lesquelles,
comme il le montra, la présence d'atolls, de récifs frangeants et de
récifs-barrières, offre les preuves d'un affaissement. Il parvint
de cette manière à dresser une carte des aires océaniques, les
répartissant en zones soumises à des mouvements de soulèvement ou
d'affaissement. Ses conclusions à cet égard étaient aussi neuves que
suggestives.
Darwin reconnut très clairement le fait que la plupart des îles
océaniques semblent être d'origine volcanique, quoiqu'il prît soin de
signaler les exceptions importantes qui infirment, dans une certaine
mesure, la généralisation de cette règle. Dans son _Origine des
espèces_ il a développé l'idée et émis la théorie de la permanence des
bassins océaniques, que d'autres auteurs ont adoptée après lui et ont
étendue plus loin, pensons-nous, que Darwin n'avait cru devoir le
faire. Sa prudence sur ce point et sur les questions spéculatives du
même genre était bien connue de tous ceux qui avaient l'habitude de
les discuter avec lui.
Quelques années avant le voyage du _Beagle_, M. Poulett Scrope avait
signalé les analogies remarquables qui existent entre certaines roches
ignées à structure rubanée, telles qu'on en rencontre aux îles Ponces,
et les schistes cristallins feuilletés. Il ne semble pas que Darwin
ait eu connaissance du remarquable mémoire de Scrope, mais il appela
l'attention, d'une manière toute spontanée, sur les mêmes phénomènes
lorsqu'il entreprit l'étude de roches fort analogues qu'on observe à
l'île de l'Ascension. Comme il venait d'étudier les grandes masses
de schistes cristallins du continent Sud-Américain, il fut frappé du
fait que les roches incontestablement ignées de l'Ascension offrent
une répartition identique des minéraux constitutifs, le long de
«feuillets» parallèles. Ces observations conduisirent Darwin à la même
conclusion que celle à laquelle Scrope était arrivé quelque temps
auparavant, c'est-à-dire que, lorsque la cristallisation s'opère
dans des masses rocheuses soumises à des forces déformatrices très
puissantes, il se produit une séparation et une distribution des
minéraux constitutifs, suivant des plans parallèles. On a reconnu
pleinement aujourd'hui que ce processus doit avoir été un facteur
important dans la formation des roches métamorphiques, que les auteurs
récents désignent sous le nom de _dynamo-métamorphisme_.
Dans l'étude de ce problème et d'un grand nombre d'autres analogues,
exigeant des connaissances minéralogiques très exactes, il est
remarquable de voir à quel point Darwin réussissait à découvrir la
vérité au sujet des roches qu'il étudiait, à l'aide seulement d'un
canif, d'une simple loupe, de quelques essais chimiques et du
chalumeau. Depuis Darwin l'étude des roches en sections minces sous le
microscope a été inventée, et est aujourd'hui du plus grand secours
dans toutes les recherches pétrographiques. Plusieurs des îles
étudiées par Darwin ont été explorées à nouveau, et des échantillons
de leurs roches ont été recueillis pendant le voyage du navire de la
Marine Royale le _Challenger_. Les résultats de l'étude qu'en a faite
un des maîtres de la microscopie des roches, le Professeur Renard, de
Bruxelles, ont été publiés récemment dans un des volumes des _Rapports
sur l'Expédition du Challenger_. Il est intéressant de constater que,
tandis que ces recherches récentes ont enrichi la science géologique
d'un grand nombre de faits nouveaux et précieux, et que des
changements nombreux ont été apportés à la nomenclature et à d'autres
points de détail, tous les faits principaux décrits par Darwin et par
son ami le professeur Miller ont résisté à l'épreuve du temps et d'une
étude plus approfondie, et demeurent comme un monument de la sagacité
et de la justesse d'observation de ces pionniers des recherches
géologiques.
JOHN W. JUDD.
OBSERVATIONS GÉOLOGIQUES SUR LES ILES VOLCANIQUES
CHAPITRE PREMIER
SAN THIAGO, ARCHIPEL DU CAP VERT
Roches des assises inférieures.--Dépôt sédimentaire calcareux avec
coquilles récentes métamorphisé au contact de laves surincombantes;
allure horizontale et étendue en surface de ces couches.--Roches
volcaniques postérieures associées à une matière calcaire terreuse
et fibreuse, et fréquemment renfermée dans les vacuoles des
scories.--Anciens orifices d'éruption oblitérés, de petite
dimension.--Difficulté que présente la détermination de coulées de
laves récentes sur une plaine unie.--Collines de l'intérieur de l'île,
constituées par des roches volcaniques plus anciennes.--Grandes masses
d'olivine décomposée.--Roches feldspathiques situées sous les couches
de basalte cristallin.--Uniformité de structure et d'aspect des
collines volcaniques les plus anciennes.--Forme des vallées voisines
de la côte.--Conglomérat en voie de formation sur la plage.
L'île de San Thiago s'étend du N.-N.-W. au S.-S.-E. sur une longueur
de trente milles et une largeur de douze milles environ. Les
observations auxquelles je me suis livré pendant mes deux visites à
cette île ont toutes été faites dans sa partie méridionale et dans un
rayon de quelques lieues seulement autour de Porto-Praya.--Vue de la
mer, la contrée offre une configuration variée: des collines coniques
à pentes douces, de couleur rougeâtre (telle que la colline désignée
sous le nom de Red Hill et représentée dans la figure intercalée dans
le texte)[1] et d'autres collines moins régulières, d'une couleur
noirâtre et à sommet plat (marquées A, B, C, dans la même figure),
s'élèvent au-dessus de plaines de lave qui s'étagent en gradins
successifs. On aperçoit dans le lointain une chaîne de montagnes,
hautes de plusieurs milliers de pieds, qui traverse l'intérieur de
l'île. Il n'y a pas de volcan actif à San Thiago, et il n'en existe
qu'un seul dans tout l'archipel, celui de Fogo. L'île n'a été éprouvée
par aucun tremblement de terre violent depuis qu'elle est habitée.
[Illustration: FIG. I.--Vue d'une partie de San Thiago, l'une des îles
du Cap Vert.]
Les roches inférieures que l'on voit sur la côte près de Porto-Praya
sont très cristallines et fort compactes; elles semblent appartenir à
des masses volcaniques anciennes et d'origine sous-marine. Fréquemment
elles sont recouvertes, en stratification discordante, par un dépôt
calcaire irrégulier, d'une faible épaisseur, où abondent des coquilles
appartenant à une des dernières périodes de l'ère tertiaire; ce dépôt
est recouvert, à son tour, par une grande nappe de lave basaltique,
qui, partie du centre de l'île, s'est répandue en coulées successives
entre les collines à sommet plat marquées A, B, C, etc. Des coulées
plus récentes ont été éjaculées par les cônes disséminés dans l'île,
tels que Red Hill et Signal-Post Hill. Les couches supérieures des
collines à sommet plat présentent, au point de vue de la constitution
minéralogique et à d'autres égards encore, un rapport intime avec les
assises inférieures des couches de la côte, qui semblent former avec
elles une masse continue.
_Description minéralogique des roches formant les assises
inférieures_.--Le caractère de ces roches est extrêmement variable.
Elles sont formées d'une masse fondamentale basaltique compacte,
noire, brune ou grise, renfermant de nombreux cristaux d'augite, de
hornblende, d'olivine, de mica, et parfois du feldspath vitreux. On
rencontre fréquemment une variété presque entièrement composée de
cristaux d'augite et d'olivine. On sait que le mica se présente
rarement là où l'augite abonde, et vraisemblablement la roche qui nous
occupe n'offre pas une exception manifeste à cette règle, car le mica
y est arrondi aussi parfaitement qu'un caillou dans un conglomérat
(tout au moins dans le plus caractéristique de mes spécimens, où l'on
voit un nodule de mica long d'un demi-pouce); il n'a évidemment pas
cristallisé dans la pâte qui le renferme aujourd'hui, mais il doit
avoir été formé par la fusion d'une roche plus ancienne. Ces laves
compactes alternent avec des tufs, des roches amygdaloïdes et des
wackes, et, à certains endroits, avec des conglomérats grossiers.
Parmi les wackes argileuses, les unes sont vert foncé, d'autre vert
jaunâtre pâle, d autres enfin presque blanches. Je constatai avec
étonnement qu'un certain nombre de ces dernières roches, même les plus
blanches, fondaient en un émail noir de jais, tandis que plusieurs
échantillons des variétés vertes ne donnaient qu'un globule gris pâle.
De nombreux dikes formés essentiellement de roches augitiques très
compactes et de variétés amygdaloïdes grises coupent les couches; en
divers endroits celles-ci ont été violemment disloquées et fortement
redressées. Une ligne de dislocation coupe l'extrémité septentrionale
de Quailland, îlot de la baie de Porto-Praya, et on peut le suivre
jusqu'à l'île principale. Ces dislocations se sont produites avant
le dépôt de la couche sédimentaire récente, et la surface de l'île
a subi, antérieurement à ce dépôt, une dénudation importante, comme
l'attestent de nombreux dikes tronqués.
_Description du dépôt calcaire qui recouvre les roches volcaniques
dont il vient d'être question_.--Cette couche peut être facilement
reconnue à cause de sa couleur blanche et de l'extrême régularité avec
laquelle elle s'étend le long de la côte, sur une ligne horizontale
pendant plusieurs milles. Sa hauteur moyenne au-dessus de la mer,
mesurée depuis sa ligne de contact avec les laves basaltiques qui la
recouvrent, est de 60 pieds environ; et son épaisseur, fort variable
à cause des inégalités de la formation sur laquelle elle repose,
peut être évaluée à environ 20 pieds. Cette couche est formée d'une
substance calcaire parfaitement blanche, constituée en partie par des
débris organiques et en partie par une substance que l'on pourrait
comparer, pour l'aspect, à du mortier. Des fragments de roches et des
cailloux sont disséminés dans toute cette couche, et se réunissent
souvent en conglomérat, surtout vers la base. Un grand nombre de ces
fragments sont comme badigeonnés d'une couche peu épaisse de matière
calcareuse blanchâtre. A Quail-island, la partie inférieure du dépôt
calcaire est remplacée par un tuf terreux tendre, de couleur brune,
plein de turritelles, et qui est surmonté d'un lit de cailloux passant
au grès et contenant des fragments d'échinides, des pinces de crabes
et des coquilles; les coquilles d'huîtres adhèrent encore aux roches
sur lesquelles elles vivaient. Le dépôt renferme un grand nombre de
sphérules blanches ressemblant à des concrétions pisolitiques, et
dont la grosseur varie de celle d'une noix à celle d'une pomme; elles
renferment ordinairement un petit caillou en leur centre. Je me suis
assuré par un examen minutieux que ces soi-disant concrétions étaient
des nullipores conservant leur forme propre, mais dont la surface
était légèrement usée par le frottement; ces corps (considérés
généralement aujourd'hui comme des végétaux) n'offrent aucune trace
d'organisation intérieure, quand on les étudie sous un microscope de
puissance moyenne. M. Georges R. Sowerby a bien voulu examiner les
coquilles que j'ai rassemblées; elles appartiennent à quatorze
espèces, dont les caractères sont assez bien conservés pour qu'il soit
possible de les déterminer avec un degré de certitude suffisant, et
à quatre espèces dont on ne peut établir que le genre. Parmi les
quatorze mollusques dont la liste se trouve à l'appendice, onze
appartiennent à des espèces récentes; un, non encore décrit, pourrait
être identique à une espèce vivante que j'ai trouvée dans le port
de Porto-Praya; les deux autres espèces sont nouvelles et ont été
décrites par M. Sowerby. Les connaissances que nous possédons sur les
mollusques de cet archipel et des côtes voisines ne sont pas encore
assez complètes pour nous permettre d'affirmer que ces coquilles, même
les deux dernières, appartiennent à des espèces éteintes. Parmi ces
coquilles, celles qui se rapportent incontestablement à des espèces
vivantes ne sont pas nombreuses, mais elles suffisent cependant pour
démontrer que le dépôt appartient à une période tertiaire récente. Les
caractères minéralogiques de la formation, le nombre et les dimensions
des fragments qu'elle renferme, et l'abondance des patelles et des
autres coquilles littorales, démontrent que tout l'ensemble s'est
accumulé dans une mer peu profonde, près d'un ancien rivage.