VÉRIDIQUE HISTOIRE D’ARISTIDE

Il s’appelait Aristide et il était marié. Ces choses ne sont pas assez

extraordinaires pour que vous ayez de la peine à me croire. Mais le

reste de ce que j’ai à vous dire est plus singulier: peut-être en

pourrez-vous entendre le récit avec quelque intérêt.

C’est un fait que le jour exceptionnel dont il va être question, alors

que M. Aristide et sa femme franchirent ensemble, après déjeuner, le

seuil de leur appartement, jamais le ménage n’avait paru d’un plus

complet accord. Tous les témoignages sur ce point sont unanimes. Avec

une égalité inaccoutumée, M. Aristide avait attendu, sans se fâcher, que

Mme Aristide eût fini de mettre son chapeau. Il s’était abstenu de toute

remarque désobligeante, il n’avait pas tiré une seule fois sa montre, il

n’avait pas une seule fois fait observer qu’on était en retard et qu’on

serait obligé, par conséquent, d’employer des moyens de transport

rapides, mais coûteux. Seulement, une fois que derrière eux, sur le

palier, la femme de chambre eut refermé la porte, quand Mme Aristide

voulut employer, pour descendre, l’ascenseur qui, par hasard, se

trouvait arrêté à la hauteur de leur quatrième, son mari conseilla tout

doucement:

--Non. Prenons plutôt l’escalier. Rien n’est dangereux comme les

ascenseurs à la descente.

Voilà ce qu’affirme avoir entendu la personne à leur service, et nul

n’en sait plus long, car le drame qui suivit n’eut pas de témoins.

Personne ne sut jamais comment, de l’étage inférieur, qui était le

troisième, Mme Aristide fut précipitée à travers la cage vide de cet

ascenseur jusqu’au rez-de-chaussée, où elle demeura privée de vie. Mme

Aristide était morte sur le coup, le fait est certain. Mais il était

beaucoup plus difficile de savoir si son époux avait joué dans cette

catastrophe une part directe, efficiente, volontaire. C’est pourtant ce

qu’affirma audacieusement la justice, et, c’est pourquoi M. Aristide

connut les horreurs, d’ailleurs adoucies par la bienveillance stipendiée

des gardiens, de la prison préventive.

Presque tous les jours, un garde municipal le conduisait, avec beaucoup

d’égards et de politesse, vers deux heures de relevée, dans le cabinet

de M. Rasurel, juge d’instruction. Il gardait les poignets libres de

menottes, à cause du respect qui se doit, dans une libre démocratie, à

un notable commerçant qui a toujours payé régulièrement sa patente.

--Voyons, monsieur, demandait M. Rasurel, la porte de la cage, au

troisième étage, était-elle ouverte ou fermée, quand vous êtes descendu

avec Mme Aristide?

--Elle était ouverte! répondait-il.

--Des témoins, répliquait le juge d’instruction, viendront vous dire

qu’elle était fermée. Vous les entendrez. Ce serait vous, selon la

prévention, qui l’auriez ouverte. Et alors, un mouvement d’impatience...

et d’épaule... On ne calcule pas toujours ses gestes. Nous ne discutons

pas en ce moment la préméditation. Avouez que vous avez poussé Mme

Aristide sans le vouloir.

--Je n’avoue rien du tout, répondait M. Aristide.

Le lendemain M. Rasurel lui disait:

--On a trouvé chez vous, dans un tiroir de votre bureau, une

correspondance assez compromettante. Vous aviez une amie...

--J’admets cette faiblesse, faisait M. Aristide, généreusement. Je ne

crois pas qu’elle me soit tout à fait personnelle. Toutefois je me

permettrai de vous faire observer qu’il ne s’agit pas ici d’une instance

en divorce. D’ailleurs je suis veuf.

--C’est précisément ce que nous vous reprochons... Je dois ajouter que

les perquisitions faites chez la personne dont il s’agit ont permis de

découvrir vos réponses. Vous y laissez voir, à l’égard de votre femme

légitime, des sentiments qui n’ont rien de particulièrement affectueux,

vous y souhaitez l’heure de la délivrance, vous semblez prêt, même, à

provoquer cette délivrance.

--On dit tant de choses! se contentait de répliquer M. Aristide.

--Cela est grave, affirma M. Rasurel, cela est grave! C’est une

présomption...

--Monsieur le juge d’instruction, cria M. Aristide avec énergie, si l’on

devait assassiner tous les hommes et toutes les femmes qu’on envoie tous

les jours au diable, il n’y aurait bientôt plus personne sur la terre!

Cette réflexion parut forte. Il sembla que M. Rasurel en fût ébranlé. M.

Aristide rentra dans sa cellule en se frottant les mains. Mais à

l’interrogatoire suivant, il se trouva en présence d’un visage devenu

subitement sévère.

--Cette personne a tout révélé! déclara M. Rasurel.

--Vous dites?... fit M. Aristide.

--Votre maîtresse a fait hier, après votre sortie de ce cabinet, la

déposition la plus catégorique. Après... après l’événement, vous lui

auriez avoué que vous n’y étiez pas pour rien, que vous aviez aidé la

fatalité. Elle cite la date, l’heure, le lieu. Tout dans ses paroles

crie la sincérité.

--Monsieur le juge d’instruction, répondit tranquillement M. Aristide,

vous ne lisez donc pas les journaux? Toutes les femmes maintenant

prisent la cocaïne. Allez donc les croire!

Et telle fut désormais l’attitude de M. Aristide. Il n’ouvrit plus la

bouche que pour maudire les dangereux poisons qui font perdre à nos

contemporaines le sens du respect qu’on doit à la vérité. Des scènes

violentes et dramatiques marquèrent les confrontations qu’il eut avec

son ancienne amie. Mais il tint bon, sa défense fut héroïque. Parfois le

juge d’instruction considérait à la dérobée son gardien, le municipal en

uniforme: et cet homme avait l’air ému. L’âme d’un garde municipal est

si semblable à celle d’un juré! Il ne faut pas négliger les signes que

fournit cette pierre de touche.

* * * * *

Mais M. Aristide, à l’instar de beaucoup de vaillants soldats, avait

pris l’habitude de rayer chaque soir, sur son petit calendrier de poche,

les jours qui s’écoulaient depuis son incarcération préventive. Un

certain vendredi, il constata qu’il en était à son cent cinquante et

unième.

--Je ne l’aurais jamais cru! rêva-t-il. Mes affaires finiront par en

souffrir. A quoi ai-je bien pu penser, mon Dieu, à quoi ai-je bien pu

penser? J’ai été stupide.

Douze heures plus tard, il proclamait, devant M. Rasurel:

--Eh bien, oui, j’ai jeté ma femme dans la cage de l’ascenseur! Il y

avait assez longtemps que j’en avais envie. J’aurais bien voulu vous y

voir!... Vous allez m’interroger encore, creuser la préméditation? Il y

a eu préméditation: j’avais tout calculé, tout! Et si vous en doutez

encore, vous n’avez qu’à chercher dans un petit coin, chez moi, un petit

coin que vos policiers n’ont pas découvert. On y trouvera une lettre que

j’adressais à Madame, et que je n’ai pas envoyée. Elle ne vous laissera

aucun doute, vous entendez bien, aucun doute!

L'ange du bizarre · 第 30 / 41 题