ABUS DE CONFIANCE

On n’a peut-être pas assez clairement distingué l’un des motifs qui

jettent à l’anticléricalisme un grand nombre de personnes. C’est que,

dans le vocable «libre penseur» il y a «penseur». Professer des opinions

contraires à la foi, et nier le surnaturel, est donc, d’une façon tout à

fait évidente, se donner un brevet d’intellectualité. Voilà pourquoi M.

Lefoullot, propriétaire d’un magasin de nouveautés et conseiller

municipal à Mouchy-sur-Indre, éprouvait une réelle fierté à se proclamer

nettement anticlérical. Certains de ses raisonnements l’éblouissaient

lui-même. C’est ainsi qu’il était parvenu à ruiner, jusque dans ses

fondements, le dogme de la présence réelle. «Que Dieu, disait-il, se

trouve dans une hostie, je le comprends, à la rigueur. Mais qu’on puisse

le rencontrer à la fois dans toutes les hosties, à la même heure et dans

toutes les parties du monde, c’est ce qu’on ne me fera jamais croire!»

Cette puissance d’argumentation lui avait acquis quelque renommée dans

sa patrie, particulièrement à ses propres yeux.

Lorsqu’il vint à Paris pour renouveler ses approvisionnements de

printemps, après qu’il eut visité ses correspondants, il se trouva qu’il

lui restait encore une bonne demi-journée avant de reprendre le train de

Mouchy-sur-Indre. Homme timide, prudent, doué d’instincts d’économie, M.

Lefoullot se couchait à Paris d’aussi bonne heure qu’en province, afin

d’éviter la dépense et les tentations; la haine qu’il avait de toutes

les superstitions ne l’empêchait point d’avoir de bonnes mœurs. Aussi

s’était-il levé de fort bon matin. Il commença d’errer par les rues,

alors qu’on n’y rencontre encore que des employés qui se hâtent vers

leur bureau ou leur magasin, le nez dans leur journal. Le soleil

brillait dans un beau ciel pommelé, l’air lavé par les averses de mars

était d’une transparence singulière; il faisait bon marcher. Du quartier

de la Bourse du Commerce, où se trouvait son hôtel, M. Lefoullot gagna,

sans même s’en apercevoir, la ligne des grands boulevards; et ce fut

ainsi qu’il aperçut au bout d’une étroite rue transversale, assise sur

la colline de Montmartre comme sur un socle, tranquille, solide,

radieuse dans l’éclat du jour jeune, la basilique du Sacré-Cœur. M.

Lefoullot haussa les épaules d’un air de pitié dédaigneuse, mais décida

«d’aller voir».

Quand il eut dépassé Notre-Dame-de-Lorette, il perdit de vue les

coupoles rondes et le dôme altier de ce château fort de la foi. Mais il

était trop près, désormais, pour se perdre; il gravit allégrement l’âpre

côte de la rue des Martyrs, traversa le boulevard extérieur, à la

hauteur du collège Rollin, et, par la rue de Steinkerque, atteignit la

place Saint-Pierre. Alors la formidable église lui apparut de nouveau.

Elle envahit son regard, elle impose sa domination. Au delà des pentes

gazonnées, aveuglant le ciel de sa masse énorme, elle était pourtant

comme tassée; il semblait que, si elle l’avait voulu, elle eût pu se

lever sur ses jambes de pierre et paraître plus haute encore. Tous les

cabarets à chansons, tous les lieux de plaisir, à cette heure, étaient

hermétiquement clos. Montmartre n’avait plus son air de frivolité. Au

contraire, de bonnes vieilles en mantes à cloche, comme dans la province

la plus éloignée, la plus arriérée, montaient les pentes à tout petits

pas, un livre de messe à la main; et, partout, l’on vendait de saintes

images, des chapelets, des médailles luisantes, prêtes à la bénédiction

des officiants. Et c’était dans tout cet espace d’air printanier et de

vieilles maisons, au-dessus de Paris à la fois clair et fumeux, un grand

silence impitoyablement solennel. M. Lefoullot monta derrière les

vieilles...

Au sommet du tertre, plaquée contre une barricade en planches, presque

dissimulée, très humble, il distingua une pauvre petite statue, la

figure douloureuse d’un homme debout, les mains liées. «Encore une

idole!» songea-t-il. Et il allait s’en détourner avec mépris quand une

inscription l’informa que c’était le chevalier de la Barre, victime de

l’intolérance. Il eût bien voulu alors lui rendre un hommage visible,

pratiquer une sorte quelconque de culte, et constata en lui-même que

cela lui était impossible, puisqu’il n’y avait que lui de son opinion

sur la place, et que le seul culte possible en ces occasions est public,

officiel, et consiste en discours prononcés devant une assemblée

recrutée tout exprès. Il s’éloigna, découragé.

Un bedeau insinuant lui offrit de visiter la crypte. Il déclina cette

offre avec horreur. Quelques instants après, sans doute parce que

personne ne le lui demandait, par une sorte de contradiction, il était

dans l’église et fut étonné de sentir qu’il avait déjà pris, sans y

penser, son chapeau à la main. «On se découvre dans toutes les maisons,

se dit-il par manière d’excuse, cela ne prouve rien.» La vérité c’est

qu’on lui avait inculqué, dès sa toute petite enfance, l’habitude d’ôter

son chapeau dans les églises, et que d’ailleurs la hauteur des voûtes,

l’immensité de la nef lui imposaient. Sous la coupole centrale, il eut

l’impression subite d’être à l’intérieur d’un ballon qui va s’enlever.

Il eut envie d’étendre les bras pour se mieux sentir planer. Afin de

retrouver son dédain, il s’appliqua patiemment à lire les inscriptions

des ex-voto de marbre qui recouvraient les colonnes. Des jeunes gens

remerciaient le Sacré-Cœur pour un succès dans leurs examens; des

malades lui attribuaient leur guérison; d’autres signalaient seulement

«une grâce particulière». M. Lefoullot se plut à imaginer là des

sous-entendus criminels ou hypocrites, la mort d’un mari détesté,

l’échéance inattendue d’un héritage douteux. Tout à coup, le grand

portail s’ouvrit à deux battants, et, avec l’aveuglante lumière tombée

brutalement du beau ciel du sud, ce fut l’irruption, à travers les

portiques, d’un chant farouche hurlé par deux mille voix. M. Lefoullot

eut l’impression physique d’un vent très fort; il aperçut des bannières

bleues, des bannières blanches, des oriflammes de soie lumineuse, une

croix d’or, des hampes d’or. «Sauvez Rome et la France!...»

... L’hymne se précipita sur lui en même temps que deux mille pèlerins

fanatiques aux bouches noires, aux yeux clairs, certains d’être chez

eux, certains de faire ce qui se devait faire, ivres d’un délire sacré.

M. Lefoullot essaya de fuir, de gagner, par des bas-côtés, une des

portes latérales. Le flot humain qui l’épouvantait le prit, l’emporta,

le bouscula. Encore quelques instants et il allait être rejeté devant le

chœur, il allait prendre part, lui, M. Lefoullot, édile de Mouchy et

nettement anticlérical, à des cérémonies idolatriques, il allait être

malgré lui jeté à deux genoux, le front humilié, devant l’autel d’une

divinité qu’il ne voulait pas reconnaître: car le moyen de demeurer

debout, en protestataire courageux, sans être assommé? Eperdu, M.

Lefoullot s’accrochait aux chaises quand il aperçut, entrebâillée, la

porte d’un confessionnal. Il pénétra vivement dans cette espèce de cage

hospitalière, trouva un petit banc de bois, s’assit, et referma la porte

sur lui.

Alors, il se crut sauvé. Il n’avait qu’à laisser passer le torrent, et,

quand tout le monde aurait pris sa place, quand l’attention de tous

serait détournée de lui par les épisodes du grand drame religieux qu’on

allait célébrer, son évasion silencieuse ne serait plus qu’un jeu. Il

souffla longuement, soulagé... Un bruit singulier le fit subitement

tressaillir, le bruit d’une jupe qui se froissait légèrement contre les

parois de l’un des compartiments du confessionnal, et il entrevit,

entrevit très vaguement, à travers le grillage de l’un des guichets, un

chapeau de femme bordé de tulle noir, très discret, très modeste,

peut-être un peu ridicule même dans sa médiocrité, et les traits

fatigués, effacés, mais honnêtes et purs, d’une petite bourgeoise qui

avait certainement dépassé la quarantaine. «Mon père, bénissez-moi...»

Une des pèlerines avait eu un remords de conscience, ne s’était pas

senti l’âme complètement en paix et venait se confesser!

Et cela lui parut très drôle d’abord, à M. Lefoullot. Il allait savoir

les fautes, les bassesses, les vilenies, les chutes peut-être d’une

dévote; il allait renforcer, par une expérience définitive et

incontestable, la conviction qu’il avait toujours professée «que ces

femmes-là, vous savez, ne valent pas mieux que les autres». Celle-là

était pressée, elle était accoutumée au sacrement, elle en accomplit les

rites préliminaires avec une telle rapidité que M. Lefoullot n’eut qu’à

rester muet, sans que son ignorance eût à se dénoncer. Il écouta, et

voilà qu’il éprouva tout de suite une espèce d’inquiétude, presque un

petit remords: sa pénitente révélait qu’elle exerçait un commerce, un

petit commerce très pareil au sien, à celui de sa femme! Elle lui devint

plus proche, il lui sembla qu’il violait, non plus le secret de la

confession, dont il n’avait pas souci, mais le secret professionnel. Et

comme c’était ennuyeux de savoir ces histoires qu’il ne devait pas

savoir! Une fois, cette dame avait servi un client le dimanche. La belle

affaire! Elle avait «rafraîchi» à la benzine un stock de gants marqués

aux plis. Tout le monde en fait autant. Elle se reprochait sa paresse

dans l’exercice de sa profession, ses impatiences à l’égard de son mari.

Mais quelle brave femme, vraiment! M. Lefoullot avait presque envie de

l’embrasser. Et la confession se déroula ainsi, aveux émouvants à force

d’innocence, à force d’insignifiance, aveux d’une pauvre et noble petite

bourgeoise, vieillie courageusement dans son effort quotidien à faire

son devoir envers les siens, envers les hommes, envers une

toute-puissance qu’elle révérait naïvement, sans doute, depuis son

enfance. M. Lefoullot gronda intérieurement:

--Que diable est-ce que je f... ici?

Il était embêté comme jamais il ne l’avait été de sa vie; il trépignait,

il se jugeait, car c’était un brave homme, parfaitement indélicat. Et, à

la fin, il n’eut plus qu’une idée: s’en aller! S’en aller n’importe

comment! S’en aller à tout prix.

--... Mon père, je m’accuse d’avoir, un jour, regardé immodestement un

de nos voisins qui...

Ah, non! M. Lefoullot ne pouvait supporter un mot de plus! Il prononça

d’une voix forte,--un peu trop forte pour sa situation:

--Je ne puis pas vous entendre, madame, véritablement, je ne puis pas,

je ne veux pas vous entendre! Adressez-vous à un autre!

Et, rouvrant la porte du confessionnal, il s’enfuit comme s’il avait eu,

dans cette église, le diable à ses trousses.

* * * * *

Mais la pénitente se demande encore pourquoi on n’a pas voulu lui donner

l’absolution ce jour-là. Soucieuse, elle est revenue depuis bien des

fois à cette basilique de Montmartre: personne n’a pu lui donner le nom

de ce confesseur si sévère.

L'ange du bizarre · 第 19 / 41 题