LE BON MASSEUR

... Comme je me promenais à travers le Salon de l’Automobile, qui vient

d’ouvrir, en faisant tout ce que je pouvais pour m’y intéresser,--la

vérité est que je n’y comprends absolument rien: je ne regarde que la

carrosserie et mes amis me considèrent en conséquence comme un

déplorable idiot,--j’aperçus un homme de bonne mine, qui errait

mélancoliquement à travers les allées, traîné dans une voiture

d’invalide. Par désœuvrement, je le suivis durant quelques minutes. Il

avait l’air de s’ennuyer autant que moi et de nourrir, quant aux choses

qu’il contemplait, une ignorance pareille à la mienne. Cela m’inspira de

la sympathie pour lui. Nous finîmes par lier conversation.

Il était fort intelligent et ses manières trahissaient l’homme de sport.

En politique, je crus m’apercevoir qu’il était indifférent. En

philosophie, il était réactionnaire. Je veux dire qu’il manifestait pour

la science et pour tout ce qu’on nomme progrès une horreur profonde et

comme une rancune personnelle.

--Toutes ces machines me dégoûtent, me dit-il avec amertume. Il ne

devrait y avoir qu’un seul moyen de locomotion autorisé: la marche! Et,

justement, je ne peux plus marcher!

Je crus devoir compatir à sa douleur.

--Vous avez eu un accident? lui dis-je.

--Oui, dit-il, mais c’est guéri. Ce n’est rien, les accidents.

--Il vous est resté de l’atrophie musculaire, de la faiblesse dans les

jambes?

--Moi! cria-t-il, de la faiblesse! Regardez!

Il souleva la couverture placée sur ses jambes et me montra deux cuisses

formidables, impressionnantes, monstrueuses. Quelque chose comme les

chênes de la forêt de Fontainebleau--ou comme les piliers de

Notre-Dame--ou comme le budget tout entier, le budget de la France: des

cuisses monumentales, infinies, surhumaines.

--Et vous savez, dit-il, ça n’est pas du soufflé! Vous pouvez taper

dessus. C’est dur, c’est solide, c’est musclé. Il n’y a pas de lutteur

qui en ait comme ça, pas de _prize-fighter_. Le nègre Johnson, Dempsey,

Carpentier, qu’est-ce que c’est que ces gens-là à côté de moi?

--Mais alors, demandai-je, complètement égaré dans la forêt des

hypothèses et des suppositions, pourquoi vous faites-vous promener dans

une petite voiture?

Il poussa un hurlement de fureur.

--Pourquoi je me fais rouler dans une petite voiture, pourquoi! Je vais

vous le dire, et vous verrez s’il est une infortune comparable à la

mienne.

»Ecoutez! Il y a deux ans, j’étais un homme comme tout le monde. Un peu

mieux que tout le monde, je m’en vante, et d’une adresse particulière à

tous les exercices du corps. Au golf, au cricket, à l’escrime, je ne

craignais personne. Vous savez ce que c’est que le cricket: un jeu

violent. Aux îles Samoa, il a complètement remplacé la guerre pour les

indigènes, et c’est même un grand souci pour les pacifistes, car, dans

les guerres que les Samoens se faisaient entre eux, on ne tuait jamais

personne, tandis que dans leurs parties de cricket il y a toujours une

douzaine de têtes cassées... Juste au moment où j’allais marquer un

essai, deux des meilleurs hommes de l’équipe adverse me jetèrent fort

brutalement par terre, comme il se doit, et je me relevai assez mal en

point. J’avais un genou démis: le genou droit.

»On me reconduisit chez moi; mon médecin accourut, me remit le genou,

diagnostiqua un épanchement de synovie et me roula proprement la jambe

dans une bandelette plâtrée.

»Au bout de quinze jours, quand il l’enleva, il me dit:

»--Ça va très bien. Vous êtes guéri. Seulement...

»--Seulement?

»--Votre jambe droite, au-dessus de l’articulation, a maintenant six

centimètres de tour de moins que la jambe gauche. C’est le résultat du

repos, de l’immobilité: les muscles de votre jambe droite se sont

atrophiés.

»--Diable! dis-je. Que faut-il faire?

»--Oh! c’est très simple: vous faire masser. Il y a maintenant des

masseurs merveilleux. Faites venir l’illustre Van Stetten.

»Et je fis venir l’illustre Van Stetten, Hollandais qui applique la

méthode allemande. Ah! monsieur! malgré la haine que m’inspire

maintenant cet infâme individu, il faut que je le reconnaisse: ce

massage local de la cuisse gauche était un délice! Van Stetten

commençait par des insufflations d’air chaud sur ma cuisse, et nul mot

ne pourrait vous peindre l’impression de bien-être que laissait, en

vérité, cette brise tiède et caressante. Puis, sans rudesse, au

contraire avec une douceur infinie, il jouait des muscles de cette

cuisse comme on joue de la lyre. C’était un poème, monsieur, un poème

silencieux et magnifique. Etendu sur le dos, les yeux au ciel, j’avais

l’impression de bondir, de sauter des obstacles, de planer au-dessus

d’eux.

»Au bout de trois semaines de ces soins assidus et de ces voluptés, Van

Stetten me dit:

»--Je crois que l’effet est produit. Mesurons vos jambes.

»Il mesura mes jambes, et sa figure marqua un certain étonnement.

»--C’est singulier, me dit-il, vous avez réagi avec trop de rapidité.

C’est maintenant votre jambe droite qui est de six centimètres plus

forte que la gauche.

»--Ah! vraiment! fis-je. Cela, dites-le-moi, a-t-il quelque importance?

»--Evidemment, avoua-t-il, cela est d’importance. Car, comprenez-le

bien, cette différence augmenterait progressivement, parce que vous vous

serviriez, d’instinct, de cette jambe-là plus que de l’autre.

»--Que faire? demandai-je, un peu inquiet.

»--Oh! c’est très simple: il n’y a qu’à masser la jambe gauche.

»Van Stetten me massa donc la jambe gauche, et je retrouvai, à ses

savants exercices, les mêmes dangereux plaisirs. Même il s’y joignit

bientôt celui d’une activité conforme à mes goûts et à mes habitudes

d’énergie: ce docteur, plein d’astuce et de ressources, me conseilla,

pour hâter la cure, d’attacher à mon pied gauche un sac de plomb, du

poids d’une livre, et de l’élever rythmiquement de vingt centimètres

au-dessus du sol cent cinquante fois par jour. Homme de sport, je

connais toute l’importance d’un entraînement méthodique: cent cinquante

fois par jour, comme un saint sacrement, je levai mon sac de plomb.

»Van Stetten me dit enfin:

»--Le moment est venu de prendre mesure de vos membres inférieurs.

»Il tira donc de sa poche un mètre en ruban et me prit mesure. Monsieur,

les Hollandais ne savent pas ce que c’est que la rapidité de réaction

des Français; ils ont la science, c’est possible, mais ils ne possèdent

pas les mystères de notre psycho-physiologie: ma cuisse gauche dépassait

maintenant ma droite de six centimètres! Van Stetten se montra un peu

confus de ce résultat. Mais il ne voulut pas abandonner la lutte.

»--Ma réputation, mon honneur même, me dit-il, sont attachés à ce que

vous ayez deux jambes parfaitement égales. Nous emploierons les grands

moyens.

»Je suis comme beaucoup de Français, j’aime les mots qui sonnent

héroïquement. Je me sentis plus vivement excité encore quand j’appris

que ces grands moyens consistaient surtout en mouvements de «gymnastique

médicale», et je mis toute ma conscience, j’appliquai toute ma vigueur

physique et intellectuelle à m’assimiler les instructions qui me furent

données. Suspendu à une sorte de barre fixe, je me laissai attacher un

sac de plomb pesant un kilogramme au pied droit,--puisque c’était

celui-ci qui était devenu le plus faible,--un autre, qui ne pesait

qu’une livre, au pied gauche, et je les soulevai alternativement six

cents fois par jour, en six «leçons», pour employer le mot de Van

Stetten. Ce docteur profond avait, en effet, réfléchi que c’était à coup

sûr l’inertie totale d’un des membres, tandis que l’autre fonctionnait,

qui causait l’arythmie de leur développement respectif. En même temps,

il s’occupa d’en solliciter les muscles de façon différente, selon leur

état actuel: par de spirituelles titillations d’un côté, par des

sollicitations plus viriles de l’autre. Cela dura six mois, et à la fin,

monsieur, avec l’aveugle conviction des hommes qui ne voient jamais que

l’objet qu’ils poursuivent, il me dit, d’un air de satisfaction:

»--Je pense qu’à cette heure nous avons réussi: vos deux jambes doivent

avoir aujourd’hui exactement le même gabarit. Et je l’entends non

seulement de leur forme extérieure, mais de chacun des muscles, des

nerfs et des os, de toutes les veines, de toutes les artères, et, si

j’ose le dire, du système pileux lui-même. J’ai obtenu un miracle

d’harmonie.

»Alors, il opéra les mensurations nécessaires et redressa bientôt vers

le ciel un front triomphant:

»--Il n’y a pas un demi-millimètre de différence, dit-il. Vos deux

cuisses mesurent chacune soixante-dix centimètres de tour au-dessus des

genoux! J’ai fini. Je n’ai plus à vous revoir: vous êtes ma plus belle

cure!

»J’entassai devant lui des monceaux d’or, et il daigna les accepter.

Puis je fis venir un tailleur, car il y avait, vous le comprenez-bien,

certaine partie de mes vêtements dont il était absolument indispensable

de changer les proportions. Je dus adopter une forme de pantalons dits à

la hussarde. Mais aucun hussard, en réalité, n’en porte plus: je

n’arrivai à ressembler qu’à un compagnon charpentier, et cela me fut

pénible, car, s’il faut vous l’avouer, je n’aime pas le peuple. Par

contre, je sentais dans mes membres inférieurs une force extraordinaire.

Je m’en applaudis tout d’abord et retournai au Bois de Boulogne pour m’y

exercer au football avec mon équipe: le ballon creva du premier coup de

pied que je lui donnai. J’accusai la mauvaise qualité du cuir dont il

était couvert, et m’en fis donner un autre: il eut le même sort

immédiatement!

»--Vous tapez trop fort! me dit un de mes partners.

»Alors, j’y mis toute la douceur, tout le moelleux dont j’étais capable:

le ballon ne creva pas, mais il prit son vol et s’en alla retomber à

Saint-Cloud, de l’autre côté de la Seine, sur la place du Château. Je

dus donner ma démission de l’équipe: je n’étais plus bon à rien.

»Et depuis ce moment, mes malheurs n’ont fait que grandir. Ils ont crû

comme mes jambes, et cette phrase n’est pas, dans ma bouche, une image

vaine, une exagération, car on est porté naturellement à se servir

davantage des portions de sa personne physique qui ont le plus de

dispositions à l’activité. Expulsé des terrains de football, je me

rejetai sur les courses à pied: je fus bientôt le champion du monde,

puis disqualifié comme un monstre qui n’avait aucun mérite à remporter

la victoire. «On ne fait pas courir un cheval contre des hommes»,

déclara un jury de spécialistes, qui s’était assemblé pour décider de

mon cas. Et ces bonds, ces élans pédestres avaient encore rendu plus

parfaite--perfection dérisoire, progrès funeste!--l’œuvre du docteur Van

Stetten: mes jambes étaient devenues ce que vous les voyez!

»J’avais atteint un étrange, un impossible degré de hideur. Je n’osais

plus me montrer, on riait de moi, on me montrait au doigt. Mon humeur

s’en ressentit, je voulus châtier un de mes insolents. Je l’ai châtié,

monsieur: c’est le seul homme, depuis la création du monde, je pense,

qui soit mort sur-le-champ d’un coup de pied dans le derrière. Ceci lui

fera un nom dans les ouvrages médicaux. Pour moi, je n’y ai rien gagné

que d’être traduit devant les tribunaux de mon pays, et d’avoir perdu la

virginité de mon casier judiciaire. Lorsque je sortis du refuge que

m’avait donné malgré moi la société, j’allai trouver un médecin, qui

n’était pas Van Stetten, car le nom seul de Van Stetten, maintenant, me

faisait horreur.

»--Il n’y a qu’un remède, me dit-il, c’est l’immobilité, l’immobilité la

plus complète. Si vous avez le courage de ne pas remuer vos jambes

pendant quatre ou cinq ans, vos muscles perdront _peut-être_ ce superflu

de vigueur.»

J’avais écouté avec stupeur ce récit déconcertant.

--Et c’est pour cette cause, dis-je, que je vous vois maintenant porté

dans une petite voiture?

--Oui, monsieur, répondit-il, oui! Je suis un invalide par excès de

validité. Vous imaginez-vous mon supplice?

L'ange du bizarre · 第 18 / 41 题