«Tout le monde ne peut pas être orphelin!» disait Poil-de-Carotte.
Parole profonde, sur laquelle les commentateurs pourront disserter
jusqu’à la fin des siècles sans jamais en épuiser toutes les
significations. N’empiétons pas sur leur domaine. Mais il sera permis de
noter brièvement ici un fait incontestable: c’est qu’un orphelin est un
jeune homme ou une jeune fille qui a hérité, s’il a de quoi. Cette
vague, mais séduisante couronne qu’on nomme «les espérances» s’est déjà
transformée sur leurs fronts en un radieux diadème. Ils entrent dans la
vie parés de toutes les roses de la jeunesse, et dans leurs mains
heureuses, portent par surcroît les fruits d’or de la maturité.
Jean-Claude était un jeune homme et un orphelin. A dix-huit ans, il se
trouva émancipé par un tuteur indolent, et libre possesseur de larges
revenus issus d’immeubles d’un bon rapport et de valeurs de premier
ordre. Il s’en félicita. «De même, se disait-il, qu’on affirme qu’il est
des mariages écrits au ciel, il est certainement des fortunes instituées
par la providence.» En effet, il se rendait cette justice qu’il eût été
incapable de gagner même trois francs par jour comme terrassier; et
cependant il eût encore préféré travailler de ses mains que de se
fatiguer la cervelle. En quoi il avait bien raison, car l’homme n’a
point, de toute évidence, été créé pour penser: la pensée ne se
rencontre que chez quelques rares exemplaires de l’espèce, comme un
accident, une tare, une maladie; et les peuples où ces exemplaires
deviennent trop nombreux finissent mal. Mais, à cet égard, Jean-Claude
ne faisait courir aucun risque à la France.
Une paresse précieuse, qu’il cultivait comme un Hollandais ses tulipes,
le soin de sa santé, dont il faisait grand cas, l’éloignaient d’autre
part des plaisirs dispendieux. Même il était économe, bien qu’il ne fût
point généreux: son jugement, son bon sens, eussent souffert de donner
beaucoup d’argent à des personnes qui, après tout, ne valent jamais que
quelques minutes de conversation. Il professait pour la sagesse de ses
ascendants une déférence d’autant plus respectueuse qu’il n’avait jamais
connu ceux-ci que par leur côté le plus incontestablement agréable: les
biens terrestres dont il jouissait si paisiblement, à l’abri de lois
tutélaires. Et comment eux-mêmes les avaient-ils acquis? Sans rien
faire, par une série d’établissements avantageux, de mariages prudents.
A une époque où l’on ne parle que de traditions, Jean-Claude gardait,
d’instinct, la véritable tradition française: se marier comme ses pères,
d’une façon aussi bienfaisante à ses propres intérêts; avoir comme eux
peu d’enfants, un seul autant que possible, tel était l’enseignement
transmis, le devoir qui lui incombait. Il lui paraissait facile et
plaisant.
Toutefois, il s’aperçut bientôt qu’il y a quelque chose de changé dans
les mœurs contemporaines. Ayant coutume de parler peu, de laisser parler
les autres avant de tenter des démarches qui l’eussent pu compromettre,
il fit une observation qui lui donna fort à réfléchir: par imitation
sans doute, pour obéir à un nouveau, mais toujours aveugle préjugé, les
familles exigent, avant de céder leur fille à un jeune homme, que
celui-ci «fasse quelque chose», à moins qu’il ne possède un titre
nobiliaire; car alors il y a des grâces d’état. Jean-Claude ne possédait
point de titres nobiliaires. Il était, d’autre part, bien trop prudent
pour déplacer ses fonds et les enfouir dans des entreprises
industrielles aventurées, où on lui eût accordé une part d’influence
illusoire. Le problème lui parut si épineux qu’il abandonna de le
résoudre. Ainsi que j’espère l’avoir fait comprendre, il n’aimait point
imposer à son intelligence des efforts trop violents. Mais le hasard le
servit.
Un jour qu’il entrait à l’Odéon par la porte de derrière, afin de
retirer au secrétariat un billet pour deux fauteuils qu’il ne paierait
point, un ancien camarade de collège le croisa dans le corridor obscur
et le reconnut malgré l’ombre pesante.
--Toi aussi, dit-il à Jean-Claude, toi aussi!
--Oui, répondit Jean-Claude faiblement.
Il aimait bien ne point payer sa place au théâtre. Il se souciait moins
qu’on le sût.
--Ah! mon ami! Et toi qui n’as pas besoin de ça! Que vas-tu faire dans
cette galère: le métier est fichu. Monte comme moi prendre des nouvelles
de ton manuscrit, tu vas voir ce qu’on va te répondre!
Jean-Claude ne comprenait pas encore. L’ami ajouta:
--Combien d’actes, ta pièce?
--Cinq! répondit Jean-Claude au hasard, et à cause qu’il se souvenait
confusément qu’au collège les tragédies ont cinq actes.
--Mon pauv’ vieux!... Alors, c’est un drame... Je te souhaite bien du
plaisir.
Il s’engouffra dans un autobus. Jean-Claude demeura sous les arcades,
illuminé comme Paul sur les routes de l’Anti-Liban: il serait auteur
dramatique; et, puisque les pièces ne sont jamais jouées, il n’est pas
même nécessaire de les écrire.
D’ailleurs il ne fut au début que pour bien peu de choses dans sa
réputation. L’ami se chargea de tout: en huit jours, le Paris qui compte
connut que Jean-Claude avait un drame déposé à l’Odéon; et on lui
disait:
--Eh bien, ce drame?
Il haussait les épaules, douloureusement. Les gens murmuraient, pour le
consoler:
--Voyez-vous, il n’y en a que pour «le trust». Il faut être du trust, ou
sans ça...
Insensiblement, il en arriva à parler lui-même du trust avec une
amertume suffisamment sincère, et on lui suggérait:
--Du reste, un drame... Vous devriez essayer de placer quelque chose de
plus léger. On a plus de chances de réussir. Tenez, un arrangement de
roman étranger, du Dickens, par exemple. Bien usé, pourtant le Dickens,
c’est déjà pris. Mais il y a encore...
--La _Bibliothèque Rose_! cria Jean-Claude, poussé par un génie secret.
--Vous êtes sur la _Bibliothèque Rose_? Bonne idée, ça plaît, en ce
moment. Mais quoi? Je ne vous demande pas, bien entendu...
--Les _Mémoires d’un Ane_, annonça Jean-Claude, mystérieusement. Mais
gardez ça pour vous.
--Je suppose que c’est en vers?
Jean-Claude ne répondit pas. On s’abstint de l’interroger. Tout le monde
sait qu’un dramaturge doit savoir demeurer discret.
* * * * *
C’est ainsi que Jean-Claude continua sa paisible existence, muni d’une
profession de tout repos. Il faisait des pièces et on ne les jouait pas;
on ne les lisait même pas, ce qui est le sort commun. Il arriverait
peut-être un jour, à l’ancienneté, ou par une chance incompréhensible.
Il disait lui-même, modestement:
--Il faut bien travailler; mais c’est une loterie!
En très peu d’années, quatre ou cinq à peine, sa situation fut assise,
respectable, honorée. Quand il demanda la main de Mlle Blanche-Reine
Buvat, il exposa fort clairement à M. Buvat l’état de sa fortune, qui
était brillant. Puis il ajouta, avec modestie:
--Quant à ma profession...
--Je sais, dit M. Buvat, je sais! Il faut du temps, jeune homme, pour
percer. Mais vous avez du talent, je suis renseigné, j’ai confiance.
Tout est comme ça, du reste, aujourd’hui: ainsi les tableaux! On n’en
donnerait pas cent sous. Tout à coup, ça vaut quatre cent mille francs.
C’est une loterie!
--C’est une loterie, répéta Jean-Claude.
--Mais ne vous fatiguez pas trop, poursuivit M. Buvat. Pas de surmenage,
pas de neurasthénie. Avec le bagage que vous avez, vous pouvez attendre;
des relations, des démarches, de la tenue en même temps, et laissez
venir.
Jean-Claude était très résolu à laisser venir. Il fut parfaitement
heureux en ménage, parce que son caractère était égal, ses revenus
abondants, ses habitudes régulières. Il faisait chaque jour une longue
sieste après déjeuner, et sortait ensuite pour cultiver ses relations.
Blanche-Reine respectait son travail et révérait cette méthode.
Un jour, comme il venait de s’éveiller, vers quatre heures, un inconnu
lui fit passer sa carte. Il semblait fort ému par le luxe de
l’appartement. Sa mise était décente, il n’osait ôter ses gants.
--Monsieur, dit-il, excusez ma hardiesse. Vous n’avez jamais, je le
sais, admis la collaboration; vous avez jusqu’ici lutté seul pour l’art,
pour l’art pur, noble, désintéressé, sans compromissions. Mais ce que
j’ai entendu dire de la probité de votre talent, les conceptions qu’on
vous prête,--pardonnez-moi si je me trompe...
Jean-Claude indiqua, d’un geste, qu’il consentait à pardonner.
--... Je ne suis qu’un de vos plus modestes émules, poursuivit
l’inconnu. Mais j’ai écrit une pièce, moi aussi: _la Clef de la maison_.
Je crois que c’est bien. Oh! je puis m’abuser, je n’affirme pas; vous
serez juge, vous modifierez ce que vous voudrez. Pourquoi je m’adresse à
vous? J’y ai mûrement réfléchi: les autres ont leurs collaborateurs,
vous n’en avez point encore. Les autres sont joués, c’est cela qui
m’intimide. Vous ne l’êtes pas, mais vous êtes sur le point de l’être,
et je ne l’ignore pas... Je bénéficierai des efforts que vous avez déjà
faits, je m’en rends bien compte. Aussi vous prié-je de croire que vos
conditions seront les miennes, que votre nom sera le premier, si vous
m’accordez l’honneur de joindre votre signature à la mienne. Quant aux
conditions, j’accepterai celles que vous voudrez.
--Les conditions? fit Jean-Claude gravement; ce sera selon les usages...
--Oui, dit l’inconnu, les usages quand un débutant s’adresse à un vieux
lutteur. Vous êtes trop généreux, monsieur, trop généreux! Merci.
Jean-Claude porta le manuscrit à la _Comédie-Parisienne_: Le directeur
l’accueillit immédiatement:
--Ah! dit-il, vous m’apportez une nouvelle pièce?
Jean-Claude baissa les yeux.
--Oui, dit le directeur, nous n’avons pas pu, jusqu’à présent... que
voulez-vous, on est tellement bousculé! Du reste, vos manuscrits, je ne
les ai pas lus: c’était sous l’ancienne direction, je ne suis pas
responsable. Mais je les ferai rechercher. D’ici quinze jours...
--Lisez ça d’abord, fit Jean-Claude. C’est peut-être parce que c’est
plus neuf, mais j’ai la vanité d’en être assez content...
* * * * *
_La Clef de la maison_ alla aux nues. Blanche-Reine, les larmes aux
yeux, entendit, après des rappels, proclamer: «La pièce que nous venons
d’avoir l’honneur de représenter devant vous est de M. Jean-Claude et
de...» Le nom du collaborateur fut bafouillé, et nul ne l’entendit, mais
nul ne songea à s’en inquiéter. Le père Buvat, radieux, le plastron de
sa chemise trempé des sueurs de l’émotion, disait à son gendre:
--Ah! mon gaillard, mon gaillard! Vous n’avez rien perdu pour attendre!
--C’est une loterie! affirma encore une fois Jean-Claude.