L’honorable John William Williams était juge à Goshavar dans le nord de
l’Inde. Il est inutile de chercher Goshavar sur les cartes, c’est un nom
que j’ai inventé; mais le reste de l’histoire est véritable.
John William Williams avait deux mille cinq cent livres de traitement,
ce qui fait plus de cent mille francs de notre monnaie, et s’endettait
un peu chaque année, parce qu’il est un gentleman. Il savait aussi
d’ailleurs qu’il finirait bien un jour par être nommé juge au Bengale,
avec des appointements presque doubles, à moins qu’il ne mourût
auparavant du choléra: et dans les deux cas ses comptes seraient apurés.
Ses fournisseurs, qu’il faisait attendre, et l’usurier banyan qui lui
avait prêté de l’argent, ayant envisagé ces deux hypothèses avec autant
de tranquillité que lui-même, avaient enflé leurs créances en proportion
du risque, et William Williams s’endormait chaque soir, après avoir pris
son dernier _peg_ de whisky, la conscience en paix.
Trois fois par semaine, il se rendait à son tribunal, et y jugeait, avec
autant de conscience que de célérité, tout ce qu’il y avait à juger. Je
veux dire que si une affaire intéressait l’empire, il décidait dans le
sens le plus avantageux à l’empire; si elle concernait un fonctionnaire
anglais et un indigène, il appliquait à l’indigène, quand celui-ci avait
le moindre tort apparent, des peines très fortes, afin de faire
respecter la majesté du blanc; et si c’était le blanc qui n’avait pas
raison, il lui faisait savoir qu’il ferait bien de régler son compte
discrètement, avant le verdict, comme un gentleman: sans quoi il
subirait au club, de la part de ses pairs, un accueil plus pénible
qu’une condamnation à mort. Mais quand le litige avait éclaté entre deux
Hindous, l’honorable John le renvoyait autant que possible à un juge
hindou, qui en général donnait gain de cause au plus riche contre le
plus pauvre. Une longue expérience a démontré que c’est là le mieux pour
la sécurité de l’empire, les riches ayant un plus grand nombre d’amis:
et la justice, en somme, si l’on veut bien considérer encore une fois
l’intérêt de l’empire, consiste à faire le moins de mécontents qu’on
peut. Le reste n’est que particularités individuelles et négligeables.
Aux heures chaudes du jour, quand il ne pouvait dormir, William Williams
lisait parfois l’édition hebdomadaire du _Times_, ou bien le _Pioneer_,
qui se publie à Calcutta, et des journaux de sport. Tout le reste lui
paraissait _rot_, c’est-à-dire bavardage inutile et fatigant. C’est
ainsi qu’il pensait déjà, lorsqu’il était écolier à Marlborough, en
Angleterre, et l’exercice de sa profession lui avait démontré
qu’aussitôt qu’on a appris les règles principales du droit, on ne gagne
rien à s’absorber dans les papiers. Pour ce qu’il faut savoir du reste,
une conversation de cinq minutes, au club, avec l’homme qui sait, vous
en apprend davantage que les plus longues lectures. Il restait donc
beaucoup de temps au juge de Goshavar pour jouer au golf et au polo, qui
sont des jeux nobles, maintiennent les membres souples et l’esprit
clair, empêchent le corps de prendre un embonpoint funeste. Car la
paresse relâche non seulement les muscles des bras et des jambes, mais
aussi les ligaments du ventre, et lorsque la graisse s’est glissée dans
leurs interstices, on est plus disposé aux congestions du foie.
Telle était la morale personnelle de William Williams: faite d’hygiène
et de sensations qui se résolvaient en voluptés sportives. Elle
s’ajoutait sans lui nuire à la morale religieuse qu’il avait reçue de
ses parents et de ses maîtres. Il a gardé aussi celle-là, jugeant
qu’elle contribue à faire de lui un homme propre. Cela ne l’empêche
point de jouir, étant resté _bachelor_, d’amitiés féminines très vives
et satisfaisantes; aux Indes, les exigences de la vertu ne sont pas
telles qu’en Angleterre. Les conquérants s’y considèrent un peu comme
les dieux de l’Olympe, dont les actions ne doivent pas être appréciées
du même point de vue que celles des hommes. On a seulement le devoir
d’être discret, la discrétion étant elle-même une propreté, comme de ne
pas élever la voix, de parler seulement de la bouche et des lèvres, et
non du fond de la poitrine, ce qui fait grossièrement retentir les mots
quand on est sous la _pankah_ d’une véranda ou d’un salon.
On ne sait pas très bien comment les doctrines funestes des anarchistes
européens se sont, depuis quelques années, introduites dans l’Inde. Il y
a eu des famines, dont les peuples ont gardé un souvenir affreux, et les
libéraux anglais, qui sont des imprudents, ont répandu l’instruction
parmi les indigènes. Il y a eu aussi les victoires du Japon; il y a eu
la guerre, il y a enfin les livres; il y a l’idée, qui est britannique,
du droit des populations de s’administrer elles-mêmes avec un Parlement.
Pour faire courte une longue histoire, de jeunes Hindous firent d’abord
des discours subversifs, et même écrivirent dans leur langue des livres,
des brochures et des articles de journaux, où ils réclamaient en termes
vagues et ardents une chose nommée liberté. John William Williams,
lorsqu’ils furent conduits devant son tribunal, les condamna fort
sévèrement, toujours dans l’intérêt de l’empire. Il le fit avec d’autant
plus de sincérité que la traduction que son interprète lui fit de leurs
pamphlets ne lui donna qu’une très médiocre opinion de cette
littérature. Elle était grandiloquente et confuse, citait fort peu de
faits, abondait en expressions lyriques et injurieuses auxquelles John
William Williams ne comprenait rien, sinon que cela était de mauvais ton
et sentait le nègre. Il ne savait pas qu’au début d’un mouvement
populaire, même des images usées, médiocres ou sales, peuvent cacher un
sentiment vrai.
Il n’en était pas tout à fait ainsi de son amie, Mrs. Ethel Hobson. Ce
qu’on appelle l’intuition des femmes vient de ce qu’elles ont des
sentiments plus naturels, moins déformés par l’éducation. Et puis, son
_ayah_, sa femme de chambre indigène, lui avait peut-être parlé.
--_Dear_, lui dit-elle un jour, vous ne devriez pas être aussi sévère
avec eux.
--Avec qui? demanda William Williams, très étonné.
--Ces _babous_, ces jeunes Mahrattes qui écrivent des niaiseries. Ils
ont des amis, _dear_, et l’on dit que ces amis peuvent vous faire du
mal.
William Williams ne répondit rien du tout, et n’en pensa pas davantage.
C’était comme si on lui avait dit qu’en jouant au polo, il peut arriver
qu’un coup de crosse vous casse la jambe: cela ne doit pas vous empêcher
de jouer au polo.
Il continua donc d’exercer sa profession comme par le passé. Les
journalistes subversifs, il les faisait fouetter; les agitateurs, il les
faisait pendre, car tel est son devoir à l’égard de l’empire. Mais un
jour, il vit arriver Higginson, du _police survey_.
--Où est la bombe? demanda Higginson. Elle n’a pas éclaté, vous êtes
encore en vie?
--Je suis, répondit Williams.
Cette question lui parut même choquante, parce qu’elle était oiseuse.
Mais il réfléchit qu’Higginson est Irlandais. Les Celtes disent des
choses oiseuses.
--Vous avez pourtant reçu une bombe, continua Higginson. Nous en avons
l’évidence.
William Williams réfléchit. Puisqu’on le lui disait! Il chercha dans sa
mémoire si quelque chose était arrivé chez lui qui ressemblât à une
bombe, et ne trouva rien.
--_Egad!_ fit-il, s’il était arrivé une bombe, je le saurais.
--Nous en avons l’évidence, insista Higginson. Elle était dans un livre.
* * * * *
Il avait à peine prononcé ces paroles que la physionomie de John William
Williams s’éclaircit.
--Elle était dans un livre, vous dites? _Well_, alors, c’est possible.
Je comprends. Venez avec moi.
Il conduisit Higginson dans une pièce obscure qui servait de débarras.
--Vous pouvez chercher, dit-il.
Un jour léger pénétrait par une petite fenêtre. En tas, depuis le
plancher jusqu’au plafond, s’étageaient tous les livres que John William
Williams, juge à Goshavar, a reçus depuis cinq ans qu’il avait pris ses
fonctions. Il y avait la collection de l’_Indian Census_, les
_Statistical Returns_, les _Commercial Returns_, les _Indian Laws and
Customs_ de sir John Marsden, les _Burmese Customs_, les _Forest
Department Contributions_ et d’autres publications.
--Je suppose, dit-il, que la bombe est là-dedans. Voilà le dernier
paquet qu’on m’a envoyé. Je ne l’ai pas ouvert. Pas plus que les autres.
Higginson prit le paquet avec précaution et le fit mettre sur une petite
voiture aux roues caoutchoutées. Son œil exercé avait déjà distingué que
c’était bien là l’objet de ses recherches. On le transporta sur une
pelouse isolée, en y attachant un bout de mèche Bickford bien allumée.
Le paquet sauta, creusant dans la pelouse un trou de dix pieds de
profondeur.
--C’était de la dynamite volée au gouvernement, dit Higginson.
--_Well_, fit Williams, je le vois assez; elle est très bien faite.
* * * * *
Ce fut ainsi que John William Williams conserva la vie parce qu’il
n’aime pas la lecture et considère que tous les livres sont _rot_,
principalement ceux que lui envoie l’administration.
* * * * *
Ce conte a aussi pour objet d’expliquer pourquoi l’Inde anglaise est
pleine de magistrats excellents.