... Il se peut que ce monsieur ait regardé le pochard avec une
insistance indiscrète, bien que, j’imagine, vous seriez assez disposés à
la juger excusable. Chacun sait en effet, par expérience, que les
personnes en état de publique intoxication jouissent du privilège
honorable d’attirer irrésistiblement notre curiosité. C’est sans doute,
et nous ne l’ignorons point, que leurs actes sont imprévisibles, leurs
paroles d’une incohérence qui confine au lyrisme. Enfin, si leur
démarche est vacillante, leurs gestes ont une bizarrerie séduisante,
leurs paroles semblent respirer ordinairement la bonne humeur. Illusion
parfois décevante: car l’imagination d’un mortel qu’échauffent les
perfides fumées de l’ivresse lui présente avec une incroyable célérité
des tableaux successifs et contradictoires; il peut bondir, le temps
d’un éclair, de la cordialité attendrie à la fureur la plus désastreuse.
Aussi ferait-on mieux de ne le point regarder; mais il est rare qu’on
sache observer une réserve si sage.
Le monsieur avait l’air d’un monsieur à son aise, il portait un
pardessus à taille, son pantalon offrait un pli distingué. Son visage
glabre, rasé de frais, amène et rose, dominait paisiblement sa carrure
athlétique. C’était, visiblement, un homme du nord, un homme de force.
Le pochard semblait un pauvre diable, indigent, malingre et miteux. Les
membres inférieurs, depuis les hanches jusqu’aux genoux, puis des genoux
jusqu’aux pieds, dessinaient un angle double rappelant la forme de la
dernière lettre de notre alphabet, ou ce que l’esprit d’observation
populaire a coutume de baptiser la manche de veste. Le fer n’avait point
passé, sur ses joues plombées, depuis une bonne quinzaine, négligence
d’autant plus nuisible à son apparence extérieure que sa barbe était
rare. Il était tout mal fichu, tout biscornu, tout gringalet. Ses petits
yeux chassieux, à demi fermés par l’ivresse, pleuraient. Toutefois, ils
ne laissaient point d’y voir assez bien: ils distinguaient que le
monsieur bien mis le regardait.
Ces choses avaient lieu tout près de Saint-Pierre de Montrouge, sur le
trottoir de l’avenue d’Orléans, dont les dimensions, à cet endroit, sont
plutôt généreuses. Cependant l’espace était devenu presque étroit pour
les évolutions du petit homme mal fichu. Mais le petit homme mal fichu,
voyant que le monsieur bien mis le dévisageait, s’arrêta tout à coup,
empoigna, pour affermir sa position, la grille circulaire qui entourait
le tronc d’un marronnier municipal, réfléchit un petit instant, sourit
enfin bénévolement, et proposa au monsieur bien mis d’aller boire un
verre.
Cette offre était incontestablement empreinte de toutes les meilleures
traditions de notre plus antique courtoisie: le monsieur n’eut pas l’air
de l’entendre. Même, avec une mine un peu gênée, il reprit sa marche
vers le lion de Belfort. C’est à quoi il eût dû se décider alors un peu
plus tôt; car ce dédain trop visible, en réponse à sa politesse,
produisit chez le pochard une de ces brusques sautes de sentiments dont
nous venons de signaler la fréquence et le péril. Incontinent, il
manifesta l’indignation la plus violente. Cette indignation se traduisit
par un grand nombre de paroles, toutes ailées, bien qu’injurieuses. Tout
à l’heure, pour contempler le spectacle, il y avait du monde. Dès ce
moment, ce fut une foule. Ce phénomène eut une conséquence regrettable:
il empêcha le monsieur de s’esquiver.
Constatant que le public lui était en somme sympathique, le pochard
revint à une appréciation plus indulgente.
--Je suis, dit-il au monsieur, je suis comme la lune... On ne résiste
pas à mon att..., à mon attraction! Viens prendre un verre!
Mais le monsieur ayant fait imprudemment une moue qui révélait sa
répugnance, le pochard éprouva de nouveau la plus vive irritation. Voici
de ces miracles qui prouvent la puissance du dieu de Nisa: alors que le
petit homme, quelques minutes auparavant, tenait à peine sur ses jambes,
il devint d’une agilité funeste et tout à fait extraordinaire: d’un
premier coup de poing, il fit tomber sur le trottoir le chapeau du
monsieur. Puis il tenta sur le menton un «direct» qui fut, à la vérité,
paré du coude gauche. Alors il attaqua le plexus solaire dans un
corps-à-corps, avec plus de succès: le monsieur eut la respiration
subitement coupée. Cela permit à son assaillant de réussir un magnifique
uppercut sur l’oreille droite. Le monsieur n’avait même pas essayé de
riposter; il tentait seulement d’éviter les coups, du reste avec une
adresse assez singulière, quoique insuffisante, par des mouvements de
bras, en rapprochant, comme précieusement, ses deux poings de sa
poitrine. Cette tactique ne l’empêcha point d’être rapidement vaincu. Il
alla tomber sur un banc.
Comme tout était fini, il arriva un agent, et puis deux agents. Un de
ces agents mit la main au collet du petit homme. L’autre se pencha vers
le monsieur bien habillé, avec une certaine bienveillance. Mais le petit
homme, sans protester contre la rigueur que la force publique exerçait à
son égard, déclara:
--Il m’a insulté!
Des voix, dans la foule, s’élevèrent pour confirmer que le monsieur
avait insulté le petit homme. Affaire d’opinion. En effet, le petit
homme avait d’abord été bien aimable. L’autre aurait dû accepter son
invitation!
Donc les agents décidèrent de les conduire tous les deux,
impartialement, au poste de police. Le monsieur en parut affecté, car
c’était une injustice, mais il déféra. Pour le pochard, sa victoire
l’avait dégrisé; il était fier. Le public le regardait avec sympathie.
--Voilà ce que c’est, disait-on, que de savoir la boxe; l’autre est
certainement deux fois plus fort que lui, et il n’a pu seulement se
défendre!
Au poste de police, M. le commissaire venait d’arriver, tout justement.
Il interrogea les deux citoyens convaincus d’avoir troublé la paix
publique et de s’être livrés à des voies de fait, sur un des boulevards
de la ville de Paris. Tout d’abord, comme il se doit, il s’enquit de
leur identité. Le pochard, dégrisé, fit connaître qu’il se nommait
Pacifique-Innocent Ledoux, domicilié rue des Vertus.
--Et vous? demanda le commissaire au monsieur.
Le monsieur répondit d’une voix peinée, avec un petit accent anglais:
--Jim Forward.
Le commissaire sursauta.
--Voyons, fit-il, vous ne voudriez pas me la faire? Vous n’êtes pas Jim
Forward, le fameux boxeur, le champion du monde? Le Jim Forward qui a
remporté 84 victoires sur 86 combats, qui a battu Sam Thurloë, le nègre
imbattable; qui a mis Bill Grindstone et Bob Togger _out_, au premier
_round_, l’un en une minute et demie, l’autre en 18 secondes, et qui a
eu Carpentier, notre immortel et national Carpentier lui-même, aux
points?...
--Si, affirma le monsieur d’un ton désolé, c’est bien moi, je suis le
même...
--Mais ce rien du tout, cet ivrogne qui ne tenait pas sur ses jambes,
vous a rossé comme un sac vide. Et vous ne vous êtes même pas
défendu!... Ah! monsieur, c’est beau ce que vous avez fait là! C’est
généreux, c’est héroïque!
--Non, fit Jim Forward, ce n’est pas héroïque... Ah! cria-t-il,
éclatant, si j’avais eu mes gants! De bons gants de cinq onces! Ce que
je lui aurais passé, à ce cochon-là!
--Vos gants? fit le commissaire étonné.
--Oui. Comment voulez-vous que je me batte, sans mes gants! Monsieur le
commissaire, je ne me suis pas battu à main nue depuis l’âge de quatorze
ans, depuis que mon _manager_, l’inappréciable Patsy Brown, m’a remarqué
dans les rues de Stoke-on-Trent en train d’administrer une pile, avec
une rare facilité, à un copain de mon âge. Je ne peux plus, depuis ce
temps-là, je ne peux plus, vous comprenez bien! Un boxeur ne peut pas
s’abîmer les poings, et ça les abîme de taper à main nue; ça vous casse
les jointures!
Il soupira. Ses traits se contractèrent: un des damnés du septième
cercle!
--Et maintenant, fit-il, maintenant que je suis champion du monde, je
n’ose plus ouvrir une portière de voiture; je n’ose plus donner une
poignée de main! Vous savez ce qu’elles valent, ces mains-là: six cent
mille francs pièce!
Le commissaire admira, d’un regard furtif, ces deux opulentes
extrémités. Jim Forward les cacha dans ses poches, avec horreur.
--Je me fais l’effet de Guillaume II, fit-il. Tout le temps je pense à
Guillaume II. Imaginez où il en serait, celui-là, s’il n’avait pas
aventuré sa classe! Moi, je veux garder la mienne. Un enfant, monsieur
le commissaire, une femme, un gosse, un employé des pompes funèbres,
n’importe qui peut me coller des marrons. Je ne répondrai pas: il me
faut mes gants!
--Monsieur, dit le commissaire, je compatis à votre juste douleur. Vous
êtes, en vérité, un homme bien malheureux.
--N’est-ce pas, monsieur le commissaire, n’est-ce pas!
Ils se serrèrent la main. Jim Forward retira tout de suite la sienne.
--Pas si fort, je vous prie, pas si fort!