_A Ph. GILLE._
Dire que l'artiste a pour emblème l'humble violette serait à coup sûr,
une très jolie phrase, mais qui aurait le tort de n'être pas
positivement exacte.
On sait, en effet, que la modestie n'est pas la qualité dominante du
monsieur qui fait quelque chose en public.
J'ai déjà coudoyé dans ma courte existence pas mal de comédiens poseurs,
de chanteurs prétentieux et d'instrumentistes se disant célébrissimes,
mais jamais, au grand jamais, il ne m'a été donné de voir un type aussi
achevé, aussi complet que celui que je viens de rencontrer cet été ... à
Galet-sur Mer.
Sourdinoff (c'est son nom ... ou à près), clarinettiste aussi décoré que
chevelu, vint donner, il y a quelques semaines, un «concert instrumental
et spirituel» au casino de la station balnéaire précitée.
Les plaisirs nocturnes étant plus que rares dans cette oasis de la
Normandie, à l'annonce du concert Sourdinoff, tous les baigneurs
allèrent en foule retenir leur place à cette cellule vitrée dénommée:
Casino.
La plage entière se fit inscrire.
Pas de périphrases atténuantes: le concert fut assommant!
Du reste, voici le programme, autant que je me le rappelle, jugez
vous-même:
Première partie: ouverture _exécutée_ par un vieux monsieur payé 80 fr.
par mois pour éreinter l'ivoire de la maison Pleyel, à faire s'agiter
les pieds énormes de nos chers voisins, les Anglais.
2º Six morceaux de clarinette (a. b. c. d. e. f.) airs connus, dérangés
par Sourdinoff et joués par l'auteur.
Entr'acte.
Réouverture de plus en plus massacrée ... exécutée par le bon vieillard
«qui n'avait jamais travaillé devant un aussi bel auditoire» et, pour
finir, huit morceaux (a. b. c. d. e. f. g. h.) par le bénéficiaire!
Ah! le criminel! marche funèbre et guerrière, valse, tarentelle, pas
redoublé, mélodie, galop, rien ne manqua.
Et, comme heureux de ne plus être oppressé par le poids de ce programme,
le public, à l'issue de la soirée, applaudissait timidement; ce
Sourdinoff de malheur ne s'avisa-t-il point de recommencer son dernier
numéro!
Il se bissait, l'infâme!
Je me disposais, joyeux, à regagner mes lares (vieux style) quand un
voisin de table d'hôte, vint me dire:
--Venez féliciter Sourdinoff.
--Hein?
--Vous ne pouvez pas vous en dispenser, il vous a vu dans la salle et
compte sur vos compliments.
--Mais ...
--Voyons, ça vous coûte si peu, et ça lui fera tant de plaisir!
Je n'aime pas beaucoup dire le contraire de ce que je pense, surtout en
art, et j'avoue que la perspective de serrer la main de mon bourreau en
le félicitant, était pour moi peu réjouissante.
Enfin, ne voulant pas m'attirer la haine d'un clarinettiste--ça fait
trop de bruit--je suivis notre ami commun.
* * * * *
Nous arrivâmes au moment où une grosse dame disait avec admiration à
l'instrumentiste:
--Vous devez avoir bien soif!
Les présentations faites, je balbutiai quelques paroles vagues:
--... Succès réel ... public charmé ... devez être content ... mais le
disciple de Christophe Denner m'arrêtant tout à coup, me dit avec un
sourire que je ne crains pas de qualifier d'amer:
--Ah! cher confrère (pourquoi m'appelait-il confrère, moi qui ne souffle
dans rien du tout? J'ignore) il n'y a que l'étranger pour remporter ce
qui s'appelle des succès prodigieux. Je ne parle pas, là, des couronnes
qu'on vous lance, des palmes qu'on vous décerne, des médailles qu'on
vous offre, des décorations qu'on vous supplie d'accepter, non, tout
cela n'est rien, auprès de l'estime qu'on a pour l'artiste! L'estime,
voyez-vous, il n'y a encore que ça! C'est à qui vous approchera! Les
ducs, les princes considèrent comme un honneur insigne de vous serrer la
main.
--Ah! bah! fis-je, ahuri.
--Ainsi, tenez, poursuivit Sourdinoff, laissez-moi vous conter une
aventure qui m'est arrivée dernièrement, à Potsdam.
Je venais de donner un concert qui avait eu un de ces succès!... enfin,
je passe. La marquise de Pigalska y assistait.
Enthousiasmée de mon grand talent, cette noble dame organisa chez elle,
une petite soirée et me pria de vouloir bien m'y faire entendre. Je
consentis.
Je n'ai pas besoin de vous dire que s'il fut restreint, le public était
composé de tout ce que Potsdam comptait de plus aristocratique; tous mes
auditeurs étaient assurément inscrits dans l'almanach de Gotha. J'allais
donc jouer là, devant un parterre de princes.
* * * * *
Sur l'invitation de la grande dame qui me recevait, je me disposais à
commencer lorsque je m'aperçus que Pédali, mon accompagnateur n'était
pas là. Lui! un garçon si exact d'ordinaire! Son absence devait avoir
eu pour cause une indisposition grave; il ne fallait pas compter sur
lui, ce soir-là. Je m'excusai de mon mieux auprès de la marquise, lui
assurant que je ne pouvais pas plus me passer de mon accompagnateur que
de mon propre instrument, et la priai de me pardonner si je ne me
faisais point entendre. Mais, à l'idée de son monde vainement réuni, de
sa soirée manquée, ma noble hôtesse soudainement devenue pourpre,
s'adressant à la vieille princesse Diamanfo, pianiste remarquable
quoique amateur, la supplia de m'accompagner. La douairière, que cet
honneur inattendu troublait fort, ce qui est bien naturel, se récusa.
J'allais partir lorsqu'un monsieur tout chamarré, absolument correct
dans son habit noir, s'avança vers moi et me dit:
--Mon Dieu, monsieur, j'ai joué souvent pour me distraire la fantaisie
de Demersmann et, si vous voulez bien, je me fais fort de vous suivre.
Ne me refusez pas cette gloire, je vous en prie.
Après une demi-seconde d'hésitation, j'acceptai et n'eus pas à m'en
plaindre car mon accompagnateur improvisé me seconda merveilleusement.
Le morceau eut un succès écrasant, comme d'habitude.
Je demandai à mon pianiste inconnu son nom, afin d'aller le remercier
moi-même, il me répondit:
--Venez demain à cette adresse; je serai heureux à mon tour, de vous
redire toute l'admiration que j'ai pour votre colossal talent.
Je n'eus garde d'y manquer, vous le supposez.
* * * * *
Le lendemain, ma voiture s'arrêtait devant un magnifique hôtel.
Une cloche m'ayant annoncé, un valet m'introduisit dans un salon
superbement orné quoique sévère, et quelques instants après, apparut le
maître de la maison, tout aussi correct chez lui, que la veille, chez la
marquise Pigalska.
* * * * *
Ma modestie m'empêche de vous répéter notre conversation, à l'issue de
laquelle je pris congé de mon mystérieux interlocuteur en lui demandant
toutefois à qui j'avais l'honneur de parler.
--Eh bien, monsieur, savez-vous qui m'avait accompagné la veille?
--?
--C'était Bismarck!!!